Pierre considérait la femme qui examinait les cartes du château en se frottant les tempes. Elle avait ressurgi un quart d'heure plus tôt dans la cour de la ferme et lui avait présenté de façon froide et circonstancielle la situation et ce qu'elle attendait de lui.
« Je comprendrais que vous refuseriez, mais j'ai besoin d'une réponse rapide. J'ai juste le temps de revoir les plans du château et je repars. Vous avez dix minutes pour vous décider. »
Il avait un million de questions à lui poser et la première était : « Qui êtes-vous ? » Mais il n'avait pas osé. Ces jours passés, il avait bien senti l'autorité quasi militaire qui se dégageait d'elle, mais là, il la trouvait presque effrayante… Un nom avait surgi dans son esprit : Morrigan, la reine fantôme… Enfant, sa mère lui racontait des histoires de dieux et de déesses païens et celle-là lui avait occasionné bien des cauchemars… Toujours entourée de trois corneilles, Morrigan chevauchait sur les champs de bataille apportant la mort et la destruction et arborant les crânes de ses ennemis… Oh bien sûr, cette femme n'avait ni volatiles autour d'elle ni crânes à sa ceinture, mais la colère glaciale qui émanait d'elle était proprement terrifiante. Elle serait capable de mettre le feu à ce château si ça pouvait en faire sortir Henri… Ce qu'elle avait prévu n'en était d'ailleurs pas si éloigné !
Évidemment, il allait l'accompagner ! Il ferait n'importe quoi pour sauver Henri… et elle aussi visiblement ! Il ne savait s'il devait plaindre ou envier son ami de susciter l'amour d'une telle créature… probablement les deux.
- Par où comptez-vous entrer ? demanda-t-il en voyant l'air chagrin qu'elle affichait devant les plans.
- Je ne peux pas escalader les murailles en plein jour. Il y a le passage qu'avaient emprunté Athos et Porthos. Il faut espérer qu'ils ne s'attendront pas à ce que quelqu'un revienne par le même chemin…
- Vous pourrez peut-être entrer une troisième fois par ce passage, mais je doute qu'on vous laisse ressortir par là, objecta-t-il en réunissant tout son courage.
- Je le sais bien ! concéda-t-elle. Et Dieu sait dans quel état, je vais retrouver cet imbécile !
- Il y aurait peut-être une autre entrée possible… une dont Marie ignore l'existence.
- Je croyais qu'Henri et Marie connaissaient tous les passages secrets du château.
- C'était ce qu'on leur laissait croire pour éviter qu'ils ne se mettent en danger… C'était d'autant plus aisé que les aristocrates ont une inclination naturelle à considérer que ce qu'ils ne connaissent pas n'existe pas.
Il s'empourpra aussitôt. Profondément conscient de son rang et de sa place dans la société, il n'avait pas l'habitude d'être aussi irrévérencieux. Cette femme était certainement aussi noble qu'Henri et la dernière chose au monde qu'il souhaitait était d'attirer son courroux. Étonnamment, ses traits se détendirent imperceptiblement et un sourire presque amusé se dessina sur ses lèvres.
- Expliquez-moi ça !
L'homme posa son index sur la carte.
- Là, au milieu des ruines du château médiéval, il y a un ancien conduit d'évacuation. Ce n'est pas à proprement dit un passage, c'est un trou. La pente est extrêmement raide. Si vous n'avez pas d'accroche, vous risquez de vous briser les jambes, voire davantage, en descendant… C'est pour cela qu'on l'a si soigneusement caché à Marie. Il mène directement dans les anciennes oubliettes où se poursuivait l'évacuation…
Il s'attendait à ce qu'elle lui demande pourquoi il n'avait pas évoqué cette entrée quelques jours plus tôt, et il aurait été bien embarrassé d'évoquer la nuit qu'Henri et Marie y avaient passée et d'avouer qu'il n'osait même plus prononcer le mot « oubliettes » devant son frère de lait. Mais elle n'avait pas le temps de s'arrêter à ce type de détails.
- Pensez-vous qu'on puisse ressortir par là ?
- Je ne sais pas. Si vous laissez la corde et qu'Henri est capable de monter, ce ne sera pas totalement impossible.
- Ça vaut le coup d'essayer. Même si nous devons prendre une autre sortie, ce sera plus aisé s'ils ne savent pas que je suis entrée… Avez-vous pris votre décision ?
- Je viens.
- Merci. Il me faut de l'huile de lampe ou un autre produit inflammable. Prenez un briquet à silex… Et votre fusil ! Vous ne devriez pas en avoir besoin, mais au cas où, je veux que vous puissiez vous défendre.
Il regrettait de ne pas avoir profité de ces jours passés avec elle. Il savait qu'elle avait aimé un homme au point de tout abandonner pour le venger, pourquoi n'avait-il pas cherché à en savoir davantage ? Qui était la jeune Renée ? Quels chemins l'avaient amenée à faire un choix si dangereux et si éloigné de ceux auxquels son sexe la destinait ? Il la revoyait dans cette grange fixer l'horizon en exprimant son désir de mourir plutôt l'épée à la main que sur un échafaud… Il l'avait trouvée tragiquement belle ce soir-là avec sa cascade de cheveux blonds qui flottaient sur ses épaules et son dos et son visage n'exprimant qu'un profond détachement qui paradoxalement accentuait la délicatesse de ses traits. Il aurait voulu vivre encore pour la garder loin des balles et des inquisiteurs… Mais elle n'avait pas besoin de lui. L'image d'Aramis endormie entre ses amis se dessinait dans sa mémoire. Les trois hommes les plus habiles et les plus intrépides de France étaient prêts à donner leur vie pour elle. Il ne lui serait d'aucune utilité… Il n'y avait qu'un seul rôle qu'il ait joué dans la vie de cette femme et c'était celui d'ennemi. Et même là, il s'était fort heureusement révélé plutôt médiocre ! Il bénissait le Ciel d'avoir échoué dans ses tentatives de la torturer et de la tuer… En l'occurrence, c'était aux mousquetaires qu'il devait ses échecs, mais il y avait des limites à la contrition !
Il soupira… Il serait bon que Marie vienne rapidement l'achever, car s'il continuait à dériver dans ces méandres aramisiens*, il ne faudrait pas longtemps avant qu'il atteigne un tel niveau de crétinisme qu'il se mette à chanter les louanges de la compagnie des mousquetaires et du capitaine de Tréville… Comme si le ciel avait entendu ses prières, le grincement d'une porte métallique résonna contre les murs de pierre suivi du claquement de chaussures dans l'escalier.
Tout en accrochant la corde à un arbre et en veillant à ce qu'elle fût à l'abri des regards, Aramis réglait les derniers détails. À quelques minutes de marche, à nord du château, elle avait recouvert tout un bosquet d'huile de lampe.
- Vous avez bien compris : vous attendez quinze minutes et vous lancez le feu. Vous n'attendez pas qu'il prenne ! Vous sautez sur le cheval et vous vous éloignez au plus vite !
Entre l'huile et la relative sécheresse de ce mois de juin, les arbres allaient faire un immense feu de joie. Elle escomptait que dans le château, les hommes de Chevreuse et Châteauneuf, déjà assez nerveux depuis l'évasion de Richelieu, allaient paniquer. Dans le désordre ambiant, elle pourrait plus facilement atteindre Rochefort, voire même le sortir de l'endroit où la Chevreuse l'avait enfermé.
Pierre opina du chef. C'était juste la quinzième fois qu'elle le lui répétait. Après avoir lancé l'incendie, il devait se cacher à l'extrémité sud du château et attendre une demi-heure avant de lancer le deuxième incendie. Pour celui-là, elle n'avait pas utilisé que de l'huile mais aussi de la poudre et elle avait placé son tonneau encore à moitié plein au milieu bois… La déflagration serait telle que les occupants du château n'auraient aucun doute sur l'imminence d'une attaque.
Sa seule chance de ressortir vivante de ce château avec Rochefort était de créer une panique telle que, tels des rats, ces fripouilles se mettent à fuir en tous sens. Il fallait leur faire croire qu'ils étaient bien plus nombreux. Ces malandrins devaient se sentir encerclés… Elle n'aimait pas l'idée de faire appel à un civil, mais elle avait besoin d'une main pour allumer les mèches. Elle devait avoir atteint Rochefort avant que ces maroufles ne s'affolent et ne viennent l'achever.
- Si vous êtes repéré, si l'on vient vers vous, si vous avez le moindre doute, vous fuyez ! Et sinon, dès que vous avez allumé la mèche, vous fuyez ! Et gardez bien à portée de main la grenade que je vous ai donnée ! Si vous vous sentez en danger, lâchez-la ! Elle n'est pas dangereuse mais dégage une fumée aveuglante qui vous permettra de vous mettre à l'abri !
Il réprima un « à vos ordres » et se contenta d'opiner du chef tandis qu'elle s'introduisait dans le conduit…
D'une main, Aramis se faisait glisser le long de la corde, et de l'autre, elle utilisait son poignard pour conserver en permanence une prise sur la paroi sombre et humide. À ses pieds, elle ne voyait qu'un trou noir, et la végétation autour de l'entrée était si dense que rapidement, elle ne perçut plus la lumière du soleil. Mais elle n'avait pas besoin de voir quoi que ce soit. Elle descendait doucement, écartant régulièrement les feuillages de diverses mauvaises herbes qui, au cours des années, avaient poussé entre les pierres… Cela faisait quelques minutes qu'elle évoluait ainsi quand elle entendit des voix en dessous d'elle. Il lui semblait même apercevoir une très légère lueur. Elle ne pouvait pas sauter au milieu de la pièce sans savoir combien il y avait d'ennemis potentiels. Après s'être solidement arrimée à la corde et avoir coincé ses pieds dans le mur, elle essuya du plat de la main les gouttes de sueur qui avaient perlé sur son front, se mêlant à la poussière du lieu, et tendit l'oreille.
- Je vous conseille de viser le cœur cette fois-ci, déclara Rochefort alors que la silhouette toujours aussi élégante de la duchesse de Chevreuse se dessinait à la lueur du flambeau que tenait son sous-fifre.
- Parce que vous en avez un ? répliqua-t-elle d'un ton sec.
- J'ai quelque chose qui en tient lieu, ricana-t-il. Si vous parvenez à y mettre une balle, je mourrai. N'est-ce pas ce que vous voulez, madame ?
- Je voulais être votre femme, Henri !
Il ne put contenir un sursaut devant la peine si profonde qui perçait dans la voix de cette femme qu'on disait si redoutable. Sa colère et sa haine auraient coulé sur lui… Mais pas sa tristesse… Une tristesse dont il était le seul responsable… C'était un fragment de Marie qui n'avait pas disparu, et ce qui restait en lui du garçon qu'il avait été devait y répondre.
- Je vous demande pardon, Marie. J'ai trahi tous mes serments à votre égard. Je vous ai trahie.
- Vous n'avez pas oublié cet endroit, continua-t-elle en désignant les cachots. Je n'ai pas pu y revenir durant toutes ces années.
- Je n'ai plus jamais remis les pieds dans ce château depuis…
Depuis quoi ?… Depuis qu'il l'avait abandonnée ? Depuis cette nuit où il aurait dû l'épouser ? Depuis cette nuit où…
- Pendant des mois, je vous ai écrit… Avez-vous reçu mes lettres ?
Que pouvait-il lui répondre ? Oui, mais je ne les ai même pas ouvertes. Oui, mais je ne pouvais plus devenir votre mari. Oui, mais je ne pouvais pas vous laisser épouser un monstre.
- J'avais compris que ce jour-là, vous étiez bouleversé, blessé, sous le choc, avec votre père assassiné… Mais après ! Pourquoi n'avez-vous jamais répondu ? Pourquoi n'êtes-vous jamais venu ? Pourquoi m'avez-vous abandonnée à D'Albert ? Vous saviez à quel point il me répugnait !
Des larmes coulaient sur le visage parfait de la femme. Il ne voyait plus l'impériale duchesse de Chevreuse. Il n'y avait plus que Marie… Et il sut ce qu'il devait faire. Oui, tout était plus clair quand on était aux portes de la mort. Il n'avait jamais confessé ce crime… D'ailleurs, toutes les confessions qu'il avait faites depuis ce jour n'avaient été que des mensonges. Il y avait une certaine justice que ce soit Marie qui recueille sa dernière confession. Elle ne lui donnerait probablement pas l'extrême onction, mais peut-être lui accorderait-elle le coup de grâce.
- J'ai menti, Marie… J'ai menti sur la nuit où je devais vous retrouver dans l'église. J'ai toujours dit que nous avions été attaqués par des brigands, et vu mon état, personne n'a jamais cherché à en savoir plus… Mais il n'y a jamais eu personne d'autre que mon père et moi.
* Petit néologisme que j'ai emprunté à joelle-sama.
