Février 1653
À cinquante-deux ans, Marie de Chevreuse était toujours une femme séduisante. Elle n'avait certes plus la fraîcheur de ses vingt ans ni la beauté de ses trente ans, mais sa grâce et son allure demeuraient intactes. Néanmoins, une certaine lassitude commençait à la gagner. Elle avait eu une vie bien remplie. Elle avait cessé de faire le compte de ses amants depuis longtemps et sa vie avait connu mille péripéties.
Après l'arrestation de Châteauneuf en juin 1629, elle avait atteint le duché de Lorraine. Cela avait été le début d'une longue série d'exils. Si elle avait pu revenir en France quelques années plus tard, les portes de Paris lui étaient demeurées obstinément fermées jusqu'à la mort de Louis XIII. Cela ne l'avait guère empêchée de participer à de multiples intrigues et de nouer maintes relations plus ou moins douteuses aux yeux du souverain. Aussi, plus d'une fois, elle avait dû quitter la France, ce qui n'avait pas entamé son influence qui s'étendait au-delà de la cour de France, en Lorraine, en Angleterre et en Espagne… Pourtant elle n'avait jamais recouvré la puissance qui avait été la sienne avant sa fuite en Lorraine, quand elle avait été si proche de renverser Richelieu mais aussi… Elle se refusa à repenser à cet épisode de sa vie qu'elle avait enfoui profondément en elle vingt-quatre ans plus tôt.
Quand la reine Anne était devenue régente, la duchesse avait cru que leur longue amitié lui assurerait de retrouver l'ascendant qu'elle avait eu autrefois. Mais elle avait vite déchanté. Anne avait profondément changé et était totalement sous l'influence du petit Richelieu italien. À nouveau, Marie avait dû reprendre le chemin de l'exil. À Bruxelles, elle avait appris les désordres de la Fronde. Elle y avait un peu contribué, mais rapidement, elle avait réalisé qu'elle avait perdu tout intérêt pour cela… Elle n'aurait su dire à quoi cela était dû. Ses longues années d'exil avaient-elles eu raison de son goût de l'aventure ? Peut-être vieillissait-elle finalement… ou alors était-ce sa rencontre avec Geoffroy ? Non, bien sûr !
Geoffroy de Laigue était entré dans sa vie – et dans son lit – quatre ans plus tôt. Il avait alors trente-cinq ans et encore toute la vigueur qui avait fait de lui un membre émérite des gardes du corps de Gaston d'Orléans. En plus de son corps de soldat qui était des plus exaltants, il lui manifestait une dévotion telle qu'elle n'en avait plus connu depuis des années. Pour autant, elle doutait qu'il fût à l'origine de son désir d'avoir enfin une vie plus calme.
Après maintes tergiversations, elle s'était donc résolue à soutenir Anne et surtout son Mazarini. Et pour une fois, la Duchesse de Chevreuse avait misé sur le bon cheval. Les princes étaient à genoux, le jeune roi était triomphant et même le petit cardinal venait d'entrer dans Paris sous les applaudissements d'une foule décidément bien versatile. Elle avait eu sa part dans cette victoire et elle escomptait à présent une récompense. Oh, elle n'était guère exigeante ! Elle ne recherchait plus un rang prestigieux à la cour. Elle avait bien assez donné et assez obtenu. À présent, elle voulait juste revenir à Paris et au Louvre… Décidément, elle vieillissait ! songea-t-elle. Mais elle vieillissait avec élégance, se rasséréna-t-elle en contemplant la silhouette que lui renvoyait sa psyché.
Des claquements de sabots dans la cour l'arrachèrent à ses pensées. C'étaient sans doute les envoyés de la reine mère. Malgré son impatience, elle acheva d'arranger sa coiffure. Elle ne voulait pas paraître empressée devant de simples messagers, mais surtout, si, comme souvent, il s'agissait de jeunes et beaux soldats, elle tenait à leur faire forte impression. Les gaillards de vingt ans s'attendaient toujours à rencontrer une femme flétrie, elle adorait voir l'admiration et le désir étinceler dans leurs regards, même si depuis Geoffroy, elle n'essayait plus de les entraîner dans son lit. Elle ne se retourna même pas quand son domestique pénétra dans le boudoir.
- Mademoiselle de Rochefort et Monsieur du Vallon sont arrivés, Madame. Dois-je les introduire dans le petit salon ?
La brosse dégringola à ses pieds.
- Madame ? répéta le domestique.
Henri… Elle n'avait plus pensé à lui depuis… Plus exactement, elle s'était interdit de penser à lui pendant près d'un quart de siècle. Le souvenir de leur dernière rencontre lui revint en mémoire avec une acuité effrayante. Si elle avait toujours évité de se la remémorer, cette journée était restée gravée dans sa mémoire… Elle ne pouvait repenser sans frémir à ce jour où, par douleur et par amour, elle avait failli basculer dans la folie et le crime. C'était à cause de cela que, jusqu'à la mort de Richelieu, elle n'avait guère essayé de revenir à Paris. Elle n'avait jamais voulu le revoir ni même avoir la moindre de ses nouvelles. Elle ne pouvait pas risquer de devenir à nouveau cette demi-folle…
C'était peut-être un hasard. Cette visiteuse n'avait peut-être rien à voir avec son Henri. Elle le saurait bien vite. Un seul coup d'œil lui suffirait. Le visage d'Henri était aussi net que si elle l'avait vu la veille… S'était-il marié ? Sans doute. Il fallait bien faire un héritier au titre de comte de Rochefort… Avait-il aimé ? Aucune personne bien née n'aimait son conjoint.
- Marie, vous êtes souffrante ? Je peux recevoir les…
La voix de Geoffroy perça la brume de ses souvenirs.
- Non. Installez-les dans le petit salon et ramenez du chocolat !
Marie avait essayé d'entrevoir la mystérieuse demoiselle à travers le judas de son petit salon, mais l'homme grand et massif qui l'accompagnait la dissimulait presque complètement. Tout au plus aperçut-elle le tissu olivâtre de sa robe et quelques mèches d'un noir de jais alors qu'elle retirait son chapeau.
Geoffroy de Laigue était interloqué par l'attitude étrange de son inébranlable maîtresse qui l'ignora superbement en ouvrant finalement la porte. Ce fut avec curiosité qu'il examina leurs visiteurs. Ils étaient tous deux fort jeunes. Ils n'avaient certainement pas vingt ans. Le garçon était impressionnant. Ancien soldat, Geoffroy avait toujours été fort bien bâti, mais il avait l'impression d'être un vieux gringalet face à ce jeune colosse dont on devinait l'imposante musculature sous le pourpoint. Néanmoins, son sourire avenant et ses yeux verts pétillants de malice le lui rendirent aussitôt fort sympathique.
Même si elle paraissait bien fluette à côté de son compagnon, la jeune fille était plutôt grande et sa silhouette élancée était soulignée par le baudrier de cuir qui venait ceindre sa taille. Il était plutôt étonnant de voir une fille avec une longue rapière, et son œil avisé devina que, comme le garçon, elle dissimulait aussi un poignard à droite de sa ceinture.
Il l'aurait sans doute trouvée jolie si son visage aux traits fins et réguliers n'arborait pas une expression si sévère. Après une respectueuse révérence, elle planta ses grands yeux bleus dans les leurs pour rappeler qu'elle était envoyée par Sa Majesté. Un court instant, Geoffroy fut impressionné par l'énergie que dégageait cette si jeune demoiselle, puis il vit l'expression de Marie. Si elle avait paru troublée à l'arrivée de leurs hôtes, là, on aurait dit que la foudre s'était abattue sur elle. Elle était livide et fixait la fille comme s'il s'était agi d'un fantôme.
Son premier mouvement aurait été de renvoyer sur l'heure les deux intrus, mais il savait que sa belle duchesse se languissait de retrouver enfin Paris et le Louvre. D'un geste à la fois doux et assuré, il passa son bras autour de la taille de sa maîtresse et l'entraîna vers les fauteuils, non sans avoir indiqué des sièges à leurs invités.
Il ne pouvait s'empêcher d'admirer le sang-froid de leur visiteuse. Plus d'un aurait été déstabilisé par le regard presque exorbité avec lequel Marie la considérait. Pour détendre un peu l'atmosphère, il entreprit de faire la conversation. Par chance, le garçon était d'un naturel aimable et loquace.
Cela ne faisait aucun doute. C'était la fille d'Henri. Malgré un petit nez retroussé et des traits indéniablement féminins, Marie pouvait voir l'image de son amoureux de dix-sept ans sur le visage de la jeune fille... Mais ce n'était pas cela qui la troublait. Elle s'y était attendue dès qu'elle avait entendu son nom... Mais ces yeux... Seigneur, ces yeux... Rien n'aurait pu la préparer à cela. En un instant, elle avait été projetée vingt-quatre ans dans le passé. Elle n'avait jamais oublié ces yeux implacables qui avaient fouillé au fond de son âme et qui l'avaient arrêtée alors qu'elle se tenait au bord du précipice prête à plonger dans un gouffre de noirceur.
Tout tournoyait autour d'elle. Les événements de cette journée à laquelle elle n'avait jamais voulu repenser mais qu'elle n'avait jamais pu effacer de sa mémoire lui apparaissaient sous un angle complètement différent, et elle n'aurait su dire si elle devait éclater de rire ou hurler de rage. Elle avait très vite compris que « le » mousquetaire l'avait dupée. Châteauneuf ne l'avait jamais trahie. La reine n'avait jamais cherché à la protéger. Mais elle n'avait pas voulu s'interroger sur les motivations « du » mousquetaire... À présent, tout lui apparaissait avec une impitoyable clarté. Une femme protégeant son homme... C'était si simple et si incroyable à la fois.
- Vous avez les yeux de votre mère, murmura-t-elle.
Les trois autres sursautèrent, étonnés tant par le son de sa voix que par cette étrange interruption. Puis les lèvres de la fille se plissèrent dans une expression de dégoût, et pendant une seconde, Marie revit la moue charmante que faisait son amoureux quand il mordait dans un citron. Il était tellement adorable quand il faisait ça. Parfois, elle glissait exprès des épices dans son assiette pour le voir grimacer de la sorte... avant de le gratifier d'un sourire contrit qui le faisait immanquablement fondre. Une tendresse teintée de mélancolie l'envahit, et elle réalisa qu'il n'y avait plus la moindre colère dans son cœur, mais juste une douce nostalgie.
Le bruyant éclat de rire du garçon l'arracha à ses souvenirs.
- Thomas ! l'invectiva aussitôt la fille.
- Veuillez m'excuser, se reprit-il aussitôt. Ça fait dix-huit ans que Diane entend ça...
- Je ne crois pas que ma vie intéresse Madame la Duchesse, l'interrompit sèchement sa compagne.
Un peu revêche cette Diane... Diane... évidemment... Si Marie avait encore eu le moindre doute sur l'identité de la mère de la demoiselle de Rochefort, elle n'en aurait plus eu aucun... Finalement, Henri avait aimé sa femme.
Elle osa alors la question qui lui brûlait le cœur depuis tant d'années.
- Vos parents sont-ils toujours en vie ?
- Aux dernières nouvelles, oui, répondit Diane en masquant sa surprise par son détachement coutumier.
- Que deviennent-ils ?
- Récemment, ils s'occupaient d'assurer la sécurité de Sa Majesté le roi Charles dans son exil en France.
La voix de la fille était toujours très froide, mais on y sentait néanmoins poindre un peu de fierté.
- Mais nous ne sommes pas là pour cela, reprit-elle avec une fermeté respectueuse. Sa Majesté la reine mère m'a chargée de vous faire part de sa reconnaissance…
Une heure plus tôt, la duchesse ne pensait qu'à ce message de la reine Anne, et là, elle écoutait distraitement les mots qui sonnaient la fin de son exil. La jeune Diane était devenue un mur impénétrable. Elle considérait qu'elle en avait assez dit et qu'elle n'était pas venue parler de ses parents. Marie aurait voulu lui poser mille questions et surtout savoir qui était en réalité la femme qui avait arrêté son bras des décennies plus tôt… cette femme qui avait sauvé son âme. Certes, cette travestie s'était jouée d'elle, mais en amour comme à la guerre, tous les coups étaient permis. Surtout, en protégeant l'homme qu'elle aimait – l'homme qu'elles aimaient –, la mousquetaire l'avait empêchée de devenir une meurtrière… Et Marie de Chevreuse ne parvenait même pas à se souvenir de son nom… Ce nom était certainement aussi faux que le reste, pourtant elle aurait dû se le rappeler.
Beaucoup trop tôt, ils prirent congé. Alors que Diane replaçait son chapeau sur son épaisse chevelure noire, Marie songea que c'était la dernière occasion qu'elle aurait jamais pour refermer ce chapitre de son passé.
- Vous remercierez à votre mère, déclara-t-elle. Et vous direz à vos parents qu'ils seront toujours les bienvenus à Dampierre ou à l'hôtel de Chevreuse.
Bien sûr, ils ne viendraient jamais. Même si d'aventure ils croyaient en sa bonne foi, ce serait par trop embarrassant. Mais elle devait leur dire qu'elle avait compris et qu'elle n'en concevait aucune amertume.
Bien qu'elle se sût ridicule, Marie ne put s'empêcher d'entrouvrir la fenêtre pour les entendre et les entrevoir une dernière fois.
- C'était étrange, fit la voix de Diane.
- Je ne savais pas que tes parents connaissaient la Chevreuse, déclara celui qu'elle avait appelé Thomas.
- Je crois qu'il y aurait de quoi écrire des livres avec tout ce qu'on ne sait pas sur nos parents.
- Avec Raoul et tes frères, il faudrait qu'on essaie de leur tirer les vers du nez…
Diane haussa les épaules d'un air dédaigneux.
- On a mieux à faire… Déjà, repartir vite ! On s'est un peu trop attardé !
D'un geste vif, elle saisit le bord de sa robe, le coinça dans l'accroche du baudrier, révélant de hautes bottes et une culotte sous ses jupons, et grimpa à califourchon sur sa monture.
- Si tu es en retard, tu vas encore être rabroué par ton capitaine, dit-elle en éperonnant son cheval qui partit aussitôt au galop.
Sans doute habitué à ce traitement, son compagnon eut un léger sourire et, avec une souplesse qu'on n'aurait pas soupçonnée d'un corps aussi imposant, sauta à son tour sur son cheval pour la rattraper.
La duchesse souriait également. Elle avait reconnu l'expression qui s'était dessinée sur le visage du garçon. C'était celle d'un homme prêt à se jeter dans un volcan en fusion pour celle qu'il aimait. Cette petite fille hautaine avait-elle seulement conscience du trésor qui était à sa portée ?
À cinquante-deux ans, après avoir été de toutes les intrigues de son temps, Marie de Chevreuse avait compris que l'amour était la seule intrigue qui en vaille la peine. Elle avait connu plus d'hommes qu'elle n'aurait pu en compter, pourtant en un demi-siècle, un seul avait eu pour elle le regard que ce garçon de même pas vingt ans avait pour cette fille… ou peut-être pas… peut-être, comme cette demoiselle, avait-elle été aveugle à l'amour qui était sous ses yeux.
Le bras de Geoffroy avait entouré sa taille.
- Vous allez bien, Marie ? demanda-t-il de sa voix tendre et soucieuse.
Elle ne pouvait pas aller mieux. Pour la première depuis ses dix-sept ans, elle songeait que Marie de Rohan allait peut-être finalement faire un mariage d'amour.
FIN
