La suite de notre co-écriture avec Joëlle sur notre Aramis atteinte du covid-16.
Un soleil éclatant brillait sur Paris les jours suivants, mais Rochefort le remarquait à peine. Pour lui, le monde entier baignait dans un brouillard morne et sombre. Sa peau était insensible à la morsure du froid lorsqu'il sortait pour servir les plus pressantes requêtes de son maître, requêtes qu'il déléguait le plus possible à un de ses hommes... Ses oreilles étaient insensibles aux rumeurs qui s'étaient déjà propagées : Rochefort était marié et la comtesse était très malade ; il négligeait le service à Son Éminence... Il était insensible à tout, flottant dans ce désespoir dont elle seule pourrait le tirer.
Si Athos n'avait été si inquiet pour Aramis, il aurait été alarmé de l'état de son amoureux... Il ne pouvait trop s'en émouvoir, d'autant que ses amis étaient à peine plus fringants. Porthos n'avait également plus goût à rien. Il mangeait distraitement les bouillons qu'ils préparaient pour Aramis et ne semblait pas en désirer davantage. Quant à D'Artagnan, il avait si souvent les yeux humides qu'il ne prenait même plus la peine de les dissimuler.
Athos s'efforçait de faire bonne figure dans cet océan d'angoisse... Il savait que si elle les quittait, il s'écroulerait, mais pas maintenant... Elle était là et se battait comme toujours... Chaque jour qui passait était une victoire sur la maladie. Leur si courageuse et si forte Aramis... Il faudrait bien plus qu'une vilaine affection pour venir à bout de cette force de la nature !
Il en était convaincu : elle vivrait. D'ailleurs, le médecin constatait, tous les jours, que si les progrès de la guérison étaient faibles, l'état de sa patiente ne se détériorait pas. Il craignait toutefois une rechute : Aramis ne mangeait pas assez et si la maladie resurgissait dans son corps aussi faible, elle ne survivrait pas.
Lorsqu'elle était éveillée, son regard se portait constamment ailleurs. Elle était bien contente de la présence de ses amis à son chevet - oh, la cachottière savait parfaitement dans quel lit elle se trouvait ! - mais Athos sentait qu'elle avait besoin d'autre chose. Elle se languissait de son amoureux, celui qui se tenait, bien discret, dans le fond de la chambre. Ce fut avec grand mal qu'il parvint à convaincre Porthos et d'Artagnan qu'ils devaient tous trois retourner chez eux, pour cette nuit seulement, qu'ils devaient eux-mêmes reprendre des forces... Il arracha son grand ami du pied du lit de la malade et, un jeune Gascon reniflant à sa suite, Athos passa devant Rochefort en lui demandant de prendre leur place. Arrivé à l'extrémité du passage secret, le vétéran exprima qu'il avait oublié son chapeau et qu'il devait retourner le chercher.
Il avait expressément laissé son couvre-chef derrière. C'était une excuse classique pour retourner sur ses pas et aller espionner un Rochefort qui se croyait seul. Il aurait bien sûr pu le questionner de but en blanc au sujet des sentiments qu'il éprouvait pour Aramis, mais il se doutait bien que le moment était mal choisi pour le soumettre à un tel interrogatoire. Ce fut donc à pas de loup qu'il s'approcha de la chambre dont la porte avait habilement été laissée entrouverte.
Le portrait qu'il avait sous les yeux était très touchant. Rochefort s'était allongé à côté de la jeune femme et avait enfoui sa tête dans son cou. Alors que sa dextre caressait tendrement ses cheveux comme Porthos l'avait tant de fois fait ces derniers jours, sa main gauche s'était glissée dans l'encolure de sa chemise pour reposer sur sa poitrine. Un très court instant, Athos faillit revenir sur ses pas, avant de réaliser que l'homme n'avait pas l'esprit à la bagatelle et qu'Aramis n'était pas encore assez rétablie pour y songer... Il voulait simplement sentir les battements de son cœur... La sentir vivante...
Elle, béate et repue de l'amour de son amant, semblait même avoir retrouvé certaines couleurs quand, soudain, elle se figea et saisit doucement le visage du comte pour le relever... Il était noyé de larmes.
- Je vais bien... murmura-t-elle d'une voix encore enrouée tant par la maladie que par l'émotion de voir l'homme qu'elle aimait aussi bouleversé.
Elle lui souriait. Son pouce balayait ses pleurs, tandis que Rochefort, la voix brisée, répétait faiblement : "Mon ange... mon ange..."
Ses doutes étant confirmés, Athos se retira silencieusement et alla rejoindre les deux autres. Porthos lui reprocha d'être trop froid et d'afficher une mine plutôt gaie.
- Je ne suis même plus inquiet, Porthos. Elle survivra. Il lui faut juste... un peu de temps.
Un peu de temps avec son amoureux, oui.
D'Artagnan ne semblait pas plus convaincu.
- Nous y retournerons demain, ajouta l'aîné avec sagesse. Allons dormir, maintenant.
- Ah, vous êtes horrible ! Un vrai sans-cœur ! le snoba encore Porthos. Comment dormir dans un moment pareil ?
Avec une pluie d'injures, Porthos suivit Athos jusqu'à chez lui, entra dans sa demeure en rouspétant toujours, alla s'effondrer sur son lit et s'endormit comme une bûche. Néanmoins dès les premières heures de l'aube, il était debout et prêt à retourner à l'hôtel de Rochefort. Athos dut déployer des trésors de persuasion pour le convaincre de passer d'abord au marché pour acheter quelques fruits pour Aramis.
- Cela lui redonnera de l'énergie ! Et je suis sûr qu'elle est lasse de tous les bouillons que nous lui faisons boire sans discontinuer !
Bien entendu, entre le froid et les disettes, ils mirent du temps à trouver de belles pommes, fort cher au demeurant, pour leur amie.
La matinée était déjà bien entamée quand ils arrivèrent chez Rochefort, cependant Athos veilla à être le plus bruyant possible en s'engageant dans le passage secret. Il ne voulait pas prendre le risque de surprendre les deux amants dans des postures embarrassantes.
Quand les trois mousquetaires passèrent la porte, le comte était assis et lisait sagement au chevet de la malade, évitant même de la regarder... Mais ils avaient tous deux un air chiffonné et heureux qui rasséréna Athos. Il avait bien fait de les laisser seuls ! Alors qu'Aramis croquait goulûment une des pommes, il songeait que l'amour prenait parfois des chemins pour le moins sinueux mais se révélait une médecine efficace.
Porthos et d'Artagnan jubilaient. Aramis, bien que toussant toujours à pleins poumons, n'affichait plus du moins la mine amorphe et léthargique digne de ceux qui ont un pied dans la tombe. Et elle mangeait ! Le seul fait de la voir se sustenter recouvra l'appétit perdu du colosse.
- J'ai fait de la soupe... avait suggéré Rochefort, invitant ainsi Porthos à aller s'en servir.
Ce dernier se dirigea donc vers la cuisine mais revint rapidement.
- Athos... je peux vous parler ? exprima-t-il avec une légère nervosité.
Il fit également signe au plus jeune de les rejoindre.
Seuls, les trois se concertèrent.
- Athos… commença gravement Porthos. Rochefort est amoureux d'Aramis.
Le Gascon acquiesça d'un vif mouvement de tête. Le vétéran n'afficha pas sa surprise et haussa les épaules.
- Regardez ça… dit-il en s'approchant du chaudron. Il a mis de la crème dans la soupe ! Si c'est pas un signe d'amour, je ne sais pas ce qui pourrait en être un !
- Et vous avez remarqué que les draps du lit sont changés et parfumés chaque jour ? renchérit d'Artagnan. Et vous avez vu qu'elle porte toujours une chemise de nuit propre ?
- Et vous avez vu cette épaisse fourrure qu'il a posée au pied de lit ? C'est de l'hermine, Athos ! Blanche, en plus ! Ça vaut une fortune !
- Et alors ?
- La chambre est toujours bien chaude, le médecin passe tous les jours, il passe du temps à son chevet...
- Ça prouve juste qu'il est riche, ce qui n'est pas une surprise, et qu'il veut qu'elle guérisse.
- Vous avez vu à quelle vitesse il a couru chez elle quand nous lui avons dit qu'elle était souffrante ! insista Porthos.
- Certes, mais nous avons fait de même !
Athos ne savait guère pourquoi il s'obstinait à leur nier l'évidence. Peut-être simplement pour respecter la volonté d'Aramis de conserver sa relation secrète.
- Justement ! Nous sommes ses meilleurs amis ! Nous donnerions nos vies pour elle !... Et lui, qui est-il ?"
- Je crois qu'ils sont amants ! déclara D'Artagnan d'une voix plus basse.
Les deux autres le considèrent, interloqués, Athos étant surpris de son ton affirmatif et Porthos considérant que l'homme en question - ou n'importe quel homme en fait - n'était pas digne de leur amie.
- Depuis un an et demi, je pense qu'Aramis a un amant, reprit le jeune gascon. Très souvent, je suis allée chez elle et j'ai trouvé porte close. Et les fois où j'ai pu entrer chez elle, j'ai senti une odeur étrangère qui imprégnait les lieux... un parfum d'homme... Et je le sens partout dans cette demeure !
- Bon... abdiqua Athos. On lui posera directement la question. Mais seulement quand elle sera complètement guérie. Nous sommes d'accord ?
- Entendu !
Elle ne s'était jamais sentie aussi faible de toute son existence. Ses dents claquaient continuellement tant la fièvre la faisait grelotter. Chaque respiration enflammait ses poumons ; et quand elle arrivait finalement à reprendre son souffle, elle se mettait à tousser. Il n'y avait que le sommeil qui lui apportait un peu de répit. À ce moment, sa respiration était si sifflante et laborieuse qu'on craignait à chaque instant qu'elle ne s'arrêtât. Selon Porthos, elle avait passé plusieurs jours entre la vie et la mort. Elle ne s'en souvenait guère. Durant un temps qui lui avait semblé infini, elle avait eu l'impression d'être perdue dans un brouillard dont elle ne parvenait pas à sortir... Puis cette brume s'était faite moins épaisse et elle avait vu le visage de Porthos. Au fur et à mesure, elle avait discerné d'autres formes et d'autres figures. Ses amis étaient là... mais que faisait-elle dans cette chambre ? dans ce lit ?
Elle connaissait parfaitement cet endroit, et si les murs avaient pu parler, ils auraient raconté à ses amis bien des détails scabreux sur la façon dont leur compagnon d'armes occupait ses nuits... Mais où diable était donc celui avec qui elle partageait cette couche ? Il lui avait fallu au moins une journée pour recouvrer assez d'acuité pour l'apercevoir. Il se tenait en retrait, dans un recoin de la grande chambre...
Elle aurait voulu le voir, le toucher... Elle brûlait de se blottir dans ses bras et de le laisser la cajoler comme il savait si bien le faire. Il ne s'approchait jamais, laissant ses amis former comme une barrière entre elle et lui... Elle était responsable de cette situation, elle en était bien consciente.
Pourtant elle n'avait jamais voulu le traiter comme un secret honteux. Quand ils étaient revenus de Soissons deux ans plus tôt, elle s'était attendue à ce que ses camarades l'interrogent sur sa relation avec Rochefort. Ils n'étaient pas des imbéciles. Ils devaient bien se douter qu'elle n'avait pas rebroussé chemin pour le sauver uniquement par reconnaissance. Athos, surtout, n'avait pas paru dupe de ses piètres justifications. Mais ils n'avaient rien dit, rien demandé... et elle avait compris. Ils pouvaient accepter une femme mousquetaire. Ils pouvaient accepter qu'elle ne leur ait rien dit toutes ces années. Ils pouvaient même accepter qu'elle soit la maîtresse du comte de Rochefort. Mais ils ne voulaient pas qu'elle étale cette intimité devant eux. Elle devait maintenir l'illusion qu'elle était un homme. Il n'y avait qu'ainsi qu'ils pouvaient ne pas songer à ce qu'il y avait sous ses vêtements... Il n'y avait qu'ainsi qu'ils pouvaient se comporter avec elle comme par le passé, avec la même franche camaraderie rude et brutale.
Elle ne leur avait donc même pas dit qu'elle s'était mariée... Elle n'avait pas menti, elle avait juste gardé le silence. On pourrait presque considérer cela comme un progrès après leur avoir dissimulé son véritable sexe pendant près d'une décennie !
Elle avait senti la tristesse l'envahir. Rochefort lui reprochait sans doute son silence. Il était peut-être déçu de son attitude. Après avoir presque refusé de l'épouser, il lui en voulait de n'avoir rien dit aux autres. Oh, comment lui faire comprendre alors qu'elle n'arrivait pas à lever le bras et à tendre la main dans sa direction ? À prononcer son nom sans être prise d'une interminable quinte de toux ?
Un soir, on la quitta. Avaient-ils jugé sa santé si désespérée qu'ils abandonnaient tout espoir qu'elle guérisse ? Les quelques secondes de solitude lui parurent éternelles. À ce moment précis, elle avait voulu mourir. Elle avait fermé les yeux, espérant ne plus pouvoir les rouvrir. Puis, à ses côtés, elle avait senti le lit bouger et sa main, si douce et si empreinte de tendresse, avait caressé sa tête avant de se poser sur son cœur. Comme elle s'était sentie rassurée en l'entendant murmurer "Mon ange, mon ange..." dans le creux de son cou ! Elle aurait préféré quelque chose qui correspondait plus à sa raillerie habituelle... Ma bécasse adorée... ma sale petite garce pourrie... mon ordure de mousquetaire... Oh, il l'avait parfois appelée "mon ange", mais ça avait toujours été avec tant de sarcasme qu'on aurait cru qu'il disait "mon démon"... Là, avec sa voix étouffée, ça sonnait si solennel, si définitif, si... final. Elle l'avait senti trembler alors qu'il reniflait ses larmes. Il pleurait ! Pardieu ! Était-elle beaucoup plus malade qu'elle-même ne le croyait ? Pourtant, avec lui à ses côtés, elle se sentait si revigorée, si forte ! Elle prit son visage bouleversé entre ses doigts et, chassant les larmes avec ses pouces, elle lui répéta qu'elle allait bien. Elle poussa même l'audace de quêter un baiser : comme s'il n'attendait que cette autorisation pour agir, elle en reçut une manne.
- Vous m'aimez ? demanda-t-elle entre deux caresses.
Il la regarda, interloqué, comme si elle avait blasphémé. Il se recomposa aussitôt : bien que ce fût à son corps défendant, il n'avait pas été très démonstratif de ses sentiments récemment.
- Je ne pense pas que j'aurais survécu à votre perte. Ni vos amis, d'ailleurs...
Il lui coûtait de le lui dire :
- Porthos vous aime.
Elle haussa les épaules avec incompréhension.
- Mais bien sûr qu'il m'aime !
Il sourit de sa naïveté.
- Non. Il vous aime. Il était si...
- Si chagriné, bouleversé ? Il a pleuré comme un gamin pendant tout ce temps ?
- Oui...
Aramis se recala dans ses oreillers.
- Quand vous avez tenté d'assassiner Athos...
À ces mots, elle sentit Rochefort se tortiller de malaise. Elle en sourit. Leurs années en tant qu'ennemis étaient loin derrière, et il lui semblait que ce passage de leurs vies ne faisait qu'approfondir leur union.
- Quand vous avez tenté d'assassiner Athos, Porthos s'est tenu à son chevet pendant cinq jours complets. Il pleurait comme un bébé. Il n'a pas mangé, ne s'est pas lavé. Il ne s'est senti soulagé que lorsqu'Athos s'est enfin levé du lit. Il le faisait manger comme un enfant, il lui faisait sa toilette...pardieu, il lui amenait même des fleurs...
Elle s'arrêta brusquement.
- Qui a fait ma toilette ?
Pas ses amis, quand même !
- Une petite servante de ma maisonnée...
- Ah...
Silence.
- Oui, Porthos m'aime...comme j'aime Porthos. Et Athos. Et d'Artagnan. Mais je ne les aime pas comme vous, je vous aime.
Elle s'arrêta encore, très lasse et presque essoufflée d'avoir parlé.
- J'ai un peu faim.
Il se leva pour combler son souhait.
NON !
- HENRI ! s'écrira-t-elle en attrapant désespérément son bras.
Son visage, entièrement peint d'inquiétude et de peur, était tout le contraire de ce qu'il affichait quelques secondes auparavant.
- Ne me laissez pas seule ! parvint-elle à articuler malgré sa gorge nouée.
Il comprit sa crainte. Il savait à quel point elle était à la fois forte et vulnérable... mais vulnérable que pour lui. Oui… elle l'aimait. Lui ! Le misérable éborgné qu'il était avait l'amour de la femme la plus exceptionnelle du monde. Elle avait besoin de lui, elle puisait sa force dans sa simple présence ! Comme son amour était doux !
- Oui, ma capricieuse... sourit-il en se recouchant près d'elle.
Elle vint aussitôt se coller contre son corps, se délectant de la chaleur qu'il émanait, de la pression de son bras autour de sa taille, de ses lèvres sur son front... Dans ce halo d'amour, elle se rendormit à nouveau.
Même si elle était plongée dans un profond sommeil, il ne pouvait se résoudre à la lâcher même pour lui préparer à manger... D'ailleurs, épuisé par ses journées d'angoisse et ses nuits de veille, lui-même s'assoupit rapidement. Ce ne fut qu'à l'aube qu'il fit sonner une domestique pour qu'elle préparât une soupe consistante pour sa malade.
Vu toutes les imprécations que Porthos avait lancées en quittant le chevet de son amie, Rochefort s'attendait à ce que les mousquetaires reviennent aux aurores, mais ils n'arrivèrent que quand la matinée fut bien entamée... à son plus grand plaisir ! Il avait pu câliner de tout son soûl son Aramis.
Oui... SON Aramis...
Les jours suivants, si les mousquetaires se relayaient toujours auprès d'elle de l'aurore au crépuscule, ils semblaient lui faire confiance pour la veiller la nuit. Il pouvait ainsi l'inonder du soir au matin de l'amour qu'il réprimait du matin au soir.
Aumessas était très satisfait des progrès de sa patiente. Sa respiration était toujours sifflante, la fièvre n'était pas complètement disparue, mais elle avait quitté son état moribond et elle mangeait. De l'autre côté du mur qui les dissimulait quand le savant venait inspecter leur amie, Porthos approuva le diagnostic du médecin en déclarant à voix basse que "lorsque l'appétit allait bien, tout allait bien."
- Vous ne tarissez pas de soins à son égard, monsieur le comte. Elle guérit bien grâce à vos attentions, constata-t-il alors que Rochefort installé à la tête du lit caressait les cheveux de la convalescente assoupie.
- C'est mon épouse. C'est normal.
- J'ai vu des couples beaucoup moins unis... Il est dommage que Madame doive rester à Rochefort, et vous à Paris... Pourtant, l'air des campagnes vous ferait du bien, à vous aussi.
- Oui, c'est dommage...
- Et les enfants ?
Rochefort se raidit. C'était bien le dernier sujet qu'il aurait voulu aborder, surtout en présence d'Aramis qui pouvait s'éveiller d'un instant à l'autre… et a fortiori avec le trio infernal dans la pièce d'à côté qui n'en ratait sûrement pas une miette !
- Quoi, les enfants ?
- Vos enfants... ?
Aumessas comprit à l'instant l'hésitation de son employeur.
- Ah... Et bien ! Pardonnez mon indiscrétion, mais ce n'est pas en gardant votre épouse éloignée de vous que vous en aurez.
- Je... le... Le service de Son Éminence est dangereux, je ne veux pas l'exposer inutilement !
Le docteur se lança alors sur une longue admonestation à propos de la fructification du mariage. Son interlocuteur pensa que même le cardinal n'émettait jamais ce genre de remarque gênante et fut fort aise quand l'autre le quitta. Sa solitude fut de courte durée : Dans son dos, Porthos et d'Artagnan, qui avaient tout entendu, étaient morts de rire.
- Que vouliez-vous que je répondre à cela ?! s'indigna Rochefort de leur hilarité.
Son énervement ne fit qu'accentuer le rire des deux compères et le sourire discret d'Athos n'était pas moins moqueur.
- Fichez le camp, gronda-t-il. Vous allez la réveiller et elle a encore besoin de repos.
- Oui, oui, ricana Porthos.
- Vous êtes un mari si attentif… renchérit le gascon en s'engageant dans le passage secret.
Tout à son agacement, il ne remarqua pas tout de suite qu'alors que les deux étaient déjà partis, Athos le considérait d'un air grave, sans la moindre trace d'ironie.
- Ce n'est pas un rôle, n'est-ce pas ? le questionna-t-il.
Rochefort lui tourna le dos. Il ne voulait pas dire la vérité ; pas avant qu'elle lui ait donné son accord.
Une main fut posée sur son épaule.
- Vous l'aimez, n'est-ce pas ?
Que répondre ? Nier aurait été un parjure. Se taire… Il se taisait depuis si longtemps… Et ses sentiments ne concernaient que lui…
- Je donnerai ma vie pour elle, fit-il d'une voix basse.
- Moi aussi, répondit le mousquetaire. Porthos et D'Artagnan aussi… Mais ce n'est pas pareil, n'est-ce pas ?
L'homme du cardinal demeurait silencieux.
- Prenez bien soin d'elle... Nous serions tous prêts à mourir pour elle, mais elle a besoin d'un homme qui ne vive QUE pour elle.
En s'éloignant, Athos ajouta :
- Ah, et si vous lui faites le moindre mal, je vous estourbis...
Sur ces derniers mots, il disparut dans le passage secret.
Il reste une dernière petite partie.
