Quand Charles d'Albert était en vie, sa jeune épouse avait souvent dû l'accompagner à la chasse. Si elle était vite devenue une cavalière accomplie, D'Albert ne lui avait jamais appris à manier l'arc, l'arbalète et encore moins le mousquet. Marie n'était pas là pour cela. Elle devait divertir la reine quand le roi souhaitait sa présence à ses côtés. Cela lui convenait très bien. Elle n'avait aucun goût pour une activité aussi salissante. Il était beaucoup plus amusant de bavarder avec Anne et de se gausser de la bêtise des hommes qui trouvaient divertissant de courir dans la boue pour attraper cerfs ou chevreuils…
Là, elle regrettait de ne jamais avoir appris à chasser. Elle aurait peut-être su viser au pistolet. Mais si elle collait le canon contre la tempe d'Henri, elle ne pourrait le rater. Elle avait traversé la moitié de la distance qui la séparait de son amour de jeunesse quand le mousquetaire prit sa main libre.
- Je ne peux pas vous laisser faire ça, Madame.
La duchesse de Chevreuse avait toujours eu de la sympathie pour l'ami d'Athos. Il était toujours si poli et si charmant. Peu de femmes demeuraient insensibles à sa beauté éthérée si inhabituelle chez un militaire, et Marie ne faisait pas exception. De façon parfaitement incongrue, lui revint furtivement en mémoire une nuit particulièrement arrosée avec Athos où le vin l'avait rendue si gaie et si loquace qu'elle avait soufflé à son amant que son lit était assez large pour accueillir également son blond compagnon d'armes. Passablement ivre également, Athos ne s'était guère offusqué et s'était contenté de hurler de rire pendant un bon quart d'heure.
Aujourd'hui, elle découvrait un homme très différent du gracieux mousquetaire qu'elle croisait si souvent dans les couloirs du Louvre. Sa mise habituellement si soignée était presque dépenaillée, ses cheveux étaient en désordre et son visage était maculé de poussière. Étonnamment, elle ne le trouvait pas moins séduisant. Oh, elle était fort contrariée que des hommes qu'elle avait tant appréciés se fussent révélés des adversaires de son plan, mais Marie avait toujours eu un goût prononcé pour l'audace et l'héroïsme… et la façon dont Aramis avait rabattu la superbe du grotesque matamore qu'elle supportait depuis plusieurs semaines ne manquait pas de panache. Elle découvrait pourquoi le bel éphèbe était si redouté… Seigneur, ce regard implacable était de nature à imposer le respect à quiconque ! Un court instant, elle fut même tentée de détourner le sien. Mais cela faisait longtemps que Marie de Chevreuse ne baissait plus les yeux devant aucun homme.
- Pourquoi pas ? répondit-elle d'une voix douce. Vous pourrez toujours dire qu'il était déjà mort quand vous êtes arrivé. Personne ne vous contredira… et certainement pas lui. Vous en serez débarrassé ! Vous savez qui il est et ce qu'il est capable de faire. Il a déjà tenté d'assassiner votre meilleur ami et je suis à peu près sûre qu'il en a fait de même avec vous.
- Vous avez raison, Madame. Il a plus d'une fois manqué de me tuer, et j'ai bien dû faire de même une ou deux fois… Mais cela n'a rien à voir avec ce que vous voulez faire. Rochefort est un soldat du Cardinal. S'il peut arriver qu'il combatte à mes côtés, je sais parfaitement que si son maître l'exige, il me tuera sans une hésitation… Je le sais d'autant mieux que je suis un soldat du roi et que, si le service de Sa Majesté l'exige, je le mettrai à mort sans l'ombre d'un remords… Mais il ne mourra pas aujourd'hui… et certainement pas de votre main !
Elle avait toutes les peines du monde à soutenir ce regard aussi clair et froid que la glace qui se cristallisait sous les frimas de l'hiver. Ses doigts serraient convulsivement la crosse du pistolet. Le mousquetaire était assez près d'elle pour le lui arracher. Elle savait qu'il ne fallait pas se méprendre sur son allure fluette. D'un geste, il saurait la désarmer. Pourtant il n'en faisait rien. Il avait même rangé la grenade avec laquelle il avait imposé le respect à l'autre imbécile.
- Vous n'êtes pas comme nous, Madame. Vous n'êtes ni un soldat ni un assassin… Vous n'avez jamais ôté la vie à quiconque. Vous n'avez jamais vu la terreur qui défigure les traits d'un être humain quand il comprend que sa vie l'abandonne. Vous n'avez jamais eu à supporter le désespoir qui envahit les yeux d'un homme avant qu'il ne rende son dernier souffle. Vous n'avez jamais eu à endurer cela en sachant que c'était votre bras qui avait éteint cette vie comme si ce n'était que la flamme d'une bougie… Je suis revenu pour vous protéger… y compris de vous-même. Vous pourriez sans doute vous remettre d'avoir tué un ennemi, mais jamais vous ne pourrez continuer à vivre après avoir assassiné un homme que vous aimez.
Marie eut un mouvement de recul… Il l'aurait giflée ou lui aurait craché à la figure, elle n'aurait pas été plus outragée. Comment osait-il affirmer pareille indignité ? Un instant, elle fut tentée de tirer son unique balle dans la poitrine de cet impudent. Un très léger craquement se fit entendre… Elle ne l'aurait sans doute pas remarqué dans le désordre que faisaient tous ces malandrins si l'impertinent mousquetaire n'avait aussitôt tourné la tête vers Henri… La peau déjà habituellement pâle de son ancien amour avait pris une teinte d'autant plus livide qu'elle formait un vif contraste avec l'estafilade pourpre qui coupait sa joue… Il semblait effrayé. Elle ne lui avait jamais vu une telle expression. Était-ce son œuvre ?
Henri… Son seul prénom la déchirait de l'intérieur. Après toutes ces années, la douleur qu'elle avait enfouie sous un tourbillon de plaisir et une frénésie de badinage semblait se raviver. Il fallait que cela cesse ! Aramis n'y entendait rien ! Jamais elle ne pourrait continuer à vivre tant que cet homme vivait encore !
- Vous ne comprenez pas... Vous ne savez pas...
- J'étais là quand vous lui parliez tout à l'heure... Je sais ce que j'ai entendu... J'ai entendu une femme blessée et trahie mais aussi une femme qui sait que le véritable responsable de sa souffrance n'est plus de ce monde depuis longtemps. Ce n'est pas contre cet homme que vous souhaitez déverser votre colère, continua-t-il en désignant Henri d'un geste vague, il est juste celui que vous avez encore à votre merci… Entendez-moi bien, Madame, il y aurait mille très bonnes raisons d'estourbir le comte de Rochefort, mais celle pour laquelle vous voulez l'occire n'en est pas une… Vous étiez presque encore des enfants. Ce ne serait pas juste de…
- Pas juste ! Pas juste ! répéta Marie la voix vibrante de sentiments qu'elle peinait à définir. Il m'a abandonnée ! Savez-vous ce que c'est que d'aimer un homme de toute son âme, d'être prête à lui confier votre vie et de devoir entrer dans la couche d'un homme qui vous répugne ?
Un léger voile sembla recouvrir les prunelles azur de l'inflexible soldat et Marie crut y voir passer une tristesse si profonde qu'elle en fut troublée, mais ce fut si fugace qu'elle se demandât aussitôt si elle n'avait pas rêvé.
- Je ne peux pas savoir ce genre de choses, Madame… Aucun homme ne le peut… Je ne sais pas ce que vous avez souffert par sa faute, mais je sais la femme que vous êtes devenue… et je ne vous laisserai pas la détruire.
- Que me contez-vous là ?
- Vous êtes la Duchesse de Chevreuse. Vous êtes celle vers lesquels tous les regards se tournent quand vous pénétrez dans une pièce. Vous êtes la femme que tous les hommes désirent et celle que toutes les femmes souhaiteraient être. Qui auriez-vous été avec cet homme ? Une adorable comtesse de province comme il y en a des centaines dans le royaume de France… Oh, je ne doute pas que vous auriez été heureuse… peut-être même plus que vous ne l'avez jamais été… et vous n'auriez jamais su qui vous auriez pu être… Sur les ruines de cette vie qui ne sera jamais, vous avez construit une femme flamboyante et magnifique. Et lui, qu'est-il devenu ? Regardez-le, Madame ! Regardez la vie qui est la sienne depuis qu'il vous a quittée ! Il n'est qu'une ombre… Pire encore ! Il est l'ombre de l'homme le plus détesté de France ! Son châtiment, il se l'inflige lui-même chaque jour… Ne voyez-vous pas qu'il ne pourrait pas être davantage puni qu'il ne l'est déjà ? Quelle femme pourrait soutenir la comparaison avec vous ? Il ne pourra jamais aimer à nouveau, il ne pourra jamais espérer que de tristes succédanés de la femme qu'il a perdue… En vérité, je crois que si vous le tuez aujourd'hui, ce sera un soulagement pour lui. C'est pour cela et non pour sauver le cardinal qu'il s'est livré à vous… La pitié m'inciterait presque à vous laisser faire. Mais si vous l'assassinez, si vous avez son sang sur vos mains, vous tuerez aussi celle que vous êtes devenue, et je ne l'accepterai pas… Vous n'avez plus besoin de ça, n'est-ce pas ?
Fascinée tant par le son de cette voix que par ces yeux qui paraissaient plonger dans le fond de son âme, Marie n'avait pas remarqué qu'il avait posé ses mains sur la crosse du pistolet. Sans vraiment comprendre, elle le laissa le lui retirer. Elle ne pouvait pas se laisser ainsi déstabiliser par cet homme, tout charmant qu'il soit. Elle savait que c'était fini, mais elle devait repartir la tête haute.
- J'avais toujours eu l'impression que vous étiez insensible à mes charmes, fit-elle de sa voix la plus enjôleuse.
Aramis réprima le sourire qui lui montait aux lèvres. La femme qui lui faisait face n'était plus la jeune fille meurtrie prête à tout pour faire taire sa peine, elle était redevenue la superbe séductrice qu'elle avait toujours connue.
Aramis se rapprocha encore davantage et, comme si elle révélait un secret particulièrement embarrassant, chuchota :
- J'ai trop d'orgueil pour oser passer après Athos…
Le rire cristallin de la duchesse emplit l'air.
- C'est fort dommage, lui murmura-t-elle.
- Madame, vos affaires sont prêtes, les interrompit alors une jeune fille brune.
- Eh bien, adieu, Messieurs.
Droite et fière, Marie de Chevreuse se dirigea vers son carrosse dans un doux froissement de tissus. Elle s'installa sur la banquette et rabattit consciencieusement les rideaux. Adieu, Henri… Des larmes coulèrent sur ses joues. Ce serait les dernières qu'elle verserait sur son passé et sur lui. Elle aurait voulu se retourner encore une fois vers cet homme qu'elle avait tant aimé, mais elle craignit d'être transformée en statue de sel. Alors qu'elle partait vers l'exil, elle se dit qu'il y avait des fantômes qu'il valait mieux ne plus jamais réveiller.
