Non… Elle n'avait pas pu dire cela… Ces mots qu'elle n'avait pas encore été capable de formuler dans son esprit, elle n'avait pas pu les lancer à la figure du dernier homme qui devait les entendre… Elle n'avait même pas eu le temps d'assimiler son épouvantable aveu que les paroles de Rochefort retentirent entre les murs de l'écurie.

Ils s'étaient tous les deux figés, considérant l'autre d'un air de parfait ahurissement. Elle l'aimait ? Comment était-ce possible ? Elle savait qui il était. Elle connaissait le pire de lui… Elle avait même subi une partie de ce pire… Elle ne pouvait pas l'aimer. Il aurait fallu qu'elle soit folle… Un léger sourire détendit ses traits. Oui, elle était complètement folle. Elle était la seule femme au monde assez insensée pour prendre d'assaut un château pour sauver un homme comme lui… et la seule assez douée pour s'en sortir sans une égratignure ! Et lui, il était fou d'elle.

Ses mains glissèrent de ses poignets à sa taille fine.

- Je vous aime, répéta-t-il d'une voix plus douce.

- Mais… Marie ? balbutia-t-elle incrédule.

- Je n'ai plus dix-sept ans et je ne cherche pas de succédané, dit-il reprenant volontairement le mot qu'elle avait utilisé face à la duchesse.

Elle sourit à son tour et répondit :

- Ça tombe bien, je n'en suis pas un.

- Cela ne fait absolument aucun doute, souffla-t-il en la rapprochant de lui. Vous êtes la…

Il avait prévu une boutade des plus spirituelles, mais il ne put achever sa phrase, elle avait saisi sa nuque pour emprisonner ses lèvres dans un baiser… Comme les fois précédentes, il lui sembla que tout s'embrasait en lui. Le feu et les explosions qu'elle avait déclenchés tantôt n'étaient rien à côté de la passion qui bouillonnait dans son corps… une passion à laquelle elle répondait avec la même ardeur. Alors que leurs bouches se mêlaient avec fureur, leurs doigts recherchaient fiévreusement la peau de l'autre.

Mousquet et pistolets tombèrent sur le sol, mais cette fois, rien ne pouvait interrompre leur étreinte… Son visage était encore taché de sang et la poussière du cachot avait imprégné sa peau et ses vêtements, elle était aussi sale que lui et sentait la poudre, le soufre et l'huile inflammable, et même sans cela, l'odeur de cette écurie aurait tempéré les ardeurs des militaires élégants et soignés qu'ils étaient habituellement… Pourtant l'un comme l'autre n'en avait cure. Ils étaient au-delà de la séduction… au-delà même du désir… Ils étaient comme possédés par un besoin impérieux de sentir la vie pulser dans leurs corps… et surtout dans le corps de l'autre.

Il aurait voulu prendre tout son temps pour la dénuder, pour savourer sa peau comme le plus met le plus délicat qui soit… Mais il en était incapable… Pardieu, les vêtements masculins étaient si peu adaptés aux caresses éperdues qu'il voulait lui prodiguer ! Tandis qu'elle mordillait son menton et son cou, il peinait à dégrafer son pourpoint… Il crut mourir d'impatience en apercevant les bandes enserrant cette poitrine qu'il rêvait de découvrir… Il allait se consumer sur place s'il attendait plus longtemps. Alors qu'elle reprenait un instant son souffle, il s'accroupit pour lui retirer bottes et culottes. Saisissant avec délectation les rondeurs fermes de ses fesses, il la fit basculer sur un tas de foin. Puis, il se cala entre ses cuisses et entreprit de la dévorer avec ferveur…

Seigneur, qu'était-il en train de lui faire ? Elle ne pouvait réprimer les gémissements qui lui montaient aux lèvres alors que la langue de cet homme explorait son sexe avec autant d'appétit qu'il en avait mis à goûter sa bouche… Ses doigts plongeaient dans ses cheveux sombres sans bien savoir si c'était pour l'encourager à continuer ou simplement pour les caresser… Une boule de chaleur se formait entre ses jambes… Elle voulait plus… C'était son corps entier qu'elle réclamait… Elle avait besoin de sentir plus que sa langue… Elle voulait sentir la férocité qu'elle savait en lui… Elle voulait qu'il la possède avec toute sa force et sa rudesse… Elle l'arracha à son entrejambe et l'attira au-dessus d'elle… Elle aurait souhaité arracher son pourpoint et sa chemise, mais l'urgence qui les habitait ne le permettait pas.

Il n'était pas moins frénétique qu'elle. Son dernier lambeau de raison lui rappelait qu'il s'était leurré en lui prêtant une relation avec son compagnon d'armes et que la femme dans ses bras était probablement bien moins expérimentée qu'il ne l'avait cru… Mais quand deux mains empoignèrent fermement ses hanches pour coller son bassin contre le sien, il sut qu'il serait incapable de se contrôler davantage. Il dégrafa vivement les attaches de sa culotte et entra en elle...

Leur union fut brève, brutale et intense à l'image de l'ouragan d'émotions qui les balayait. Alors qu'il s'écroulait sur elle en un ultime assaut, il leur sembla que tout s'obscurcissait autour d'eux.


Assis tous deux sur le tas de foin, ils réajustaient maladroitement leurs vêtements. Ils n'osaient se regarder… Ils avaient fait l'amour… Pouvaient-ils qualifier ainsi ce qu'ils avaient fait ? Cela avait été si étrange… Ils n'auraient même pas su dire s'ils avaient trouvé cela agréable… Ils savaient seulement avec une absolue certitude que le besoin qu'ils avaient eu de l'autre avait été totalement irrépressible…

Elle n'avait pas pour habitude de perdre ainsi le contrôle, et là… Seigneur… Elle s'était jetée sur lui avec un tel désespoir… Rochefort… Une partie d'elle se refusait encore à admettre ce qui venait de se passer… Pourtant, elle pouvait encore le sentir en elle… et vouloir… Non…

- Nous devrions y aller, dit-elle d'une voix qu'elle espérait assurée. Quelques-uns de ces faquins n'étaient peut-être pas au château quand leur chef a levé le camp. Il vaudrait mieux que nous soyons partis avant leur retour.

Tandis qu'elle se relevait, Rochefort ne manquait pas de remarquer qu'elle semblait vraiment exténuée. Sans plus de façons, il retira de ses mains le mousquet qu'elle allait repasser sur son épaule ainsi que sa besace qui reposait encore sur le sol.

- Laissez ! Je vais les porter !

Aramis le toisa d'un air courroucé. C'était ainsi ! Maintenant qu'il avait fait un tour entre ses jambes, il la traitait comme une fragile créature !

- Je suis parfaitement capable de m'en charger seule !

Il commençait à connaître ce qu'annonçaient cette voix basse et ces prunelles assombries. Il poussa un long soupir et leva les yeux au ciel.

- Toutes mes excuses ! répondit-il. Je viens de vous voir défaire toute une bande de spadassins avec juste une grenade, un briquet et peut-être un peu de poudre, mais j'imaginais que vous étiez incapable de porter un mousquet et un sac toute seule !

Une vive rougeur recouvrit les joues de la jeune femme… Comment faisait-elle pour être à la fois si parfaitement exaspérante et totalement adorable ?

Pour se donner une contenance, elle attrapa son chapeau qui était resté coincé dans sa ceinture depuis la veille et qui avait quelque peu souffert des événements des dernières heures. Elle aurait voulu le remettre, mais il était presque aussi sale que ses cheveux. Elle était vraiment répugnante, songea-t-elle. En plus du reste, une collection de brins de paille avait maintenant élu domicile dans sa chevelure. Elle n'osait imaginer à quoi elle devait ressembler… surtout par rapport à… Elle écarta vivement l'image de cette femme qui était l'incarnation même de la séduction.

- Je me damnerais pour un bon bain, marmonna-t-elle.

Une main agrippa la sienne, et avant qu'elle ait compris ce qui se passait, il l'avait entraînée hors de l'écurie.

- Rochefort, que...

- C'est vous qui disiez qu'il valait mieux partir vite !

Ils avaient passé les portes du château, mais au lieu de rejoindre la route ou même le village, il la tirait vers les bois. Tudieu, à quoi jouait-il ? Le léger sourire qui flottait sur ses lèvres était de mauvais augure... Il ne faisait que tenir sa main et elle aurait facilement pu se dégager... Pourquoi diable le suivait-elle docilement ? Non sans effroi, elle réalisa que, pour l'heure, elle serait absolument incapable de le laisser s'éloigner d'elle un seul instant.

- Où m'emmenez-vous ? grognait-elle alors qu'ils s'enfonçaient dans la forêt.

Il n'y avait plus le moindre sentier, pourtant il avançait toujours, écartant les branchages sur leur passage… Puis elle comprit. Ils venaient d'entrer dans une petite clairière au milieu de laquelle coulait une rivière. Le souvenir de baisers et de caresses échangés dans une autre vie sur les bords d'une autre rivière ressurgit dans sa mémoire… Venait-il ici avec…

- Pierre et moi venions souvent ici, dit-il comme s'il avait lu dans ses pensées. C'est très isolé. Personne ne nous dérangera.

Il l'avait lâchée à présent et il dégrafait nonchalamment son pourpoint… Elle demeurait figée à l'orée du bois, n'osant pas s'approcher de la rive mais ne pouvant détacher les yeux de lui... Il avait retiré sa chemise et s'accroupissait au bord de l'eau pour retirer ses bottes. Elle avait vu plus d'une fois ses compagnons d'armes se dévêtir. Cela faisait longtemps qu'elle avait cessé de se comporter comme une vierge effarouchée face au spectacle d'un homme nu... Et ç'aurait été particulièrement grotesque de jouer les pucelles après ce qui venait de se passer.

Il pénétra lentement dans l'eau.

- Vous vouliez prendre un bain, non ? dit-il en lui jetant un regard par-dessus son épaule.

Elle ne bougeait pas et mordillait sa lèvre avec application... Mais ses beaux yeux clairs étaient rivés sur lui.

- Cela doit être froid, bafouilla-t-elle.

Il manqua d'éclater de rire devant l'incongruité de cette réserve de la part d'une femme capable d'endurer l'extraction d'une balle de mousquet sans faillir… En cet après-midi de juin, la chaleur de l'air rendait la fraîcheur de l'eau très supportable. Il se retint de répondre qu'il mettrait un point d'honneur à la réchauffer.

- Un petit peu, répondit-il en commençant à nager, mais je ne pensais pas que ce genre de détail vous arrêtait… Faites comme vous voulez, mais moi, j'ai bien besoin de me laver.

Elle s'installa derrière un large tronc et commença à se déshabiller. Elle avait conscience que son apparente pudeur était un peu ridicule, mais en l'espèce, il ne s'agissait nullement de pudibonderie. Elle avait juste parfaitement conscience que son corps de mousquetaire était fort peu attrayant. Trop maigre, trop musclée et plus scarifiée qu'un stigmatisé, elle n'avait rien d'un objet de désir… surtout pour un homme qui avait passé sa jeunesse à vénérer une Marie de Chevreuse. Elle attendit donc qu'il lui tourne le dos pour plonger à son tour dans le fleuve…

Oh Dieu que c'était bon ! L'eau était assez profonde pour qu'elle puisse s'immerger complètement. Il lui semblait qu'il n'y avait pas que la crasse de ces dernières heures qui quittait son corps mais aussi toute l'angoisse et la peur… Elle se sentait comme purifiée… Elle osa alors se retourner vers lui. Il la considérait avec une expression qu'elle ne lui avait jamais vue… Il avait l'air si… si… doux… Le comte de Rochefort avait l'air doux… C'était tellement inhabituel… Il semblait plus jeune… Peut-être était-ce simplement parce qu'elle voyait son visage sans bandeau ni cache-œil, mais il lui sembla entrevoir le garçon qu'avait évoqué Pierre… le garçon que Marie de Rohan avait aimé… ce garçon qui avait disparu une nuit de juin 1617… Son regard caressa sa joue droite barrée par une estafilade rougie puis remonta sur sa paupière… Dût-elle vivre cent ans, elle n'oublierait jamais les mots qu'elle avait entendus dans ce cul-de-basse-fosse. Depuis plus d'une décennie, il portait cette insoutenable culpabilité. Il avait dû voir cette cicatrice comme une marque d'infamie… comme la preuve tangible qu'il était devenu un monstre… Comment avait-il pu vivre avec un tel dégoût de lui-même ?

- Aramis ? fit-il d'une voix inquiète.

Ce ne fut que quand son visage devint flou qu'elle réalisa que des larmes noyaient ses paupières et coulaient abondamment sur ses joues. Tandis qu'il s'approchait d'elle, elle voulait lui dire qu'il n'avait rien d'un monstre… qu'il n'avait pas à se sentir coupable… qu'il ne devait plus à se torturer de la sorte… Mais les mots restaient emprisonnés dans son cœur qui devinait obscurément qu'il n'était pas encore prêt à les entendre.

- Que vous arrive-t-il ? répéta-t-il.

Il avait passé un bras autour de sa taille et l'attirait tendrement vers lui. Elle murmura les mots qui résumaient tous ceux qu'elle réprimait :

- Je vous aime…

Et avec une infinie délicatesse, elle posa ses lèvres sur son œil mort.