Sans plus écouter les imprécations de son père, Henri harnacha son cheval. Il n'aurait pas dû lui parler, il le savait bien. Il était pourtant passé maître dans l'art de lui mentir ces sept dernières années. Il était même un peu honteux d'y parvenir si facilement. « Votre père ne brille guère par son intelligence, répétait souvent Marie. » Il lui jetait immanquablement un regard irrité mais aurait été bien en peine de la contredire. Pour autant, depuis sa plus tendre enfance, il était fasciné par cet homme. D'aucuns le disaient brutal, injuste et tyrannique, et Henri ne pouvait guère leur donner tort. Mais il dégageait une autorité et une force telles que tout le monde semblait petit quand il pénétrait dans une pièce. Henri ne l'aurait jamais dit à Marie, mais même son propre père, le si puissant duc de Montbazon, lui paraissait falot quand le comte de Rochefort était à ses côtés. Aux yeux de son fils, cet homme était l'incarnation de la puissance, et il n'espérait rien tant que de le rendre fier de lui… sauf bien sûr de rendre Marie heureuse.

Les premières années de sa vie, le vicomte mendiait littéralement l'attention de ce père qui ne daignait jamais baisser les yeux vers lui. Puis, quand il fut devenu évident que, contre tous les pronostics, le garçon serait le futur comte de Rochefort, il reçut l'attention qu'il avait souhaitée mais jamais son respect… Mais ce soir, non seulement il n'aspirait plus à rien de la part de cet homme, mais il n'éprouvait plus qu'un profond mépris pour celui qu'il avait tant admiré.

Il avait sottement essayé de convaincre de bien-fondé de son mariage, de lui expliquer qu'il serait indigne de son nom de manquer à sa parole à l'égard de Marie, de lui faire entendre qu'il ne serait jamais vraiment un homme s'il était incapable de suivre le mouvement de son cœur. Et le vieux comte avait répondu : « Sortez le nez de vos livres ridicules, petit sot ! La vie n'est pas un roman de chevalerie ! Ni vous ni moi ne pouvons nous permettre d'attirer sur notre famille l'ire du duc de Montbazon ! Et encore moins celle d'un D'Albert qui a l'oreille du roi ! » En instant, la fascination que le jeune vicomte ressentait pour son père avait été balayée. Marie avait eu raison depuis toujours. Le mépris que le comte affichait pour tous les courtisans qui bourdonnaient autour du roi n'était que de la poudre aux yeux, un cabotinage grotesque pour masquer sa médiocrité et son incapacité à s'y faire sa propre place. Il n'était plus dupe à présent. Et il ne perdrait plus son temps et son énergie à essayer d'obtenir la considération d'un fanfaron brutal et injuste… C'était sans doute excessif, mais il bouillait de colère. Plus rien ne comptait plus à ses yeux que la seule personne qui croyait réellement en lui… Marie.

Il galopait vers elle durant cette dernière nuit du printemps 1617 bien décidé non seulement à s'unir à elle devant Dieu mais surtout à lui dévouer sa vie. La colère de leurs parents importerait peu. Il ferait tout pour qu'elle ne manque jamais de rien. Jamais elle ne regretterait de l'avoir choisi. Il songeait aux mille choses qu'il pourrait faire pour elle. Il songeait aussi à son incroyable beauté qui lui appartiendrait cette nuit et toutes les suivantes quand il entendit des sabots claquer dans son dos et la voix de stentor qui l'avait fait trembler des années durant… Mais pas cette nuit ! Son père ne l'arrêterait pas ! Il n'était plus un enfant ! Une détonation éclata dans le silence de la nuit et il fut violemment projeté vers l'avant. Il eut juste le temps de protéger sa tête avant de rouler sur le sentier. Son épaule gauche heurta le sol et son pourpoint se déchira largement. Des cailloux affûtés entaillaient ses jambes et son flanc. Il se releva péniblement. Une douleur pulsait dans son bras gauche et il lui semblait que sa jambe était en feu. Pourtant la colère qui enflammait son âme n'en était que plus ardente encore. Son père avait abattu sur son cheval sans une hésitation. Avait-il seulement conscience qu'il aurait pu le tuer ?

- Vous allez peut-être arrêter vos fadaises, maintenant ! se gaussait-il en s'arrêtant devant lui.

Il ne se moqua pas longtemps. En un instant, son fils avait agrippé son poignet et l'avait fait basculer de sa selle. Il ne ramperait pas cette fois-ci. Il était l'homme que voulait Marie de Rohan et il allait se montrer digne de son amour.

Saisissant la badine qui était tombée à ses pieds, le comte de Rochefort était furieux. Ce propre à rien avait osé le faire chuter de son cheval. Qu'imaginait-il ? Qu'il pouvait mener sa vie sans se soucier des conséquences ? Il avait accordé trop de liberté à ce vaurien ! Il était plus que temps de mettre fin à cette idylle ridicule avec cette petite bécasse ! Henri allait intégrer le premier régiment de dragons et allait… Le métal froid d'une rapière contre son cou interrompit ses pensées.

- Je vais prendre votre cheval. Dès que j'aurai rejoint Marie, j'enverrai quelqu'un vous chercher. Je gage qu'un homme si courageux ne craint pas de passer quelques heures seul dans cette forêt.

Ce godelureau avait toutes les audaces ! Avec tout le dédain qui le caractérisait, le comte écarta la lame.

- Je suis heureux de constater que vous êtes enfin capable de tenir une épée, mais il vous en faudra un peu plus pour devenir vraiment un homme…

La rage qui enflammait tout son être était telle qu'Henri sentit à peine le premier coup qui déchira sa joue. Il ne songeait même pas à protéger son visage. Il était un homme dans les yeux de Marie et il ne courberait pas l'échine… La cravache s'abattit à nouveau… Il y eut un éclair noir et une douleur fulgurante fit exploser son cerveau. Il perçut obscurément qu'un liquide chaud coulait sur ses doigts avant que les ténèbres ne l'engloutissent… Des ténèbres qui ne le quitteraient jamais.


Il n'aurait su dire combien de temps Marie était restée immobile à le fixer les yeux écarquillés et les mains plaquées sur sa bouche… Peut-être seulement quelques secondes. Le temps ne semblait plus avoir la même consistance… Puis elle se détourna et le bruit de son estomac se vidant sur le sol résonna entre les parois de pierre.

Il aurait dû le lui dire il y a des années… Elle n'aurait pas autant souffert de son abandon si elle avait su à l'époque quel monstre il était. Il avait été lâche… Mais aurait-il pu survivre en sachant qu'il l'écœurait autant ? Il avait pu vivre avec sa haine, mais son dégoût aurait été insupportable.

Elle tamponna ses lèvres avec un mouchoir et se retourna vers lui. Ses doigts délicats saisirent les barreaux de la grille rouillée qui les séparaient.

- C'est lui qui vous a fait ça ? balbutia-t-elle.

De quoi parlait-elle ?

- C'est lui qui vous a fait ça ?

La voix de la jeune femme se faisait plus aiguë alors que son index pointait le visage de l'homme qu'elle avait tellement aimé.

- De qui parlez-vous ? demanda-t-il interloqué.

- Vous le savez bien ! Du barbare qui vous tenait lieu de géniteur ! De la brute qui ne trouvait rien de mieux à faire que de rosser son fils unique ! Pendant des années, j'ai craint que vous ne soyez estropié, ou pire, par sa faute…

- Il ne l'a pas fait exprès, bafouilla-t-il.

- Il n'a pas fait exprès de quoi ? De ne pas vous crever les deux yeux ? De ne pas vous défigurer complètement ?

- Je l'ai tué, Marie !

Il déglutit… Jamais il n'aurait cru pouvoir prononcer ces mots…

- Et pendant des années, j'ai souhaité le faire, répondit-elle la voix vibrante des larmes qui ne demandaient qu'à couler à nouveau. Je voyais comment il était avec vous ! J'ai vu les marques sur vos bras… Je savais qu'il se contenait quand nous étions à Septmonts. Chaque fois que vous repartiez à Rochefort, mon cœur se serrait en imaginant ce qu'il pouvait vous faire… Certaines nuits, je rêvais de connaître des poisons pour en glisser dans ses boissons… Si j'avais su le faire, tout aurait été différent…

- Marie, je suis un monstre…

- C'était lui le monstre ! Je sais qui il était et qui vous étiez, Henri... et j'ai vu ce que vous êtes devenu…

Un gémissement s'échappa de ses lèvres et elle essuya une larme qui perlait sur sa joue.

- Il a gagné. Il a fait de vous ce qu'il souhaitait. Vous m'avez abandonnée et vous êtes devenu un soldat… Un soldat au service de… Oh Seigneur, c'est pour cela…

Ses mains délicates saisirent son front plissé dans une grimace qui n'entachait pas la beauté de ses traits.

- C'est pour cela que vous êtes soumis à cet homme comme un chien servile… reprit-elle le souffle court. Pour cela que vous êtes prêt à vous sacrifier pour un homme dont vous essuyez sans cesse les rebuffades…

- Le Cardinal n'a rien à voir avec tout cela !

Elle secoua la tête d'un air affligé.

- Plus de dix années sont passées et vous n'avez fait que troquer un monstre contre un autre…

Un grand fracas les interrompit et un homme au visage défait apparut dans l'embrasure de la porte.

- Chef, la forêt est en feu ! cria-t-il à l'adresse du nervi qui accompagnait la duchesse.

Le spadassin émit de bruyants jurons.

- Il faut voir ce qu'il en est ! lâcha-t-il finalement. Nous allons peut-être devoir partir plus vite que prévu !... Voulez-vous que je m'occupe de cet homme tout de suite ?

Les lèvres de la duchesse tremblèrent légèrement, et après un silence qui sembla interminable, elle répondit :

- Pas encore… Je n'en ai pas fini avec lui.

- Nous reviendrons tantôt, madame… Je ne peux pas vous laisser seule avec lui.


À peine la porte se fut refermée derrière eux qu'un léger claquement retentit dans le cachot obscur. Il aperçut les petites étincelles d'un briquet, puis une torche éclaira une silhouette qu'il avait cru ne jamais revoir… Non… Pas elle… D'où était-elle sortie ? Que faisait-elle ici ?... Avait-elle entendu ce qu'il avait dit ?... Non… Il se moquait de ce que pouvait penser la duchesse, mais elle… Oh, bien sûr, sa mousquetaire était bien placée pour savoir qu'il était un homme peu recommandable… L'homme des basses œuvres de Richelieu… L'âme damnée du Cardinal… Mais…

Perdu dans ses pensées, il n'avait même pas vu qu'elle avait cassé la serrure de la grille avec son poignard. Marie et ses sbires n'allaient pas tarder à revenir… S'ils la surprenaient ici, ils l'abattraient sans hésitation.

- Partez, Aramis ! Vous n'avez rien à…

Il ne put achever sa phrase, un poing furieux s'était abattu sur sa joue gauche. Un goût de fer emplissait sa bouche alors qu'elle le saisissait par le col. À la lueur du flambeau, il voyait ses grands yeux bleus scintiller de rage.

- Taisez-vous, espèce de foutriquet ! Pour qui vous prenez-vous ? Vous croyez que vous pouvez m'embrasser et, après, aller vous faire tuer pour expier Dieu sait quelle culpabilité mal digérée !

Sa superbe virago… Sa soudarde magnifique… Elle était si belle dans sa colère… et elle était si près de lui qu'il ne pouvait résister au désir qui le tenaillait. Il écrasa ses lèvres sur les siennes pour goûter à nouveau à cette femme qui enflammait son âme qu'il avait cru éteinte.