Avec Joëlle, on a commencé ce chapitre bonus il y a presque un mois... ça nous a semblé adapté de poster la première partie ce soir...


L'hiver était particulièrement rude cette année-là. Un froid sibérien s'était soudainement abattu sur le pays. Pas un grain de neige ! Seulement un intense courant polaire qui, combiné à l'humidité, pénétrait jusque dans les os et glaçait les habitants qui préféraient s'agglutiner devant l'âtre que de sortir. La famille royale ne faisait pas exception et s'était barricadée au Louvre. Les gardes suisses étant responsables de la sécurité à l'intérieur du palais, les mousquetaires n'étaient d'aucune utilité pour le service du roi. Par contre, à cause de la température hostile, des récoltes avaient été réduites à néant et certains manques se faisaient déjà sentir : le prix du pain avait doublé ; celui des légumes, triplé. On assistait à un petit exode rural : les paysans, désœuvrés et affamés, quittaient les campagnes pour la grande cité mais se heurtaient aux mêmes disettes. Les décès, les vols et les émeutes étaient donc plus courants, et c'était pour ces cas qu'autant les gardes du roi que ceux du cardinal étaient dépêchés.

Rochefort n'avait pas compté le nombre de jours depuis la dernière fois où il avait vu Aramis. Leur appartenance à des corps, et des horaires, de gardes différents ainsi que le travestissement de la jeune femme les empêchaient de se rencontrer régulièrement. Si parfois cette situation lui pesait - le soir surtout, quand il était dans sa grande demeure désertée - il songeait qu'ainsi leurs retrouvailles n'étaient que plus désirées et leurs rapprochements plus intenses. Il y eut toutefois un moment où il réalisa que ça faisait un peu trop longtemps qu'il n'avait pas eu de nouvelles de la belle qui œuvrait pourtant au sein des mêmes murailles que lui. Quelques rues à peine séparaient l'hôtel de Tréville du sien ! La plupart du temps, c'était elle qui venait le rejoindre chez lui en empruntant le passage dérobé qui permettait l'accès à sa demeure. Pourtant, il dormait dans un lit vide chaque soir. De plus, même quand ils étaient fort occupés tous les deux, il pouvait l'apercevoir dans sa casaque bleu et or parcourant les jardins ou les rues autour du Louvre.

Au bout de quelques jours de silence, il commençait vraiment à s'inquiéter : s'il lui était arrivé malheur, on ne penserait pas à l'aviser, lui. Il se rendit donc à la caserne des mousquetaires pour en avoir le cœur net. Il avait espéré qu'il apercevrait sa belle chevelure dorée au milieu de la cour intérieure, mais il n'en fut rien. Pire encore, il avait vu les trois autres membres de leur inséparable quatuor ! Pardieu, où était-elle passée ? Il avait dû déployer des réserves de sang-froid pour leur débiter nonchalamment l'histoire un peu loufoque qu'il avait inventée pour expliquer sa présence en ces lieux en essayant de ne pas s'attarder sur leurs mines sombres et soucieuses.

- Aramis n'est pas avec vous ? avait-il demandé sur un ton badin.

- Elle est malade, avait commencé Porthos, visiblement inquiet.

- Ah ? fit Rochefort avec une maîtrise surhumaine, son cœur ayant aussitôt flanché en entendant la nouvelle. Je suis désolé de l'apprendre... transmettez-lui mes vœux de santé.

Il en avait déjà assez entendu. Il avait retrouvé sa monture et, dès qu'il fut hors de vue, il l'éperonna en direction de la demeure d'Aramis.

La porte donnant sur la rue n'était pas verrouillée, aussi pénétra-t-il dans la maison sans problème. Une semi-pénombre régnait. Il frissonna alors qu'il remarqua que le feu qui se consumait était sur le point de s'éteindre. Il n'y avait aucun signe de vie. Il monta donc quatre à quatre les marches menant à l'étage.

Dès qu'il fut dans la chambre, il se précipita à son chevet et s'agenouilla à côté du lit.

- Aramis ! murmura-t-il en lui caressant la tête. Que vous arrive-t-il ?

Il lui prit la main.

- Mais vous brûlez de fièvre !

Elle ouvrit faiblement les yeux.

- J'ai mal... articula-t-elle avec peine.

Sa respiration était sifflante et laborieuse. Elle posa le dos de sa main contre sa bouche et toussota avec difficulté.

Il était pétrifié de peur... Elle ne lui avait jamais paru aussi faible... Ses bras étaient flasques et sans force, tout mouvement, comme celui de se tourner vers lui, lui demandait un effort surhumain... Pourtant, elle avait été plus d'une fois blessée depuis qu'ils avaient entamé leur étrange relation. C'était une telle tête brûlée ! Combien de fois avait-il changé ses bandages en l'agonisant d'injures pour son imprudence ? Et souvent, il s'éveillait en pleine nuit, ruisselant de sueur, d'un abominable cauchemar où on lui apportait son cadavre ensanglanté... Cependant, jamais au grand jamais, il n'avait craint qu'elle soit malade. Elle était si forte ! Bien qu'un peu maigre, son corps rayonnait de vigueur et de santé. Avec tous ces mouvements de populaces, les maux couraient plus aisément… elle avait peut-être attrapé l'infection de l'un de ces pauvres manants...

Palsambleu, elle ne devait pas rester ici ! Cette chambre était froide et humide ! Pas du tout ce qu'il fallait pour guérir... De bruyants claquements de chevaux interrompirent le flot de ses pensées et aux bruits dans l'entrée, il devina que les trois autres n'avaient pu se résoudre à la laisser seule plus longtemps. Il dut se faire violence pour écarter ses mains du corps d'Aramis.

- Rochefort, vous êtes ici ? s'étonna le jeune gascon en le découvrant aux côtés de son amie.

Il se retourna d'un bloc vers eux, peu soucieux d'expliquer la raison de sa présence chez la jeune femme.

- Elle devrait voir un médecin ! s'écria-t-il.

L'argument était trop plein de bon sens, son élan était si plein d'inquiétude et pareil au leur qu'ils ne songèrent pas à le questionner davantage. Ils connaissaient l'étrange rapprochement qui avait eu lieu entre Aramis et Rochefort depuis l'affaire de l'enlèvement du cardinal, aussi sa présence ne suggérait aucune menace à la sécurité de leur camarade.

- Certes...Mais c'est impossible, répondit Athos, visiblement pris dans un profond dilemme.

- Pourquoi donc ? Il faut voir un docteur rapidement lorsqu'on est malade !

- Aramis ne peut voir de médecin sans que son secret ne soit dévoilé, expliqua le jeune d'Artagnan avec lucidité.

Tudieu ! était-il si tourmenté qu'il en oubliait l'évidence même ?

- Alors, habillez-la en femme et faites-lui voir un médecin !

- En effet... mais Aramis est célèbre. D'aucuns savent où elle habite. Si un médecin vient ici et y trouve une femme qui lui ressemble bien étrangement… c'est trop risqué.

- Je comprends, avoua Rochefort en baissant la tête.

C'était trop téméraire et il comprenait leur hésitation. Connaissant sa mousquetaire, elle en avait sans doute exprimé elle-même la demande. Pour autant, il n'était pas question de laisser son Aramis sans le moindre soin !

- Alors, portez-la chez moi.

Athos et D'Artagnan se regardèrent pour se mettre d'accord. De son côté, Porthos avait pris la place au chevet d'Aramis et, comme Rochefort, lui avait pris la main, lui caressait la tête et la couvait de mots doux.

- Je la ferai passer pour mon épouse... poursuivit le comte pour les convaincre. Qui serait assez fou pour faire un lien entre un garde du cardinal et un mousquetaire ?

À ces mots, il émit un petit rire jaune.

- Oui, ça pourrait marcher... commença Athos.

- Faisons vite ! s'impatienta Porthos. C'est pire qu'hier !

- Il faudrait agir discrètement… prenons une calèche.

- Je m'en occupe ! se proposa le Gascon en quittant aussitôt la pièce.

- Je vous remercie, Monsieur de Rochefort, pour votre aide... fit Athos en s'inclinant humblement.

- Oh... Je dois la vie à Aramis. Ce n'est qu'un remboursement de dettes... se surprit-il de pouvoir mentir sur un ton si calme qu'il s'épouvanta lui-même.

Non, ce n'était pas un mensonge. Il était vrai qu'Aramis lui avait sauvé la vie, deux années plus tôt... Mais elle avait fait bien davantage... Avant elle, il n'était qu'une ombre, une âme perdue traînant sa honte et sa culpabilité, ne survivant que pour servir l'homme auquel il s'était dévoué depuis ses vingt ans... Elle avait ravivé son cœur, réchauffé toute sa vie, chassé sa solitude, fait fondre toute sa mélancolie... Avec elle, il était vivant à nouveau... Elle l'aimait ! Lui, un misérable éborgné, avait l'amour de la femme la plus brillante, la plus courageuse, la plus exceptionnelle de France... De France ? Oh, il pourrait parcourir toute l'Europe et même le Nouveau Monde sans rencontrer quiconque qui valut Aramis !

Rochefort eut un immense pincement lorsque Porthos enroula la femme - sa femme ! - dans sa propre cape et la prit dans ses bras pour la transporter. C'aurait dû être lui, et non cet autre, qui devrait la prendre ainsi contre son cœur pour lui transmettre autant d'amour que de force et de chaleur ! Il se sentait si impuissant, si... Il aurait voulu leur dire que si eux l'aimaient follement d'amitié, lui l'aimait éperdument d'amour et que ses soucis étaient égaux aux leurs. Que comme eux, il pleurerait toutes les larmes de son corps s'il lui advenait malheur et qu'il ne savait pas s'il survivrait à sa perte. Si eux perdraient un quart de leur vie, lui en perdrait plus que la moitié. Sentant sa gorge se serrer et ne voulant pas que paraissent ses émotions, il chassa ces sombres pensées et suivit les deux mousquetaires vers l'extérieur de la maison.

Par chance, le soleil se couchait très tôt en période hivernale. Le groupe n'eut pas à attendre la pénombre bien longtemps pour sortir sans être vu. La mort dans l'âme, Rochefort laissa les trois autres à l'intérieur de la calèche pour s'occuper de son amante, tandis qu'il irait s'asseoir sur le banc avant pour guider le véhicule. La même douloureuse jalousie le prit lorsqu'il remarqua, à nouveau, la profonde tendresse avec laquelle Porthos câlinait Aramis, caressant son front, écartant une mèche blonde avec une étonnante délicatesse pour un homme aussi puissamment musclé. Il se demanda si le colosse n'était pas amoureux d'elle et n'avait pas, comme lui, la propension à utiliser des pronoms possessifs lorsqu'il pensait à elle. Le cri de son cœur était-il pareil au sien : "Mon Aramis" ?

D'un pas lourd, il se dirigeait vers l'avant de l'attelage lorsqu'une exclamation le cloua sur place et, tel un glaive glacé, transperça son cœur :

- Elle ne respire plus! avait hurlé Porthos.

Le pauvre amant s'était précipité sur la portière et l'avait ouverte dans un fracas désespéré. Athos et d'Artagnan regardaient le traumatisé avec étonnement, tandis que Porthos, calme, ajoutait :

- Ah non... elle respire.

Le salopard ! L'imbécile ! Si elle n'allait pas mourir - elle ne pouvait pas mourir ! -, lui allait certainement succomber d'une attaque cardiaque avant qu'elle ne guérît de son mal ! Se retenant de ne pas étrangler le gros nigaud, il se recomposa une mine impassible pour ne pas éveiller les soupçons plus que nécessaires. Le vétéran et le cadet avaient sans aucun doute perçu son élan plus que passionné... En bredouillant, il demanda à un des deux de prendre sa place à l'avant de la calèche tandis que lui partirait en avance tant pour préparer la chambre que pour faire mander le médecin.


Jean Aumessas était un jeune médecin huguenot qui avait ramené de son sud-ouest natal son accent chantant et son diplôme de médecin de la faculté de Montpellier. Il avait perfectionné son art auprès de Jean Héroard, médecin du roi mort quelques années plus tôt. À part au médecin personnel de Son Éminence, il n'y avait aucun autre homme auquel le comte aurait confié la santé d'Aramis. Il avait déjà fait appel à lui pour soigner ses hommes et il avait été frappé par le sérieux et l'habileté du docteur. Contrairement à beaucoup de ses confrères, il pratiquait la saignée avec parcimonie... et surtout, il apportait un soin tout particulier à la propreté. Or dans sa jeunesse sur les champs de bataille, Rochefort n'avait pas manqué de remarquer que la crasse, loin de former une couche protectrice comme le prétendaient certains doctes savants, avait plutôt tendance à fragiliser les blessés. Il n'était pas médecin, mais il avait soigné quelques-uns de ses compagnons ainsi que quelques chevaux, et il avait remarqué que les infections étaient plus fréquentes sur des peaux sales.

Le comte fut donc fort soulagé quand le médecin le suivit prestement dans sa demeure pour examiner son épouse. S'il n'avait été si inquiet pour la jeune femme, il aurait sans doute apprécié de pouvoir enfin se présenter à tous comme son véritable mari. Il s'en voulut aussitôt d'avoir eu de telles pensées : Aramis seule méritait toute son attention et son malaise de devoir jouer un rôle détaché était de bien piètre importance ! Alors que les trois autres étaient cachés dans la chambre attenante afin de ne prendre aucun risque qu'Aumessas fasse le lien avec les mousquetaires, il s'était installé à la tête du lit et laissait courir ses doigts dans la lourde chevelure en désordre de la malade. Seul avec le docteur, il pouvait enfin porter les doigts d'Aramis à ses lèvres pour les inonder de baisers et lui murmurer des douceurs. Elle était toujours aussi brûlante de fièvre et à peine consciente lorsque le médecin l'avait auscultée.

L'homme de science affichait une mine sombre et Rochefort devina qu'il ne savait comment lui présenter son diagnostic... Être le bras droit de l'homme le plus redouté de France n'avait pas que des avantages. Le médecin, craignant le courroux de son employeur, eut toutes les peines du monde à lui annoncer, la voix tremblante d'angoisse, que son art était impuissant pour venir à bout du mal qui rongeait son épouse.

- Nous pouvons nous réjouir qu'il ne s'agisse pas de la peste ou de la variole, mais ce genre de mal peut être tout aussi fatal. Ce baume d'un apothicaire de mes amis pourra l'aider à respirer, mais si l'affection gagne ses poumons, je crains le pire, monseigneur.

À part cette modeste prescription, il n'y avait rien à faire qu'attendre, la garder au chaud, essayer de la faire manger...

- Et prier, monsieur le comte, avait-il conclu sobrement.

Il promit toutefois de revenir le lendemain matin pour constater les progrès de la guérison… ou de la maladie.

Le guérisseur parti, Athos, Porthos et d'Artagnan rejoignirent Rochefort.

- Vous avez entendu... ? avait demandé le comte d'une voix blanche.

La question eut pour effet de renvoyer Porthos auprès de son amie pour qu'il y sanglote doucement. C'était déchirant de voir ce titan, cette force de la nature qui pleurait comme un petit enfant au chevet de sa blonde au teint si pâle... Il lui sembla un instant qu'il s'agissait d'une veillée mortuaire et les paroles du savant, qu'il aurait tant voulu ignorer, résonnèrent dans son esprit... Je crains le pire... Un monde sans Aramis... Il avait peur que le sol se dérobe sous ses pieds tant la terreur qui l'assaillait était vertigineuse...

Sans dire un mot, il quitta la pièce. Il ne pouvait pas s'écrouler devant eux, mais il n'avait plus la force de feindre l'indifférence.


L'église de Saint-Germain l'Auxerrois était quasiment déserte quand Rochefort y entra aux premières heures de l'aube. Cela faisait des années qu'il ne priait plus. Toujours dans l'ombre du cardinal, il était un familier des églises, mais il ne priait jamais. Malgré ce que lui répétait sa belle amoureuse, il se considérait toujours comme une âme perdue. "Si vous êtes damné, nous irons ensemble en enfer", avait-elle dit un jour. Elle se trompait évidemment. Une si divine créature ne serait jamais admise ailleurs qu'au paradis... Mais pas tout de suite... pas maintenant...

Vu l'état d'Aramis, il était inconcevable qu'elle quitte sa demeure. Ses compagnons se relayaient à son chevet... Il n'avait même pas pu l'effleurer depuis le départ du médecin... Comme si cela avait la moindre importance ! Seigneur, il n'était qu'un monstre d'égoïsme ! Alors qu'elle risquait de trépasser, il se plaignait intérieurement de ne pouvoir la toucher...

Il se laissa tomber plus qu'il ne s'agenouilla aux pieds de la statue de la Vierge... Non, il ne priait plus depuis plus d'une décennie. Il était bien trop indigne pour oser s'adresser au Seigneur, à sa Sainte Mère ou à ses saints... Mais pour elle, il avait toutes les audaces.

- Seigneur... commença-t-il intérieurement.

Il arrêta sa supplique. Rien à faire ; Dieu ne l'écouterait jamais. L'homicide et le parricide n'étaient que les deux plus graves péchés que le livre de sa vie contenait, au milieu de milliers d'autres à peine moins horribles. Il releva soudainement la tête et chercha frénétiquement autour de lui. Il n'y avait qu'un être qui pouvait intercéder pour lui. Ayant trouvé l'objet de ses recherches, il se leva et se précipita à l'ombre des ailes de la statue de Saint Michel.

- Oh mon Prince céleste ! supplia-t-il. Cet ange, aussi beau et brave que vous, ne mérite-t-il pas de servir encore un peu sur Terre avant de rejoindre votre armée ? N'a-t-elle pas sauvé mon âme ? Si la Mort réclame une vie, prenez la mienne ! Je suis conscient que son âme est beaucoup plus belle que la mienne... Et si votre devoir est de jeter aux Enfers Satan et ses démons, alors envoyez-moi là-bas avant qu'elle ne trépasse, car je suis assez égoïste pour ne pas vouloir souffrir son absence. Ou punissez-moi en la rappelant près de Dieu, puis laissez-la, elle, m'envoyer dans la Géhenne ; j'aurai alors l'ultime grâce de la revoir avant d'entrer dans les flammes éternelles.

Tout à sa prière ardente, il ne prenait pas garde aux larmes qui coulaient sur ses joues, ni au froid mordant de cette église déserte, pas plus qu'à l'homme qui était entré dans la bâtisse peu après lui.


Ces deux dernières années, Athos était demeuré dans une ignorance salutaire sur les liens unissant sa meilleure amie et le comte de Rochefort. Dès leur aventure à Soissons, il avait perçu qu'il y avait des émotions troubles entre ces deux-là. Évidemment, il n'avait pas manqué de remarquer les regards qu'ils échangeaient parfois et le fait qu'Aramis était toujours singulièrement morose quand le cardinal et sa suite quittaient Paris. Cependant, pour des raisons fort différentes, Aramis et Rochefort étaient les deux personnes au monde qu'il ne voulait jamais - jamais ! - imaginer dans l'intimité. Sa camarade ne souhaitait rien tant qu'être considérée comme un homme à part entière. Aussi, sa vie sexuelle était parfaitement taboue dans l'esprit d'Athos... Quant à l'homme de Richelieu, le mousquetaire aurait préféré se verser du plomb fondu dans le cerveau plutôt que de se le représenter jouant à la bête à deux dos avec leur Aramis. Mais l'attitude du borgne face à la maladie de la jeune femme était bien trop révélatrice pour qu'Athos restât plus longtemps dans le déni. C'était un homme fou d'amour et de désespoir qu'il avait vu au chevet de son amie.

S'il avait longtemps cru que Porthos pourrait être le seul homme digne de partager la vie d'un phénomène tel qu'Aramis, il avait maintenant une opinion différente… Mais Rochefort, de tous ces hommes ? Ça lui paraissait insensé. N'avait-il pas tenté de l'assassiner à deux reprises ? Oh bien sûr, c'était de bonne guerre ! Il avait lui-même transpercé plusieurs casaques rouges, parfois avec un résultat funeste... et Aramis en avait fait autant. Les deux s'étaient maudits un nombre incalculable de fois ! Que s'était-il passé entre ces deux-là pour qu'ils changent complètement ? Rochefort semblait éperdument amoureux ; est-ce qu'Aramis l'était tout autant ?

Après avoir franchement détesté Rochefort pendant plus d'une demi-décennie, il avait appris à estimer et presque apprécier "le chien" de Richelieu... Néanmoins, il n'avait jamais pu réellement concevoir que cet homme puisse mériter davantage que de baiser les bottes boueuses de leur compagne ... mais en le voyant ainsi, prostré humblement devant la statue de l'archange, Athos se dit qu'Aramis ne pourrait pas être en meilleures mains que celles du tristement célèbre borgne. Si le comte, au lieu de se tenir au chevet de son aimée, était ici, c'était sans doute parce qu'elle n'avait pas encore formulé le souhait que leur relation soit publique, même aux yeux de ses plus proches amis. Par respect pour la jeune femme, Rochefort se forçait donc à se tenir à l'écart et à cacher - avec peu de succès toutefois - ses émotions ? Ça ressemblait à l'abnégation maladive qu'il vouait à Richelieu : sur un seul ordre du cardinal, il traverserait terres et mers...

Athos sourit. À n'en pas douter, pour Aramis, Rochefort, tel Orphée, irait volontairement jusqu'aux Enfers...

Il s'éloigna doucement. Il n'aurait su dire précisément ce qui l'avait poussé à suivre le comte dans cette église. Peut-être avait-il craint que le désespoir qu'il avait perçu ne le pousse à quelque folie... À présent, il avait la conviction profonde que tant qu'Aramis respirait encore, cet homme resterait à ses côtés.

À suivre...