Cette fille était faite pour être dans l'eau… Oh, il la trouvait superbe tout le temps ! Même couverte de poussière, elle était irrésistible ! Mais quand il avait vu son visage ressortir de l'eau, ses longs cheveux mouillés flottant sur ses épaules et une expression de pur délice détendant ses traits, il avait eu le souffle coupé. Elle évitait toujours son regard… Il n'aurait pas eu l'idée de s'en plaindre, cela lui donnait l'occasion de la contempler à loisir. Si la surface des flots formait comme un voile dissimulant en partie son corps, rien que de la savoir nue à deux brassées de lui agitait ses sens au-delà de toute mesure… Il devait vraiment apprendre à se contenir ! Il s'était déjà jeté sur elle comme une bête sauvage moins d'une heure plus tôt. Si elle voulait toujours de lui, il ferait les choses bien cette fois…
Deux prunelles azur se posèrent sur lui… Enfin, elle osait se tourner vers lui… et elle le regardait comme si elle… Il se figea en voyant les larmes qui perlaient au coin de ses yeux… Elle était toujours si maîtresse d'elle-même… Certes elle ne l'avait guère été tout à l'heure… Avait-il fait quelque chose de mal ? Il nagea vivement vers elle pour l'enlacer et l'entendit répéter ces mots si enivrants :
- Je vous aime…
Puis, il sentit ses lèvres… Seigneur, il avait oublié que son œil était ainsi exposé… Entre la peur, la colère et le désir qu'il avait ressentis pour elle, elle le lui avait fait oublier. Même dans le lit de ses maîtresses, il ne retirait jamais son cache-œil, et aucune femme au monde n'aurait été autorisée à l'embrasser comme elle le faisait. Mais elle n'avait rien de commun avec toutes celles qui étaient passées dans ses bras… Elle savait ce que signifiait cette cicatrice, et au lieu de le rejeter avec tout le dégoût qu'il méritait, elle l'acceptait... S'il n'avait pas déjà été fou d'amour pour cette femme, il serait tombé éperdument amoureux d'elle en cet instant.
Un bras arrimé autour de sa taille, un autre dans le haut de son dos, il l'attira encore davantage contre lui... Quelques heures plus tôt, il pensait ne plus jamais la revoir et là, elle était nue entre ses bras… Elle l'aimait… Ça n'avait aucun sens… Une femme comme elle méritait un homme bien meilleur qu'il ne l'était et qu'il ne le serait jamais, songeait-il en couvrant de baisers son visage mouillé d'eau et de larmes… Mais puisqu'elle voulait de lui, il comptait bien la garder quoi qu'il lui en coûte…
La fureur qui les avait possédés s'était apaisée et ce fut avec une douceur extrême que leurs lèvres s'unirent à nouveau… Ce n'était plus un déchaînement des sens, mais sans qu'ils s'en rendent vraiment compte, leurs deux cœurs si meurtris qu'ils avaient tous deux cru qu'ils ne seraient plus jamais capables d'aimer battirent à l'unisson.
Restèrent-ils ainsi des heures ou juste quelques minutes ? Ils n'auraient su le dire. Et cela n'avait aucune importance. C'était un instant volé au temps, au monde, à tout ce qui pouvait les séparer… un instant durant lequel tout avait disparu et il n'y avait plus qu'eux.
Ils avaient refait l'amour, très lentement cette fois-ci, au bord de la rivière. Puis, sans dire un mot, ils s'étaient rhabillés. Cette fois-ci, ce silence n'exprimait pas la gêne qui les avait habités après leur précédente étreinte, mais ils se connaissaient assez pour savoir que le premier qui prononcerait une parole briserait la bulle qui les enveloppait.
Devant la fatigue manifeste de la jeune femme, Rochefort s'y résolut néanmoins :
- Nous devrions chercher un cheval au village le plus proche. Nous sommes bien à quatre lieues de chez Pierre et vous avez vraiment besoin de dormir.
- Merci, mais j'en ai vu d'autres, grommela-t-elle.
- Oh, arrêtez un peu ! De toute façon, j'ai besoin d'un cheval. Ces malandrins sont partis avec le mien !
- Est-ce qu'au moins, ils vous ont laissé un peu d'argent ? J'ai laissé ma bourse chez votre ami.
- Vous gérez parfaitement les attaques, mais les retraites ne sont décidément pas votre fort ! Pas de cheval, pas d'argent…
- Vous ne manquez pas d'audace, monsieur je-vais-me-livrer-bêtement !
- Je-vais-me-livrer-intelligemment, la reprit-il d'un ton didactique. Je vous ferai remarquer que grâce à cela, vous avez réussi à libérer le…
Une main s'abattit sur sa joue avant qu'il n'ait eu le temps d'achever sa phrase… Il aurait dû savoir que ce n'était pas malin d'évoquer ce sujet. Pourquoi essayait-il toujours d'avoir le dernier mot avec elle ?
- Ne refaites plus jamais ça ! gronda-t-elle, les yeux brûlants de colère, en agrippant le col de son pourpoint.
Pour toute réponse, il déposa un baiser sur son front et respira le parfum de ses cheveux mouillés. Il aurait voulu lui jurer qu'il ne se mettrait plus jamais en danger de la sorte… Certes il ne s'offrirait plus en sacrifice sur l'autel d'un amour défunt, mais c'était la seule chose qu'il pouvait concéder. De même, il aurait voulu qu'elle jure de ne plus jamais risquer sa vie comme elle venait de le faire, et ça aurait aussi été un mensonge… Ils étaient deux têtes brûlées qui dansaient avec la mort depuis de trop nombreuses années pour ignorer qu'elle pouvait les frapper à tout instant. Et s'ils refusaient de songer à la nature et surtout à l'avenir de l'étrange relation qui les liait, ils savaient obscurément qu'ils ne se feraient jamais de serment qu'ils ne pourraient tenir.
- On va devoir voler un cheval, finit-elle par dire.
Mariette l'avait copieusement insulté. Elle avait été d'une patience d'ange, mais quand, alors qu'elle s'occupait de traire leur vache, son mari avait disparu avec la femme étrange qui accompagnait le gentilhomme borgne auquel ils devaient leur petite ferme, elle avait considéré que la coupe était pleine. À son retour, Pierre avait eu le droit à un seau d'eau croupie en pleine figure… Par chance, cela avait évité qu'elle ne remarquât qu'il était couvert de suie et sentait le soufre. Elle n'aurait pas apprécié qu'il ait participé à l'incendie de la moitié de la forêt de Septmonts. Fort heureusement, elle était un peu calmée quand Henri et sa terrible compagne étaient arrivés. Elle s'était contentée de lui jeter un regard appuyé signifiant clairement « tu n'as pas intérêt à refaire des bêtises ! » et avait remis son masque de parfaite hôtesse.
Ils semblaient n'avoir aucune blessure, nota Pierre non sans une pointe de fascination. Il n'avait même pas été étonné de les voir arriver. Il savait qu'elle le ramènerait. À présent, elle ne dégageait plus cette aura destructrice qu'il avait perçue quand elle était venue le chercher.
- On va encore abuser de ton hospitalité, mais on a vraiment besoin de dormir un peu, dit Henri.
Comme s'il allait refuser ! Avant de monter, la femme avait déposé une main sur son épaule et avait murmuré : « Merci pour tout ! »
Rochefort n'était pas fatigué. Il attendit qu'Aramis soit endormie et redescendit. Pierre avait sorti une bouteille et l'attendait assis à table.
- Je devrais aussi te remercier, commença-t-il.
- Je devrais surtout t'en coller une, répliqua son ami.
- Elle s'en est déjà chargée… et crois-moi, elle tape aussi fort qu'un homme !
Pierre eut un petit rire en remarquant l'hématome bleuté qui s'était formé sur la pommette du comte.
- Je n'ai aucune peine à te croire ! Et elle a bien fait ! continua-t-il d'une voix plus dure. Qu'est-ce qui t'a pris, Henri ?
Ce dernier s'assit à ses côtés et se servit un verre. Pierre méritait de tout savoir. Et puis, lui seul avait été là de la naissance à la mort du vicomte de Rochefort. Il savait qui était le vieux comte. Peut-être le rejetterait-il avec horreur, mais pour la première fois, il avait le courage de tout raconter sur cette nuit… Elle ne l'avait pas vu comme un monstre… Elles ne l'avaient pas vu comme un monstre. Il pouvait espérer que Pierre en ferait autant… et il ne se trompa pas. Comme quand ils étaient enfants et que le jeune domestique se glissait dans la chambre de son jeune maître qui venait de subir une énième correction, Pierre prit ses deux mains dans les siennes et y posa son front.
- Tu n'aurais pas dû porter cela tout seul, dit-il simplement.
Ils s'étaient étreints un long moment comme autrefois, quand ils n'étaient que deux adolescents et que leur place dans la société n'avait guère d'importance au regard de leur amitié.
Après un long moment, le fermier rompit le silence :
- Marie est donc partie.
- Oui.
- Et qu'est-ce que cela te fait ?
Le comte passa ses doigts sur l'estafilade qu'avait laissée la balle de pistolet. Il ne comprenait pas réellement pourquoi, mais le fait que Marie ait pu lui tirer dessus avait allégé ses remords à son égard. Il n'était pas naïf, il savait qu'il ne se débarrasserait jamais tout à fait de la culpabilité qui l'accompagnait depuis cette nuit-là… et sans doute, une petite part de lui chérirait toujours le souvenir de la pétillante Marie de Rohan. Paradoxalement, c'était peut-être précisément parce qu'il acceptait cela que ce chapitre de sa vie était enfin derrière lui.
Pour toute réponse, il haussa les épaules.
- Et elle ?
D'un mouvement de tête, Pierre désigna la chambre où dormait sa mousquetaire. Avant qu'il ait pu le réprimer, un sourire benêt étira ses lèvres. Sa réaction était assez explicite. Il était absolument et ridiculement amoureux de sa soldate blonde.
- Qui est cette fille ? osa enfin son ami.
Que répondre ? Un des plus vaillants mousquetaires du roi ? Une déesse guerrière incarnée sur terre ? La femme la plus courageuse qu'il ait jamais rencontrée ? La fille la plus déraisonnable qu'il ait connue ? Ou simplement Aramis ?
- C'est compliqué…
- Elle a des côtés… hésita Pierre… un peu… un peu… dangereux…
Rochefort sourit davantage.
- Elle est dangereuse… et moi aussi.
