Il n'était plus à ses côtés quand elle s'était réveillée. Son premier mouvement avait été d'attraper le mousquet qu'elle avait laissé au coin du lit, puis elle avait entendu les voix qui remontaient par la cheminée. Il était redescendu parler à Pierre… C'était bien. Cet homme avait tellement besoin de se confier… Même si le secret qu'elle avait caché à ses amis l'avait enfermée dans une certaine solitude, Aramis songea qu'elle n'avait jamais été aussi seule que Rochefort avait pu l'être. Il n'avait aucun ami. Il était clair que cet imbécile opportuniste de Jussac n'avait jamais correspondu à cette définition…

L'image de ce butor de garde rouge l'entraîna vers des pensées qu'elle voulait éviter. Elle était un mousquetaire du roi et elle était amoureuse du comte de Rochefort… Mousquetaire et amoureuse étaient déjà deux états inconciliables, mais en plus de Rochefort… Certes, depuis quelques années, ils n'étaient plus les ennemis mortels qu'ils avaient été, mais ils appartenaient toujours à deux corps rivaux et il suffirait d'une petite étincelle pour que… Si le service de Sa Majesté l'exige, je le mettrai à mort sans l'ombre d'un remords… Comment avait-elle pu dire une telle abomination sans que sa langue se collât aussitôt à son palais ? Pourtant, elle savait que cette situation pourrait advenir… Un bruit de bottes dans les escaliers lui offrit une heureuse échappatoire. La porte de la chambre ne tarda pas à s'ouvrir doucement, et une agréable chaleur monta de son ventre alors que sa silhouette puissante se dessinait dans la pénombre. Elle était complètement fichue !

Il avait eu de nombreuses maîtresses par le passé, pourtant face à cette femme, il se sentait aussi maladroit qu'un jeune puceau. Il brûlait de se dévêtir complètement et de la rejoindre dans le lit. Après tout, elle s'était endormie dans ses bras. Mais il était alors encore habillé… Oui, mais elle l'avait vu nu… L'amour le transformait en crétin fini ! Encore incertain, il s'assit sur le bord du lit et entreprit de retirer ses vêtements. Alors qu'il posait sa chemise sur la chaise, une main agrippa son bras et mit fin à toutes ses tergiversations.


Le jour était levé depuis plusieurs heures quand ils se réveillèrent. Ils avaient vaguement entendu Pierre entrer dans la chambre au petit matin et déposer un plateau près du lit avant de sombrer à nouveau dans un sommeil réparateur. Elle se sentait si bien blottie sur sa poitrine, bercée par les battements de son cœur et sentant ses longs doigts dans ses cheveux qu'elle aurait pu rester ainsi pendant des jours… Comme pour la contredire, son estomac émit des grognements des plus embarrassants.

L'homme émit un petit rire.

- Je vais devoir nourrir mon mousquetaire, souffla-t-il à son oreille.

En découvrant le plateau chargé de diverses victuailles, fruits, laitage, pain et même – que Pierre et les siens soient bénis jusqu'à la trentième génération ! – une bouteille de vin, Rochefort se dit qu'il n'aurait pas assez d'une vie pour exprimer sa reconnaissance.

- Nous n'avons pas fini d'être les débiteurs de votre ami, dit Aramis en attrapant une pomme et en la dévorant goulûment.

Avec juste une fine chemise qui dévoilait plus qu'elle cachait son jeune corps, sa blonde lui sembla l'incarnation même de la tentation. Même s'il ne tarderait pas à laisser libre cours à ce désir qui ne faisait que croître après chacune de leurs étreintes, il devait la laisser se restaurer un peu. Cette écervelée n'avait probablement rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures. Il détourna les yeux et remarqua un papier plié sur le bord du plateau.

« Mariette et moi sommes au marché avec notre fille. Vous pourrez faire tout le bruit que vous voulez tant que vous n'effrayez pas les bêtes… »

Rochefort sentit ses joues s'empourprer. Cette nuit, ils avaient complètement oublié qu'il y avait une enfant – et même d'autres êtres vivants – dans cette maison.

« Ne t'inquiète pas. Elle a un sommeil très lourd... Contrairement à nous. Passez une bonne journée. »

La jeune femme était penchée sur son épaule, et au fard qui colorait son joli visage, il devina qu'elle avait lu le pli... Bah, sa dette à l'égard de Pierre s'était juste un peu allongée, conclut-il en se délectant du goût fruité des lèvres d'Aramis.


Ils avaient mangé, avaient fait l'amour, puis étaient juste restés allongés l'un contre l'autre… Ils savaient qu'ils devaient parler, mais tous deux avaient reporté cet instant autant que possible.

- Comment avez-vous su que Châteauneuf était responsable de ce complot ? finit par demander Rochefort sans cesser d'enrouler ses doigts dans la chevelure dorée de la mousquetaire.

- C'est la duchesse qui s'en était vanté auprès du Cardinal.

- Ç'aurait pu être un mensonge !

- Cela correspondait à tout ce que l'on soupçonnait… et puis, c'était un risque à prendre.

Non, elle n'aurait pas dû prendre un tel risque… ni pour lui ni pour personne. Mais il n'avait pas encore envie de se disputer avec elle. Il se contenta donc de déposer un baiser sur son front, juste à la racine de ses cheveux.

- Vous pensez que nous l'avons mis hors d'état de nuire ?

- Mes amis ont ramené le Cardinal à Paris, répondit la jeune femme sans l'once d'une hésitation. Après, ce qu'il se passe au Conseil royal dépend de Richelieu.

- Il suffira que Son Éminence entre dans la pièce pour que ces misérables se mettent à ramper, reprit son amant avec la même assurance.

Ils échangèrent un regard lourd de sens. Ils y étaient. Leurs loyautés respectives les rattrapaient…

- Nous allons devoir rentrer à Paris, murmura-t-elle.

Ne joignant pas le geste à la parole, elle se blottit contre son épaule et entreprit du bout de ses doigts de dessiner des arabesques sur son torse.

- Sinon, je pourrais vous emmener à Rochefort. Je vous épouserais et…

Elle releva aussitôt la tête et le fixa avec une expression éberluée.

- Quoi ? Je vous aime et je…

« Je suis un des meilleurs soldats du royaume ! J'ai sauvé l'honneur de la reine, la vie du roi et celle de son frère ! Et j'abandonnerais cela pour quoi ? Trôner dans les salons en cancanant sur le ragot du moment ? M'occuper d'une domesticité ? Ne penser qu'au prochain bal ? Ou mieux, me faire engrosser tous les ans ? »

Les mots qu'elle avait prononcés quelques jours plus tôt dans la grange tournaient dans son esprit comme un manège infernal. Il aimait cette femme à en mourir. Il quitterait Paris et tout ce qui faisait sa vie depuis dix ans si ça permettait de la garder avec lui et de la protéger. Mais elle avait été claire. La vie conjugale n'éveillait que mépris chez elle… Et au fond, il était d'accord avec elle. Il était amoureux d'une militaire intrépide et dangereuse et pas d'une « adorable comtesse de province comme il y en a des centaines ». Jamais il n'enfermerait une créature aussi flamboyante dans une vie ordinaire et médiocre… Ce ne serait pas de l'amour…

Un très court instant, il songea qu'il pourrait la faire entrer au service de Son Éminence. Bon sang, elle était mille fois meilleure qu'un Jussac ! Ainsi, il pourrait toujours veiller sur elle et… Il y avait ces exaspérants mousquetaires ! Il était toujours furieux contre eux de l'avoir laissée revenir seule au château pour le libérer, mais il savait qu'elle les adorait plus que tout. Elle rayonnait quand elle était avec eux… Elle n'accepterait sans doute jamais de se séparer d'eux… Et le lui demander équivaudrait à lui demander de se couper les bras et les jambes !

Avait-elle bien entendu ? Il voulait l'épouser… elle… une femme travestie avec un corps maigre et une attitude de soudard… une femme qui passait son temps à cheval ou l'épée à la main… Comment pouvait-il vouloir d'elle comme épouse ? Ça n'avait aucun sens… Contrairement à ce qu'elle aurait cru, cette idée ne lui déplaisait pas… Être avec lui chaque jour et chaque nuit… S'endormir à ses côtés chaque soir et s'éveiller dans ses bras chaque matin… Arrêter de courir et de se cacher… Vivre loin de l'ombre de cet échafaud qui la menaçait depuis tant d'années… Mais était-ce vraiment ce qu'il voulait ? Même si elle pensait qu'il y avait une part d'expiation dans sa relation avec le Cardinal, elle savait qu'il aimait ce sentiment de participer à un dessein plus grand que lui-même… Elle comprenait cela d'autant mieux qu'elle ressentait la même chose depuis qu'elle était un mousquetaire du roi. Pour elle, il renoncerait à ce qui avait donné un sens à sa vie des années durant et mènerait l'existence ennuyeuse d'un petit nobliau… Non, elle l'aimait trop pour accepter qu'il se sacrifie ainsi.

- Vous ne pourrez pas quitter vos amis, n'est-ce pas ?

- Vous aimez être au service du Cardinal, n'est-ce pas ?

Ils avaient parlé quasiment d'une même voix… Ils n'avaient pas besoin d'entendre la réponse, ils avaient compris. Leurs lèvres se joignirent en un nouveau baiser… peut-être plus désespéré que les précédents. Venaient-ils de renoncer à leur seule chance d'être ensemble ?


Ils avaient encore fait l'amour. Le vin ou la tristesse avait levé les dernières inhibitions d'Aramis. Assise sur son amant, elle ondulait à un rythme délicieusement lent. Il dévorait du regard ces seins fermes et haut perchés qui surplombaient un ventre plat et des hanches minces. Son œil s'attarda sur la plaie que son épée brûlante avait laissée sur son flanc... Moins d'un pouce au-dessus, il voyait une longue cicatrice plus blanche que le reste de sa peau... C'était la première fois qu'il avait dans ses bras une femme aussi scarifiée que lui... D'aucuns en auraient été rebutés, mais pas lui. Au contraire, il lui semblait qu'il y avait quelque chose de divin dans ce corps féminin forgé dans le fer et le sang… Ses muscles effilés se dessinaient à chaque va-et-vient de ses cuisses emprisonnant ses hanches… Pardieu, cette fille possédait des muscles à des endroits où il ignorait même qu'il puisse y en avoir ! Un long gémissement accompagna cette pensée. Avant de se laisser engloutir par le plaisir qu'elle lui prodiguait, il réalisa qu'il ne pourrait jamais renoncer à elle.


- Vous vous trompiez face à Marie, murmura-t-il alors qu'elle était étendue sur lui.

Elle se raidit aussitôt… Elle avait dit tellement d'horreurs sur lui à la duchesse.

- Quoi qu'il arrive et quoi qu'exige le Cardinal, je n'essaierai plus jamais de vous tuer.

Sa gorge se serrait et elle dut réprimer les sanglots qui montaient dans sa poitrine.

- Moi non plus… Je n'essaierai plus jamais de vous tuer…

Elle appuya son visage contre sa peau encore humide de leurs derniers ébats… Était-ce le seul serment qu'ils pourraient jamais échanger ?

- Est-ce que je peux espérer que vous n'essaierez plus non plus de m'attacher aux ailes d'un moulin ? demanda-t-il d'un ton plus léger.

Elle écarquilla les yeux, puis son rire retentit bruyamment entre les murs de la petite chambre… Certes il avait évoqué cette mortifiante mésaventure sur la route de Calais pour lui faire oublier le chagrin qu'il sentait monter en elle. Pour autant, son fou rire était quelque peu vexant. Sa dextre claqua sur les fesses de la jeune femme lui arrachant un petit cri de surprise.

- Abominable mousquetaire, vous mériteriez que je vous enchaîne dans mon grenier et que je vous fouette à sang ! grogna-t-il.

Tiens, il n'avait pas pensé à cette solution ! Il pourrait la ramener à Paris et la séquestrer chez lui… Ça éviterait qu'elle se mette en danger à tout bout de champ ! Et l'image d'une Aramis attachée nue dans son grenier était des plus attrayantes.

- Mes amis viendront me délivrer, répliqua-t-elle avec un air de défi terriblement sensuel.

- Ils nous trouveront en train de faire l'amour et repartiront aussitôt !

Il l'embrassa avec tendresse.

- Qu'allons-nous faire ? dit-elle quand il eut libéré ses lèvres.

- Je ne sais pas.

Seul le contact de ces longs doigts qui jouaient avec les siens l'empêchait de se mettre à hurler de rage ou à pleurer de désespoir… Sa vie n'était qu'un immense gâchis ! Elle n'avait aimé que deux hommes dans sa vie, elle en avait enterré un, devrait-elle abandonner le second ? Ce serait l'attitude la plus raisonnable. Leur relation était vouée à l'échec. Trop de choses les opposaient… y compris leurs caractères respectifs. Ils avaient autant envie de s'étriper que de se caresser… Pourtant, elle aimait cet homme insupportable. Toute son âme se cabrait à l'idée de le quitter.

- Je vous veux dans ma vie, Aramis… et pas comme ennemie !

Cette fois-ci, il n'abandonnerait pas la femme qu'il aimait. Cette histoire pouvait le mener au scandale et à la déchéance publique, mais il s'en moquait. La vie lui offrait une nouvelle chance de bonheur, il n'allait pas la gâcher. Il refusait de croire qu'il n'y avait aucun espoir pour eux.

- Je veux être avec vous… avoua-t-elle.

Bon sang, la vie était trop courte ! Leur vie surtout ! Elle n'atteindrait sans doute jamais ses trente ans. Elle n'allait pas passer les années, ou peut-être les mois, qui lui restaient à vivre à se languir de lui… Sans compter qu'il n'était pas impossible qu'il meure avant elle vu sa propension à jouer les agneaux sacrificiels ! Elle savait qu'elle deviendrait folle si cela devait advenir… Soudain, l'ombre de la mort qui planait sur eux ne lui apparut plus si menaçante. Bien sûr, ils n'avaient aucun avenir ensemble, mais cela faisait des années qu'elle n'avait aucun avenir… Cela faisait des années qu'elle vivait au jour le jour sans songer au lendemain. Pourquoi ne pas simplement continuer avec lui ?

- Nous pourrions mourir demain, dit-elle en le fixant de ses grands yeux clairs.

Alors qu'il allait faire une objection, l'éclat de son regard l'arrêta. Elle lui souriait. Ce n'était pas une sentence de mort, c'était une parole d'espoir… Et il comprit. Demain, ils seraient peut-être morts, mais en attendant, ils allaient vivre.