N'arrivant pas à abandonner Aramis et Rochefort, j'ai écrit un petit chapitre bonus... Merci à Joëlle pour m'avoir aidé sur l'échange final et son néologiste "aramisien" que j'ai réutilisé.
J'espère que ce ne sera pas trop ridiculement romantique...
Il y avait des jours où Jussac haïssait son métier. Il aimait parader dans les rues avec sa casaque écarlate. Les manants s'écartaient de son passage avec crainte et respect. Les catins le couvraient d'un regard gourmand auquel il répondait avec dédain. Certes, il ne se privait jamais d'en trousser une ou deux à l'occasion, mais il n'avait que mépris pour toutes ces viles créatures… Non, en vérité, habituellement, sa vie était plutôt agréable si on omettait l'humeur changeante de son supérieur. Morbleu, ce cyclope hargneux et vindicatif avait la rancœur aussi tenace qu'injuste ! Il avait eu le malheur de s'assurer que la compagnie des gardes ne fût pas sans chef pendant les remous de l'affaire du Masque de fer tandis que cet idiot essayait d'organiser une évasion d'une des plus redoutables prisons parisiennes. Plusieurs années étaient passées, mais le borgne n'avait jamais pardonné. Dès qu'il y avait une tâche ingrate ou dégradante à accomplir, c'était lui qui en héritait. Plus d'une fois, Jussac avait songé à rendre sa casaque. Mais il ne pouvait pas laisser leur compagnie aux seules mains de ce versatile aristocrate. Il avait le sens du devoir, lui !
Durant l'année passée, il lui fallait toutefois admettre que Rochefort avait été moins désagréable que de coutume. Mais depuis près d'un mois, il était plus odieux que jamais, et ce matin, il avait exigé qu'on ramène le mousquetaire Aramis dans sa demeure avant la tombée de la nuit. Évidemment, Jussac avait été surpris. Il n'avait pas eu vent de tensions récentes avec les mousquetaires. Au contraire, son supérieur avait semblé scandaleusement cordial avec les hommes de Tréville et notamment avec le mignon du capitaine depuis l'enlèvement du Cardinal un an plus tôt. Il avait ouï-dire qu'il s'était plusieurs fois attardé à la même table que ce soldat grotesque à l'allure de poupée. Il l'avait même surpris à lui sourire de façon fort niaise ! Ceci étant, le garde rouge n'avait aucune objection à arrêter le mousquetaire. Avec une petite dizaine d'hommes, il pourrait facilement s'introduire chez lui, le désarmer, le rouer un peu de coups et le traîner par les cheveux jusqu'à l'hôtel de Rochefort. Il aurait même trouvé cela fort divertissant. Sauf que, bien entendu, son chef n'avait pas l'intention de lui faciliter la vie.
« Prenez garde, Jussac ! Je ne veux pas d'ennui avec Tréville ! Vous me l'amenez, mais ne vous avisez pas de lever la main sur lui ! S'il a ne serait-ce qu'un hématome ou une égratignure, vous devrez en répondre devant moi ! »
L'œil unique de son supérieur était si lourd de menaces que le valeureux garde avait dégluti bruyamment. Il se demandait encore comment Rochefort comptait interroger le mousquetaire sans lui faire aucune blessure… Sans doute expérimentait-il de nouvelles méthodes de torture qui ne laissaient pas de trace. Le comte était plus souvent absent depuis quelques mois. Il arrivait plus tard, partait plus tôt et avait interdit à quiconque de venir chez lui à l'improviste. C'était probablement pour se livrer entièrement à de sombres expériences. Jussac se sentit un peu ragaillardi en imaginant le petit giton blond entre les mains cruelles et inventives du borgne.
« Allez, je suis bon prince ! Mettez un peu de ce liquide sur un mouchoir et collez-lui sur le nez ! Il s'évanouira immédiatement et vous pourrez me l'amener ! »
Sur ces mots, Rochefort lui avait tendu un petit flacon brunâtre.
« Et prenez garde que personne ne vous voie ! Si je vois débarquer un seul de ses camarades, je vous écorche vif ! »
Le prenait-il pour un sot ? Il savait s'y prendre pour arrêter quelqu'un ! Surtout ce ridicule blondin !
Pendant quelques secondes, Aramis crut qu'elle avait été projetée quatre ans dans le passé. Ce rustre de Jussac venait de forcer sa porte avec non plus deux mais six hommes armés de pistolets. Elle était tellement éberluée que la première pensée qui lui vint fut de s'étonner qu'ils puissent tous entrer dans son petit logement. Que signifiait cette farce ? L'entente entre les mousquetaires et les gardes du cardinal ne serait jamais excellente, mais ce n'était plus la haine farouche qu'il y avait eu autrefois. Bien qu'elle ne l'aurait jamais avoué, plus que les autres, elle évitait les rixes entre leurs deux corps de gardes.
- Levez les mains en l'air ! vociférait le petit homme.
Certainement pas sans une explication !
- Puis-je voir l'avis d'arrestation, je vous prie ? répondit-elle sans s'exécuter.
Elle n'avait pas la moindre chance contre des armes à feu, mais elle n'allait pas se faire arrêter ainsi… Si elle essayait d'atteindre la fenêtre, oseraient-ils lui tirer dessus ? Elle devait gagner du temps. Sur cette résolution, elle leva ses bras.
- Tournez-vous !
Trouver une échappatoire… En lui tournant le dos, elle esquissa un pas vers sa fenêtre… L'incompréhension totale qui l'habitait l'empêchait de songer efficacement à un moyen de s'enfuir. Ce pleutre en casaque avait-il pu prendre une telle initiative sans en informer son supérieur ? Bien sûr que non ! Oh, le fils de chienne ! À quoi jouait-il ? Une fureur noire montait en elle… Un linge effleura ses narines qui furent aussitôt assaillies par une odeur âcre et piquante... et elle sombra dans l'inconscience.
Il avait eu bien des idées stupides, mais celle-là était sans conteste la plus calamiteuse de toute sa misérable vie. Il l'avait su à la seconde où il en donnait l'ordre. Mais les mots étaient prononcés, il n'allait pas se déjuger devant ce cuistre. Grâce au Ciel, il lui avait fait assez peur pour qu'il la ramenât sans la blesser… Pardieu, il était le dernier des imbéciles ! Il avait la plus délicieuse des maîtresses, tout se passait magnifiquement entre eux, et pour un infinitésimal détail qui le taraudait, il envoyait des gardes chez elle pour faire rien de moins que l'enlever. Elle serait folle de rage quand elle se réveillerait. Elle allait énucléer son œil valide, l'écorcher vif… ou pire, le quitter ! Et il ne pourrait même pas le lui reprocher ! Mais il était trop tard pour reculer et il avait besoin d'en avoir le cœur net.
Il aurait préféré l'attacher au lit. Il aurait été sûr de n'exercer aucune tension douloureuse sur son corps. Mais la voir dans leur… dans son lit aurait éveillé bien trop d'images lubriques… Oh, misère ! Cette seule pensée raviva le souvenir de la dernière fois où ils y avaient joué avec des cordes… Rester concentré ! Rester concentré ! De toute façon, quand elle reprendrait connaissance, il était certain qu'elle ne serait pas du tout d'humeur pour des jeux érotiques. Contrairement aux autres pièces de sa résidence, son grenier n'était associé qu'à des images de violence et de torture… C'était pour cela que, quoi qu'il ait pu lui dire de temps à autre, il ne l'avait encore jamais ramenée dans ce lieu. Pour un interrogatoire, c'était l'endroit idéal. Il vérifia encore une fois que les liens étaient bien serrés et cala bien sa tête contre le pilier… Son cou exhalait encore le parfum des fleurs qu'il avait jeté dans leur bain deux jours plus tôt. Cela se mêlait si délicieusement à la légère odeur de poudre brûlée qui ne quittait jamais complètement ses cheveux… Il allait tout gâcher… Il devait…
Le front de la jeune femme se plissa et elle grimaça avant d'entrouvrir les yeux difficilement. Ses paupières papillonnèrent un instant, jetant un regard hagard autour d'elle, alors qu'elle tentait de bouger son corps. Son buste, ses poignets et même ses chevilles étaient solidement liés au poteau. Ses yeux se posèrent sur l'homme qui lui faisait face et qui était confortablement assis dans un fauteuil.
- Henri, libérez-moi immédiatement.
Aïe, elle était encore plus furieuse qu'il ne l'avait redouté… Rochefort pouvait compter sur les doigts d'une main le nombre de fois où elle l'avait appelé par son prénom. La signification était toujours très claire. C'était la dernière sommation avant empalement ou équarrissage. Avec une ironie et une assurance qu'il était loin de ressentir, il répondit :
- C'est amusant, je réalise que je ne vous avais pas amenée dans ce grenier depuis votre première visite chez moi, ma mie.
- Comptez-vous demander à Jussac de me déshabiller et de me fouetter ?
- Non, il s'est révélé particulièrement incapable dans cet exercice.
- Par contre, vous ne rechignez pas à l'utiliser pour arrêter les gens sans mandat.
C'était ça qu'elle reprochait. Elle se moquait bien d'être ligotée même dans cette posture inconfortable. Elle savait qu'il ne lui ferait aucun mal. Mais avoir utilisé des gardes et en particulier ce rustaud de Jussac, ça, elle n'était pas près de le lui pardonner. Il avait hésité à soudoyer quelques spadassins, mais il n'était pas aussi sûr de leur complète obéissance que de celle de son couard subordonné.
- Pourrais-je savoir ce qui me vaut les honneurs des meilleurs éléments de la garde de Son Éminence ? Souhaitez-vous que j'avoue quelque forfaiture ? Avez-vous laissé échapper quelques ducs anglais ces derniers jours ?
L'azur de ses yeux semblait assombri par de lourds nuages de colère. Sarcastique et farouche, elle était si désirable…
- Je voulais effectivement procéder à un petit interrogatoire. Il y a une question que je vous ai posée plusieurs fois et je n'ai pas eu de réponse.
Il se leva du fauteuil et se tint face à sa prisonnière.
- Je réitère donc ma demande : voulez-vous m'épouser ?
Si elle avait eu les mains libres, il aurait sans aucun doute reçu son poing en pleine figure. Ses lèvres étaient si serrées qu'elles ne formaient plus qu'une fine ligne rose.
- Si vous espériez que je vous saute dans les bras avec enthousiasme, vous n'auriez peut-être pas dû me garrotter de la sorte.
- Vous vous dérobez encore, mon amour…
Il était tout près d'elle à présent et son œil unique était aussi froid que ceux de la jeune femme étaient orageux.
- Sangdieu, Rochefort ! gronda-t-elle. Vous avez envoyé une escouade de gardes chez moi et vous me séquestrez comme si j'étais un ennemi prêt à passer à la question ! Qu'espérez-vous donc obtenir de la sorte ?
- La vérité ! tonna-t-il.
À au moins trois reprises, au cours des derniers mois, il avait évoqué l'idée qu'ils se marient. Évidemment, il n'était pas question qu'ils se retirent sur ses terres et mènent une vie de châtelains à Rochefort. Et bien sûr, il savait qu'elle ne viendrait pas s'installer dans sa demeure. Tant qu'elle resterait mousquetaire, cela leur serait interdit, et il l'acceptait. Néanmoins, il voulait s'unir à cette femme devant Dieu. Mais chaque fois qu'il l'avait proposé, elle avait détourné la conversation. Il la revoyait s'étirer comme un chat et répondre : « Vous savez que vous n'avez pas besoin de passer devant un prêtre pour obtenir l'entière jouissance de mon corps, Monsieur le Comte. » Pour une fille qui avait vécu comme un garçon pendant des années, elle avait rapidement compris comment user de sa sensualité pour lui faire perdre le fil de ses pensées. Elle ne mentait pas d'ailleurs. Entre les draps, elle ne lui refusait absolument rien. Depuis qu'ils avaient entamé leur étrange relation, elle semblait bien décidée à vivre avec lui chaque jour comme si c'était le dernier et à faire fi de toutes les limites que la morale pourrait leur imposer. Après avoir été d'une chasteté des plus surprenantes au milieu des sabreurs qui lui tenaient lieu de compagnons d'armes, elle voulait tout expérimenter avec lui. Diable, il avait fait avec elle des choses qu'il n'aurait même pas osé demander à une professionnelle ! Peste, son esprit était à nouveau en train de dériver dans des méandres d'érotisme aramisien ! S'il l'avait attachée dans cet endroit où rien n'évoquait leurs ébats, c'était précisément pour ne pas se laisser distraire.
- Je ne sais pas à quoi vous jouez, ni quelle vérité vous espérez entendre, répliqua-t-elle sèchement. Mais il n'est pas question que j'aie la moindre discussion à ce sujet quand vous me traitez comme un ennemi de l'État ! Quelle est l'étape suivante ? Allez-vous demander au Cardinal de me faire incarcérer ?
- Vous est-il si difficile de me donner une réponse honnête, Aramis ? l'interrompit-il. Très bien. Je vais vous faciliter les choses. Vous ne voulez pas m'épouser. Vous préféreriez ne rien avoir à faire avec un homme comme moi. Bien malgré vous, vous m'aimez, mais vous conservez assez de lucidité pour ne pas vouloir vous unir à moi et vous attendez patiemment que ces sentiments inopportuns cessent.
S'il l'avait cru en colère jusqu'à présent, ce n'était rien à côté de l'expression qui se dessinait sur son visage. Il songea que, si elle n'avait pas été attachée, elle aurait tiré son épée et l'aurait transpercé à la seconde.
- Sombre crétin ! cracha-t-elle les dents serrées. Je souhaiterais fort avoir la « lucidité » que vous me prêtez. Ma seule lucidité est d'avoir conscience que vous ne pourrez que regretter une telle mésalliance.
- Que me chantez-vous donc ?
- Vous êtes le comte de Rochefort ! explosa-t-elle. Vous avez un titre et des terres à transmettre ! Pour ce faire, il vous faut un autre type d'épouse qu'une fille sans nom, réprouvée, travestie et probablement stérile !
- Quoi ?
- Je gage que vous avez eu quelques maîtresses dans le passé. Vous avez dû remarquer qu'elles étaient indisposées de temps en temps… N'avez-vous pas noté que, depuis un an, ce problème ne s'est jamais posé entre nous ? Dois-je vous expliquer ce que cela signifie en termes de fertilité féminine ou êtes-vous moins ignorant que stupide ?
Son visage avait pris une teinte pourpre et ses lèvres tremblaient légèrement. Si elle mettait un point d'honneur à ne pas baisser les yeux, en réalité, elle aurait souhaité disparaître entre les lattes du plancher. La vie pouvait se montrer cruellement ironique. Pendant des années, elle avait voulu être un homme à part entière, et à présent, elle était mortifiée d'avouer qu'elle n'était plus complètement une femme. Ses premiers mois chez les mousquetaires, elle n'avait même pas prêté attention à la disparition de ses menstrues… Ce ne fut qu'en revenant de sa première mission en province qu'elle avait réalisé cela. Elle s'en était réjouie à l'époque. Cela lui évitait bien des embarras… Si cette part de féminité ne lui avait pas réellement manqué pendant longtemps, quand elle était retombée amoureuse, elle avait compris que c'était le prix à payer pour bafouer depuis si longtemps les lois de Dieu et des hommes. Mais il n'était pas question que l'homme qu'elle aimait subisse les conséquences de ses péchés.
- Vous êtes satisfait, vous avez eu votre réponse. Maintenant, détachez-moi ! Je voudrais rentrer chez moi, en espérant ne plus y voir vos sbires.
Rochefort balançait entre la joie et l'exaspération. Pendant des jours, il avait songé qu'elle ne voulait pas de lui, voire qu'elle le méprisait… Bon sang, pourquoi n'avait-elle rien dit ?
- Vous êtes une imbécile.
Les mots lui avaient échappé, pourtant il ne les renierait pas.
- Je me moque de ce titre et de ces terres. Vous savez très bien comment je les ai obtenus et que ce jour a été le pire de ma vie ! Si vous croyez franchement que je me languis d'être père, vous êtes encore plus bête que les soudards avec lesquels vous passez vos journées !
Aramis ne réagit même pas à l'insulte. Rochefort n'évoquait jamais cet épisode de son passé. Elle avait parfois tenté d'aborder ce sujet avec lui, mais elle avait vite compris qu'il ne voulait pas en parler. Elle savait et il savait qu'elle savait, il n'y avait rien de plus à ajouter, et elle avait respecté son silence. Elle ne se serait pas attendue à ce qu'il l'évoquât de la sorte.
- La seule chose qui aurait pu me faire accepter un enfant, ç'aurait été qu'il ait une moitié de vous, petite sotte !
Il fit le dernier pas qui le séparait de sa maîtresse et déposa un baiser sur son front respirant avec délectation le parfum ses cheveux.
Elle aurait voulu rester en colère contre lui. Elle aurait dû rester en colère contre lui. Son attitude était inacceptable ! Il n'avait pas le droit de l'enlever et de la ligoter ainsi pour rien de moins que lui demander de l'épouser ! Quel fou furieux ferait une chose pareille ? L'homme qu'elle aimait manifestement… Il était insupportable ! En plus du reste, il avait encore insulté ses amis !... Pourtant, quand il se montrait aussi vulnérable, elle ne pouvait pas conserver sa colère… d'autant que de tout autres émotions agitaient son corps quand il se pressait contre elle… Elle tentait de libérer ses poignets, mais il s'y entendait en matière de nœuds. Elle en avait déjà fait l'expérience dans des circonstances plus excitantes… Morbleu, pourquoi était-elle si faible ? Elle appuya sa tête, qui était la seule partie de son corps qu'elle pouvait un tant soit peu bouger, contre la sienne et embrassa doucement sa mâchoire. Elle aimait tout particulièrement l'odeur de sa peau juste là… dans le creux entre son oreille et sa nuque… Elle avait envie de lui… autant qu'il avait envie d'elle… Si au moins ses chevilles avaient été libres, ils auraient pu…
- Détachez-moi…
Elle se maudissait d'être incapable de garder un minimum de contrôle… Elle cherchait désespérément à raviver au moins un peu d'exaspération… Mais elle ne ressentait que désir et frustration…
- Vous n'avez toujours pas répondu à ma question, ma douce… dit-il en caressant ses mains.
- Vous êtes infernal ! grommela-t-elle en mordillant son cou.
- J'essaie de me hisser à votre niveau, mon ange… Est-ce suffisant pour obtenir votre main ?
- Vous comprenez bien que si on apprend qu'un des mousquetaires du roi est une femme et qu'en plus, « il » a convolé avec le capitaine des gardes du cardinal de Richelieu, le scandale sera épouvantable…
- Le fait que nous soyons amants est tout aussi scandaleux, et vous le savez bien ! Nous pouvons juste espérer que nos généreux seigneurs auront si peur d'être éclaboussés par nos turpitudes qu'ils nous feront disparaître en nous évitant l'opprobre d'un procès.
- Non…
Elle s'était raidie et le fixait avec des yeux écarquillés d'horreur.
- Si je suis découverte, personne d'autre que moi ne devra en subir les…
- Idiote, croyez-vous franchement que je vous abandonnerai dans ces circonstances ? Et les trois insupportables mousquetaires qui sont toujours collés à vos basques ? Croyez-vous qu'ils vous laisseront arrêter et condamner sans mot dire ?...
Il la considéra avec consternation… Elle le pensait vraiment ! Comment une fille aussi maligne, brillante et astucieuse pouvait-elle atteindre un tel niveau de crétinisme ? Cela dépassait l'entendement !
- C'est pour cela que vous voulez m'épouser… pour être sûr que je ne me retrouverai pas seule…
Elle aurait dû le deviner. Rochefort avait bien des défauts, mais son abnégation à l'égard de ceux qu'il aimait n'avait aucune limite. S'il ne pouvait la sauver de l'échafaud, il s'arrangerait pour l'y accompagner… Elle ne pouvait accepter un tel dévouement, mais ne l'avait-elle pas déjà fait en acceptant l'amour de cet homme compliqué, souvent désagréable et trop prompt à se sacrifier ? Elle n'aurait jamais dû l'entraîner dans son sillage. C'était bien trop dangereux…
- Non, Aramis, murmura-t-il d'une voix plus douce. Que vous soyez ma femme ou pas, je ferai n'importe quoi pour vous protéger…
Comme s'il avait pu suivre le fil de ses pensées, il continua :
- Même si vous me quittiez demain, cela ne changerait pas cela… Mais ce n'est pas pour cela que je veux vous épouser.
- Pourquoi alors ? souffla-t-elle en se mordillant la lèvre.
- Pour une raison que vous trouverez sans doute très incongrue : parce que je vous aime…
Il releva délicatement son menton et passa son doigt sur sa lèvre inférieure où ses jolies dents avaient laissé de petites marques rouges avant de l'embrasser. Quand leurs souffles se mêlaient ainsi, tout ce qu'elle conservait de morale et de bon sens s'évanouissait… Ce qui la liait à cet homme était au-delà de toute raison. Elle savait qu'elle le suivrait jusqu'en enfer s'il le fallait… et il était prêt à faire de même pour elle. Elle ne voulait plus lutter… C'était une folie, mais n'avait-elle pas toujours été un peu folle ?
- C'est d'accord… murmura-t-elle quand leurs bouches se séparèrent.
- D'accord ? Quoi d'accord ?
- Je suis d'accord…
- Dites-le…
Au sourire immense qu'il affichait, il était clair qu'il avait parfaitement compris… Dieu qu'il était agaçant ! Voilà qu'il voulait une déclaration solennelle ! Et elle était assez ridiculement amoureuse pour la lui accorder.
- Si vous êtes assez insensé pour vouloir convoler avec un mousquetaire, je serai votre femme, Monsieur de Rochefort.
Encore étendu sur le parquet, Rochefort vit du coin de l'œil Aramis renouer l'attache de sa culotte.
- Restez dormir ici, dit-il en s'asseyant.
- Je ne risque pas de voir surgir Jussac au petit matin ?
La question était purement rhétorique. Ils savaient tous deux que ce couard n'aurait jamais l'audace de forcer la porte de son maître… Elle était encore fâchée. Qu'il l'ait attachée dans son grenier, elle n'en avait cure. Qu'il l'ait fait enlever, elle pouvait encore l'excuser. Mais qu'il ait fait appel à Jussac, elle n'était pas près de le pardonner. Il en avait déjà fait les frais, songea-t-il en constatant l'état pitoyable de ses vêtements éparpillés autour d'eux. Il était presque totalement nu à l'exception notable de ses bottes alors qu'elle n'avait même pas déboutonné son propre pourpoint et l'avait vertement empêché de le faire.
Dès qu'il l'avait détachée, il avait été jeté violemment sur le sol par une mousquetaire au regard fiévreux qui avait réduit ses hauts-de-chausse, son pourpoint et sa chemise en charpie avant de le chevaucher avec une brutalité qu'il ne lui avait jamais vue. Certes, chaque fois qu'il se montrait un peu dominateur dans leurs jeux amoureux, elle avait ensuite besoin de reprendre le contrôle, mais jamais avec une telle violence… Non pas qu'il s'en plaignît ! Même s'il avait quelques hématomes et une belle morsure sur l'épaule, se faire monter par sa belle amazone était un plaisir d'esthète. Tant qu'elle ne revenait pas sur sa parole, et il la connaissait assez pour savoir qu'elle ne se reniait jamais, il était prêt à subir encore bien de ses assauts… C'était son tailleur qui allait être content !
Il prit sa main et déposa un baiser sur son poignet où les cordes avaient laissé des stries rougies.
- Restez, répéta-t-il.
Elle eut un léger sourire et répondit à mi-voix :
- D'accord.
- C'était une erreur de faire appel à ce butor, reconnut-il sans cesser de caresser sa peau meurtrie.
- Cela ne fait aucun doute… Vous avez conscience qu'il risque de se poser des questions sur nous deux…
- Pensez-vous ! Il est bien trop stupide pour cela… Et quand cela serait, il ne sera pas très difficile de le faire assassiner.
Elle le fixa d'un air étonné, puis eut un petit rire où on ne perçait aucune compassion pour le possible funeste destin du garde rouge.
- Vous êtes le diable en personne…
- Nous sommes donc faits l'un pour l'autre, mon ange.
Et avec un large sourire, il la fit basculer sous lui…
