Ses lèvres avaient un goût de sel. Étrangement, ça se mêlait merveilleusement bien avec le goût de sang qui emplissait sa bouche… Avec ses mains liées, Rochefort ne pouvait plonger ses doigts dans ses cheveux et l'attirer à lui, ce baiser de sel et de sang n'en était que plus délicieusement frustrant. Pendant un instant, elle s'abandonna à cette caresse. Ses lèvres chaudes s'entrouvrirent et sa langue s'enroula autour de la sienne… avant qu'une gifle, à peine moins violente que le coup de poing qu'elle lui avait asséné quelques minutes plus tôt, ne s'abatte sur sa joue déjà meurtrie. Pardieu, entre Aramis et Marie, s'il survivait à cette journée, il serait certainement encore plus défiguré qu'il ne l'était déjà ! Ses goûts en matière de femmes étaient assurément désastreux, ironisa-t-il avant d'embrasser du regard cette jolie figure qu'il avait cru ne jamais revoir.
- À quoi pensez-vous donc ? vociférait sa belle furie en coupant ses liens. Vous ne pouviez trouver meilleur moment pour ce genre de bagatelles ? Contrairement à vous, j'ai bien l'intention de sortir vivante de ce maudit château… et avec vous de surcroît ! Vous allez donc cesser vos âneries et me suivre sans broncher !
Elle n'aurait su dire ce qui l'avait le plus énervée : que cet imbécile ait décidé que sa bouche n'aurait pas de meilleure utilité que recevoir le dernier baiser du condamné ou sa propre faiblesse qui l'avait poussée à l'accueillir avec délectation… Ils auraient eu fière allure si la Chevreuse ou un de ses nervis était revenu à ce moment-là !
Elle lui tendit un pistolet et la dague qu'elle venait d'utiliser pour le détacher.
- Prenez ça ! J'ai besoin que vous assuriez mes arrières, mais je ne veux pas la moindre initiative de votre part ! Vous avez fait assez de sottises comme ça !
- Oui, capitaine, répondit-il avec un demi-sourire.
Tudieu, si un regard pouvait tuer, il aurait été foudroyé !
Un court instant, elle se dit qu'elle allait l'assommer sur place. Même traîner son corps inconscient à travers ce château rempli d'ennemis lui sembla plus simple que de supporter son air narquois, ses plaisanteries douteuses et ses baisers incongrus… Bien sûr, ce n'était pas sérieux ! Mais elle devait parvenir à réfléchir, et il ne l'aidait vraiment pas. Elle ne pouvait pas ressortir avec lui par le conduit d'évacuation. En voyant qu'il avait disparu, leurs ennemis allaient sonder les murs, et avec quelques torches, il ne leur faudrait pas longtemps avant de trouver ce trou. Rochefort et elle n'auraient pas le temps de remonter et ils se feraient tirer comme des lapins. Le passage secret qu'avaient pris Athos et Porthos semblait la meilleure option. C'était le plus proche et, même s'ils allaient probablement croiser des hommes de la duchesse, ils sauraient plus facilement faire face que s'ils n'étaient pas suspendus dans le vide. Mais d'abord, il fallait sortir de ce cul-de-basse-fosse sans attirer l'attention de ces coquins. Elle n'avait eu guère de difficultés à briser la serrure du cachot avec son poignard, mais c'était parce qu'elle était rouillée et n'avait guère servi depuis un bon siècle. La porte d'où étaient sortis la duchesse et les spadassins était probablement bien plus solide.
- Par où êtes-vous entrée ? demanda-t-il en la suivant dans l'escalier.
Tout à l'examen de la porte de fer, elle ne prit pas la peine de lui répondre. Elle étouffa un juron. Elle aurait dû s'en douter. Ils ne pourraient jamais sortir discrètement de cet endroit. Parviendraient-ils atteindre le souterrain assez vite pour… Il y avait une autre possibilité… la seule qu'elle n'avait pas envisagée tant elle était déraisonnable… Mais avec ce qu'elle avait entendu et surtout ce qu'elle avait perçu dans ce trou, elle sentait qu'il y avait une chance que cela fonctionne. Elle savait d'expérience que, quand aucune autre option n'était possible, seule l'idée la plus folle pouvait mener au succès.
Rochefort pâlit en la voyant armer son mousquet…
- Vous allez faire un boucan de tous les diables !
- Qu'est-ce que vous ne comprenez pas quand je vous dis de me suivre sans broncher ?
La mèche qui enflammerait la poudre éclaira leurs deux visages, et il fut frappé par la détermination glaciale qu'il y lut.
- Oh, et puis baste ! grommela-t-elle
Sans sommation, elle déposa un rapide baiser sur ses lèvres et appuya sur la détente. Avant qu'il ait compris ce qui s'était passé, la serrure éclata dans un grand fracas. Elle repassa vivement le mousquet sur son épaule en conservant la longue mèche encore allumée entre ses doigts et ouvrit la porte d'un violent coup de pied.
Comme Rochefort l'avait escompté, vu le bruit de la détonation, des gardes armés avaient accouru vers la porte et n'étaient qu'à quelques pas d'eux.
- Conduisez-nous à votre chef, déclara la mousquetaire d'une voix qui ne souffrait aucune objection.
Il découvrit alors, épouvanté, qu'elle tenait une grenade dans sa dextre et qu'elle l'approchait dangereusement de la mèche incandescente qu'elle avait toujours dans l'autre main. Son premier mouvement aurait été de lui arracher cet engin mortel, mais il savait qu'à la seconde où il le ferait, leurs adversaires tireraient leurs armes et les tueraient tous les deux. Cette fille était complètement démente, effroyablement audacieuse et absolument superbe.
Cette affaire tournait au désastre ! Les flammes venues de la forêt déchiraient le ciel bleu comme autant de sinistres présages. L'homme savait que cet incendie n'était pas accidentel. Les feux étaient rarissimes en cette saison… Et voilà qu'il entendait un raffut phénoménal venant du château ! Machinalement, il passa la main à sa gorge autour de laquelle il sentait déjà la corde du bourreau… La duchesse à ses côtés poussa un hoquet de surprise, et il vit alors, sortant du château et encadrés de quelques-uns de ses hommes, leur prisonnier borgne accompagné d'un petit blond fluet… C'était donc lui le fameux mousquetaire… Il n'avait pourtant pas l'air bien redoutable. Il se figea en découvrant la grenade qu'il tenait dans la main. Ventrebleu ! Pourquoi ces abrutis ne l'arrêtaient-ils pas ? Il se préparait à insulter copieusement ses hommes quand le freluquet l'interpella :
- N'ayez crainte, monsieur ! Tant que vos sbires restent à distance et ne tentent rien, je n'ai pas l'intention de l'utiliser ! Si, comme je le pense, vous êtes un homme de bon sens, nous allons tous ressortir vivants de cette lamentable histoire.
Cette voix était si singulière… Elle était dénuée de la moindre virilité, et pourtant, elle dégageait une autorité devant laquelle il lui était difficile de ne pas plier. Et que dire de son propriétaire ? Maintenant qu'il n'était qu'à quelques pas, le spadassin découvrait un visage qui, bien que légèrement moucheté d'une suie grisâtre, présentait des traits si délicats qu'on aurait pu le croire féminin s'il n'avait eu cette expression de férocité implacable qu'aucune femme, pas même l'impérieuse duchesse, n'aurait pu affecter.
- Je vous écoute, dit-il en ordonnant à ses hommes de baisser leurs armes.
- Je gage que, pour vous, notre précédente intrusion a été d'autant plus surprenante qu'auparavant, vous étiez parfaitement bien informés des décisions prises à Paris.
La belle aristocrate tressaillit, et le malandrin se remémora ce qu'elle avait dit sur la médiocrité des rapports qu'ils avaient reçus… Se pourrait-il que…
- Oui, madame, continua le mousquetaire en se tournant vers la duchesse, Châteauneuf a été démasqué et a révélé le complot auquel il avait participé… Les régiments du roi ne sont qu'à quelques lieues de Soissons et, maintenant que le cardinal est en sécurité, ils vont déferler sur vous.
Rochefort avait toutes les peines du monde à conserver un visage impassible. Il n'était pas un modèle de stoïcisme, il en était conscient, et là, ses nerfs étaient mis à rude épreuve. Il découvrait que Châteauneuf, un proche du Cardinal, était responsable de toute cette affaire… et cela devenait dérisoire devant le spectacle de cette femme qui faisait face quasiment seule à cette troupe de brigands. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer le sang-froid avec lequel elle mentait… Cela n'aurait guère dû l'étonner de la part d'une fille qui s'était dissimulée sous une casaque pendant plus d'une demi-décennie. En vérité, il aimait ce côté roué et fourbe qu'il découvrait chez elle… Et elle avait été assez maligne pour percevoir que c'était au chef de ces sabreurs et non à Marie qu'elle devait s'adresser. Ce n'était qu'un vulgaire manant, mais ces coquins n'auraient jamais accepté les ordres d'une femme, fut-elle princesse de sang.
En homme chargé d'exécuter les basses œuvres d'un personnage puissant et détesté, Rochefort sentait la peur avec autant d'acuité qu'un chien de chasse, et si sa jolie militaire semblait n'en éprouver aucune, on ne pouvait guère en dire autant du maraud face à elle. Aramis jouait à un jeu très dangereux ! Un animal acculé était particulièrement redoutable et ce maroufle savait quel sort l'attendait entre les mains des soldats du roi. Serrant fermement les armes qu'elle lui avait remises, il était prêt à sauter sur quiconque s'en prendrait à elle, mais il savait qu'ils ne feraient pas le poids face à autant d'adversaires, d'autant qu'ils étaient complètement à découvert. Où diable étaient passés les trois autres ? Ils devaient assurer ses arrières non loin de là… Ils avaient intérêt à se rapprocher vite !
- Vous avez peu de temps devant vous, continua Aramis en fixant à nouveau le chef des mercenaires, mais si vous partez tout de suite, vous les prendrez de vitesse. Vous pourrez atteindre le duché de Lorraine dans la nuit. Le pouvoir royal ne s'y applique pas. Madame est la cousine du Duc. La mettre en sécurité vous assurera la protection du prince…
- Pourquoi proposeriez-vous une telle chose, vous, un mousquetaire du roi ? intervint la duchesse. Ce serait une félonie ! Cette nuit, vous avez libéré le cardinal, et maintenant, vous vous retourneriez contre lui ! Cela n'a aucun sens !
- Beaucoup d'entre nous ne veulent pas vous voir frappée d'infamie à cause d'un Châteauneuf, madame… Pourquoi croyez-vous que Sa Majesté la reine a insisté pour que des mousquetaires et non des gardes du cardinal soient envoyés pour délivrer ce vieux serpent ? Elle savait que nous aurions à cœur de défendre aussi vos intérêts… Le roi est fort courroucé, mais dans quelques mois, quand son esprit sera apaisé, la reine pourra lui faire entendre que vous avez été dupée et vous reviendrez à Paris… En attendant, il faut vous mettre à l'abri, et vite !
- Et lui ? reprit la belle aristocrate en désignant le comte. À quoi va-t-il vous servir ?
- Il nous fallait bien un prétexte pour revenir dans ce château... et nous autres mousquetaires ne laissons personne derrière nous, ajouta Aramis avec un sarcasme dégoulinant. Décidez-vous rapidement, dit-elle en fixant à nouveau le nervi. Chaque minute qui passe est une minute perdue pour vous…
Il allait partir ! Il comptait déjà le faire de toute façon ! Ce vieux château n'avait rien d'une forteresse imprenable. Ces maudits soldats avaient réussi à y pénétrer deux fois de suite en moins de vingt-quatre heures… Il croyait volontiers que l'ensorcelante patricienne avait pu séduire la moitié de la compagnie des mousquetaires et que certains seraient prêts à quelques forfaitures pour lui plaire. Pour autant, il ne voulait pas avoir l'air de plier devant ses propres hommes. Il considéra à nouveau le militaire au visage d'ange. La mèche qu'il tenait négligemment entre ses doigts était presque complètement consumée… S'il gagnait un peu de temps, il pourrait passer ce gringalet et le borgne de la duchesse par les armes. Ainsi, il partirait la tête haute.
- Qu'est-ce qui me dit que vous ne nous envoyez pas dans un traquenard ?
- Vous n'avez donc pas compris que vous étiez déjà pris au piège, répondit le blond avec un léger sourire. Croyez-vous que je serais assez fou pour m'introduire à nouveau ici si toutes les issues n'étaient pas déjà entre nos mains ? Je ne vous envoie pas dans un piège, je vous en sors.
Une explosion assourdissante déchira le silence qui suivit ces paroles et le spadassin vit une énorme fumée noire s'échapper de la forêt qui s'embrasa aussitôt… Heureusement dissimulées sous son épaisse moustache, ses lèvres tremblaient... et ses yeux écarquillés fixaient deux prunelles d'un bleu glacé qui formaient un singulier contraste avec la douceur de ces traits et l'éclat doré de cette abondante chevelure derrière laquelle se dessinaient les hautes flammes qui dévoraient le bois environnant… Son sang se glaçait dans ses veines. Il était un fort mauvais chrétien, mais à cet instant, les paroles des prêches de son enfance bourdonnaient dans ses oreilles… le plus beau des anges… un ange déchu devenu maître des enfers… Quand on était face au diable en personne, il n'y avait qu'une seule attitude raisonnable : fuir le plus vite et le plus loin possible !
- On lève le camp ! Et tout de suite ! ordonna-t-il.
Avec toute la superbe dont il était capable quand son seul désir était de s'enfuir à toutes jambes, il se dirigea vers les écuries…
Marie de Chevreuse regarda s'éloigner le chef de cette bande de faquins. Évitant délibérément de s'attarder sur le mousquetaire, ses yeux se posèrent sur Henri… C'était la dernière fois qu'elle le voyait. Elle n'aurait su dire d'où lui venait cette conviction, mais elle en fut terrassée… Leur histoire allait se terminer là où elle avait commencé… dans ces jardins où ils avaient tant ri ensemble… devant ces murs où ils s'étaient aimés… Elle avait toujours à la ceinture une des armes qu'il lui avait tendues… celle qui était encore chargée. Cette fois, elle ne le raterait pas.
