La cour du château de Septmonts était déserte à présent. Une fumée noire s'échappait toujours de la forêt, mais les flammes semblaient s'être apaisées. On ne pouvait pas en dire autant de l'homme qui se tenait derrière Aramis.

Rochefort bouillait intérieurement. Toute l'angoisse qu'il avait ressentie pour cette femme se muait en colère alors que sans lui jeter un regard, elle se dirigeait résolument vers les écuries. Elle semblait si mince et si fragile à présent qu'ils n'étaient plus que tous les deux. C'était stupéfiant cette faculté qu'elle avait de paraître plus imposante qu'elle ne l'était… Malgré l'état effroyable de sa mise et de ses cheveux et la saleté et la fatigue qui marquaient son visage, elle ne lui avait jamais paru plus désirable… et plus inaccessible. Les phrases qu'elle avait dites étaient autant de crachats qui lui brûlaient le cœur. Bien sûr, il comprenait qu'elle avait avant tout cherché à amadouer Marie, mais il savait qu'un mensonge n'était jamais aussi convaincant que quand il était enrobé de vérités… et surtout, sur bien des points, elle avait dit vrai. Elle avait lu en lui mieux que personne ne l'avait fait auparavant et le portrait qu'elle avait peint était sordide et pitoyable. Pour elle, il n'était que l'ombre la plus honnie de France… Sans parler de cette certitude qu'elle avait énoncé qu'il la tuerait sans une hésitation ! C'était encore pire que le mépris qu'elle avait exprimé à son égard.

Où était passé ce jean-foutre d'Athos ? Ce serait la personne idéale sur laquelle déverser sa hargne. Il n'aurait jamais dû faire confiance à un mousquetaire ! Il lui avait expressément demandé de la protéger, et ce fier-à-bras l'avait laissée aller en première ligne ! C'était lui qui aurait dû faire face à Marie ! Qui mieux que ce bellâtre aurait pu amadouer la duchesse de Chevreuse ? Non, il avait préféré envoyer une femme faire tout le travail… Marie était tellement malhabile avec une arme. Elle aurait pu tirer sur Aramis sans même s'en rendre compte !

- Ces marauds n'ont pas laissé un seul cheval, pesta la mousquetaire, ignorant totalement les pensées qui agitaient Rochefort.

Ils étaient entrés dans les écuries dont les stalles avaient été consciencieusement vidées.

- Pourquoi cherchez-vous un cheval ? grommela-t-il sans réfléchir.

- J'ai laissé le mien à votre ami. Il fallait qu'il puisse s'enfuir vite, et de toute façon, je ne pouvais le laisser seul à proximité des incendies…

Elle répondait presque machinalement. L'adrénaline commençait à déserter son corps et elle sentait la fatigue la gagner. Elle ne percevait donc pas la colère qui envahissait son compagnon.

- Mon ami ? Qu'entendez-vous par là ?

- Je suis désolée d'avoir dû faire appel à lui, je sais bien que c'est un civil, mais je vous assure que je ne l'ai pas mis en danger. Il me fallait une main pour allumer les feux pendant…

- Morbleu, et vos amis ? Et votre satané amant, où était-il ?

Elle le fixa d'un air de totale incompréhension… Il l'aurait trouvée absolument adorable s'il n'avait été si énervé.

- Athos ! La coqueluche de ces dames ! Le si séduisant mousquetaire qui…

- Vous pensez que c'est mon amant, répondit-elle avec une moue perplexe. Vous avez perdu la raison…

- Il n'est pas votre amant…

Où voulait-il en venir ? Elle n'était vraiment pas en état de suivre les méandres de ses pensées.

- Évidemment que non ! Qu'est-ce qui a pu vous faire penser pareille absurdité ?

- Admettons ! Mais où diable est-il ? Et où sont vos insupportables amis ?

Non, mais, il avait l'audace de lui hurler dessus ! Il s'était mis en danger de la façon la plus absurde qui soit et c'était lui qui vociférait sur elle ! Et en délirant sur une hypothétique relation entre Athos et elle ! La prenait-il pour sa Chevreuse bien-aimée ?... Ça expliquerait qu'il glisse sa langue dans sa bouche à la moindre occasion, songea-t-elle avec amertume.

- Ils ne devraient pas tarder à atteindre Paris si votre maître est capable de tenir la distance au galop ! N'est-ce pas ce que vous souhaitiez ?

Il lui sembla un instant que la foudre s'était abattue sur lui. Toutes les implications contenues dans ces dernières phrases déferlaient dans sa tête impitoyablement. Il aurait dû le comprendre quand elle avait évoqué Pierre, mais c'était tellement inconcevable... tellement délirant... même pour cette fille qui avait placé la témérité à un niveau jamais atteint jusqu'à présent !... Elle n'avait pas pu faire cela... Il avait admiré la façon dont elle avait dupé Marie et ses sbires, mais il n'aurait jamais imaginé qu'elle aurait poussé l'artifice à un tel degré...

- Ils ne sont pas là... balbutia-t-il.

- Comment le pourraient-ils ? Croyez-vous que nous avons abandonné le cardinal au premier relais de poste ?

- Il s'agit bien de Son Éminence ! Ils vous ont laissée seule !

- Ils ne m'ont pas laissée ! Je suis revenue réparer vos bêtises !

- Sang dieu, mais je ne vous ai rien demandé !

Il devait s'éloigner. La fureur qui montait en lui était telle qu'il craignait de s'en prendre à elle... Il oscillait entre l'envie de l'étrangler avec passion et celle de lui arracher ses vêtements pour la couvrir de baisers enfiévrés... avec, pour l'heure, une nette préférence pour la première possibilité.

- Vous êtes complètement folle ! Vous avez passé les dernières semaines à m'expliquer que je serais inconscient d'attaquer seul ce satané château et vous... vous... vous...

Son poing s'abattit contre une des parois de bois qui se brisa dans un grand fracas.

- Palsambleu ! Mais que vous arrive-t-il ? s'exclama-t-elle éberluée.

Sans même songer à la douleur pulsant dans ses doigts, il agrippa ses bras entre ses mains puissantes. Il aurait voulu la secouer dans tous les sens dans l'espoir de faire entrer un peu de bon sens dans cette bourrique obstinée.

- Tudieu, votre vie n'a-t-elle donc aucune valeur à vos yeux ?

- Quel toupet ! C'est vous qui nous avez tous trompés pour vous livrer à une femme qui ne rêvait que de vous assassiner !

- Raison de plus de m'abandonner à mon sort ! rugit-il. Ventrebleu ! C'était complètement insensé de revenir me chercher !

- Je n'allais tout de même pas vous laisser mourir ! Et maintenant, lâchez-moi !

Leurs cris résonnaient dans la grange désertée. Leurs visages affichant une expression farouche, ils semblaient prêts à se sauter à la gorge.

Il était d'une telle outrecuidance ! Il lui reprochait d'être encore de ce monde ! Elle avait parfaitement géré les choses. Ils étaient en vie tous les deux... Et ce sinistre paltoquet osait l'admonester pour cela ! S'il avait tant envie de trépasser, elle allait lui rendre ce service ! Elle se ferait un plaisir de l'égorger !

- Non, je ne vous lâcherai pas ! Pourquoi avez-vous commis pareille folie ?

- Mais parce que je vous aime, bougre d'âne !

- Eh bien, je vous aime aussi, espèce de tête brûlée stupide et irréfléchie, et je ne veux pas que vous vous fassiez tuer !