Dernière partie de notre co-écriture... Aramis va peut-être entamer son déconfinement.


Aramis détestait être malade. Après des années à imposer une discipline de fer à son corps pour en tirer toujours le meilleur, elle n'acceptait pas de lui la moindre faiblesse... Sa convalescence aurait dû lui être insupportable... Mais il n'en était rien. Non sans un peu de honte, elle se délectait des attentions dont la couvraient ses amis et surtout son amoureux.

Il avait eu si peur de la perdre qu'il la traitait comme si elle était la personne la plus précieuse au monde. Il la touchait du bout des doigts tant il craignait de la blesser. La veille, elle avait enfin obtenu qu'il lui refît l'amour... Sur ordre du médecin, elle devait prendre des bains bien chauds parfumés à des essences boisées qui devaient désobstruer ses poumons et ses bronches. C'était une circonstance parfaite pour séduire son trop sage époux…et pour se vautrer dans cet immense bain dans lequel elle pouvait s'étirer les jambes. Elle savait qu'il aimait particulièrement la regarder dans l'eau... Et les soupirs impies qu'elle n'avait manqué de pousser avaient été une torture pour le pauvre homme. Pourtant, il n'avait pas cédé jusqu'à l'avoir séchée et enveloppée dans cette fourrure d'hermine qui devait valoir une année de sa solde de mousquetaire. Quand elle avait enroulé ses bras nus autour de son cou pour l'attirer contre elle, il n'avait pu résister davantage... Cela avait si étrange. Il avait toujours été un amant attentif, mais là, chacun de ses mouvements avait été d'une douceur extrême. On ne pouvait pas dire que ce fût leur étreinte la plus renversante, mais l'intensité avec laquelle il avait caressé son corps avait été incroyable. Elle ne s'était jamais sentie si aimée...

Elle se cala de plus belle dans ses oreillers en gloussant de plaisir, une grande coupe entre ses doigts. Qui aurait cru que de faire chauffer le vin et de lui ajouter du miel et des épices pourrait être aussi délicieux ! Toujours sur les conseils du médecin, elle devait ingurgiter de grandes quantités de breuvages. Ç'avait d'abord été des bouillons de poule qui lui donnaient maintenant la nausée, faute d'en avoir trop pris. Porthos avait alors suggéré cette version édulcorée du vin qui pourtant, à son état naturel, ne l'avait jamais attirée. Béni était ce nouveau Bacchus et ses conseils avisés ! Il était heureux que Rochefort surveillât tout ce qui entrait dans la chambre, sinon elle aurait été complètement ivre à force de quémander le mélange aussi sucré que réconfortant.

L'œil noir du comte la couvait et s'amusait de la voir se délecter de la boisson. Sa belle alitée était constamment d'humeur très joyeuse. Le vin l'aidait à dormir et la rendait franchement audacieuse, malgré la gravité de son mal. Il s'était senti coupable de céder à ses charmes et de la faire sienne la veille, mais en la voyant sombrer automatiquement dans le sommeil après l'amour - en ronflant, rien de moins ! -, si paisible, si comblée, il se dit qu'un peu de plaisir ne pouvait pas lui faire du tort. Et peut-être que, avait-il songé en laissant un sourire niais courir sur ses lèvres, ce rapprochement serait un rappel des plaisirs que la vie avait à lui offrir et l'inciterait à continuer à se battre contre la maladie.

Il la regarda amoureusement. Ses joues empourprées, non plus à cause de la fièvre, invitaient à être croquées.

- Que diront vos amis tandis que je vous laisse vous enivrer de la sorte ?

- Je rejetterai la faute sur Porthos et je dirai que j'ai menacé votre servante de m'en servir.

- Vilaine, vous me mettez dans le pétrin !

- Allons, je ne suis pas ivre ! Mais venez donc près de moi, fit-elle en étendant le bras vers lui.

- Ils vont bientôt arriver, ma bacchante chérie, répondit-il en s'approchant néanmoins.

- Nous les entendrons arriver...

Elle soupira tandis qu'il posait doucement ses lèvres sur les siennes.

- Je suis ivre d'amour, oui !

Des bruits sourds leur indiquèrent l'arrivée imminente de visiteurs et les deux amants se séparèrent sagement. Bientôt, Athos et Porthos grattaient doucement à la porte de la chambre. Rochefort leur céda la place au chevet d'Aramis et s'éclipsa aux cuisines.

- D'Artagnan n'est pas avec vous ? demanda la femme.

- Hélas, il avait quelque urgence... Il s'est également porté volontaire pour transmettre de vos nouvelles au capitaine...

Ciel ! Elle l'avait oublié, celui-là !

- Le capitaine s'est beaucoup inquiété pour vous, continua Athos.

- C'est vrai... et il nous a chargés de remercier chaudement Rochefort pour son aide.

Porthos se leva et quitta la pièce pour aller rejoindre leur hôte tandis qu'Aramis reprenait une gorgée du breuvage proposé par son grand ami quelques jours plus tôt. À voir ses joues rosies et le sourire un peu nigaud qui flottait sur ses lèvres, Athos se dit qu'elle y avait sans doute pris goût. Malgré ses cheveux en désordre et son visage clairement amaigri par la maladie, elle était jolie... belle même. Elle était heureuse, réalisa-t-il. Le bonheur remplissait ses yeux et illuminait son sourire. Il ne l'avait jamais vue si comblée. Et il ne fallait pas être très savant pour deviner que ce n'était pas dû au vin.

- Il est vraiment dévoué à votre égard, déclara-t-il.

Elle le considéra un instant sans comprendre, l'alcool ayant quelque peu entamé sa vitalité d'esprit, puis se cala sur les coussins en soupirant.

- Vous me gâtez tous, répondit-elle.

- Je parle de Rochefort, ajouta rapidement le mousquetaire sur un ton qui suggérait qu'il n'était pas dupe.

Aramis détourna les yeux pour ne pas avoir à affronter le regard inquisiteur d'Athos. Ce dernier arrivait toujours à sonder les profondeurs de son esprit.

- Vous l'aimez ?

Silence.

Qui ne dit mot consent, pensa Athos.

- Vous comptiez nous en parler bientôt ou le cacher encore longtemps ? dit-il à voix haute

- Vous ne m'avez jamais posé la question...

- Vous poser la question ? s'insurgea Athos, le reproche perceptible dans sa voix.

Il se ravisa aussitôt. C'était de leur faute, après tout. Ils voulaient continuer de considérer Aramis comme un homme, pour que rien ne change. Toute sa vie personnelle était donc un territoire interdit d'approche. Est-ce qu'elle s'était sentie seule, mise de côté avec tous ses secrets, tandis qu'eux partageaient joyeusement leurs aventures nocturnes ? Jamais ils ne lui posaient la question : "Et vous, Aramis ? À quoi occupez-vous vos soirées quand nous ne sommes pas ensemble ?" Il était idiot de penser qu'elle se forcerait éternellement à la chasteté, à la solitude, et même qu'elle porterait la casaque pour toujours. Il y avait une autre vie pendant et après les mousquetaires. Lui-même, à l'insu de tous, avait commencé à s'y engager. C'était une hypocrisie de blâmer Aramis pour ses silences alors qu'en fait cachotteries, il en avait de nombreuses à son actif.

- Pardon, enchaîna-t-il, radouci. Vous avez raison... Je ne vous ai jamais posé la question. Je n'aurais pas voulu avoir la réponse et je n'aurais pas voulu que vous veniez vous confier.

Aramis, sa protégée, son élève... il lui avait refusé sa véritable nature.

Ils se regardèrent un long moment sans dire un mot. Athos brisa la glace en souriant.

- Ça vous ressemble, de fricoter avec l'ennemi, blagua-t-il.

Elle baissa le regard en souriant à son tour. Décidément, cette histoire du brevet la suivrait toujours !

- Il est inutile de vous demander s'il prend bien soin de vous, poursuivit Athos en laissant courir sa paume sur la fourrure au pied du lit. Je ne vous ai jamais vue si heureuse. Malgré tous ses défauts, c'est un homme dévoué qui, nous l'avons tous senti, tient beaucoup à vous.

Il s'arrêta encore un moment avant de poser la question ultime. C'était comme accorder la main de sa fille, ou de sa sœur, en mariage à un parti dont il n'était pas tout à fait certain.

- Allez-vous l'épouser ?

- C'est déjà fait.

- Aramis ! s'écria-t-il, un peu au désespoir.

- Vous auriez voulu que je vous en parle d'abord ? ironisa-t-elle.

- Non, surtout pas. Et il vaut mieux n'en parler à personne. Pas même à Porthos. Pas tout de suite. Vous imaginez le scandale si ça venait à des oreilles hostiles ? Pas seulement pour les mousquetaires, mais pour Rochefort aussi.

Depuis quand se souciait-il de Rochefort ? Peut-être simplement depuis que le bonheur de son Aramis dépendait de cet homme.

- Et puis, je dois admettre que cette alliance nous permet de garder une relative bonne entente entre nos deux corps de garde. J'aurai peut-être la chance de conserver tous mes membres intacts...

Ce disant, Athos frotta volontairement son côté avec un sourire entendu.

Il lui refit face et fut soudainement bouleversé. Les yeux bleus d'Aramis imploraient à la fois son pardon et son amitié. Elle ne voulait pas que les choses changent, mais elle avait aussi droit à sa liberté, à sa vie parallèle. S'il ne voulait aucun détail de sa vie matrimoniale, elle était prête à garder le silence. Pour lui. Pour eux.

- Venez donc ici, fit-il en ouvrant les bras pour y accueillir une Aramis qui s'y jeta.

Il la serra avec beaucoup plus d'affection que d'habitude, posant même ses lèvres sur le dessus de sa tête. Il avait failli la perdre... son élève, sa protégée... si Rochefort n'était pas intervenu, aurait-elle survécu ?

- Je suis vraiment heureux que vous ayez trouvé un homme qui vous aime telle que vous êtes.


Au lieu de se mettre à la recherche de Rochefort, les narines de Porthos le menèrent jusqu'aux cuisines. Une odeur chaude mais inconnue l'interpella et le conduisit providentiellement à l'homme qu'il recherchait.

- C'est quoi ?

Rochefort regarda par-dessus son épaule et lui jeta un sourire narquois.

- Une surprise...

- Ça sent drôlement bon...

Un liquide brunâtre frétillait dans une petite casserole.

- C'est du chocolat.

- J'en ai entendu parler !

- Allez, goinfre, je vous fais goûter...

Porthos accepta volontiers la dégustation et analysa la nouvelle saveur qui chatouillait ses papilles.

- Il manque quelque chose...

Rochefort n'eut pas le temps de réagir que Porthos avait déjà étiré le bras, s'était emparé d'un petit carafon de crème et en avait amalgamé le contenu.

- Mais que... ? s'insurgea le borgne.

- Quand on aime, il faut mettre de la crème. Partout. La crème, c'est le signe d'amour par excellence.

Il n'osa pas contrarier le conseil d'un professionnel gastronomique, surtout lorsqu'il goûta au nouveau mélange : au lieu de l'amertume caractéristique du fruit exotique, le breuvage était maintenant plus doux, plus onctueux.

- Ça va la remplumer en un rien de temps !

- Vous... Vous croyez ?

Rochefort laissa son imagination vagabonder au pays d'une Aramis qui affichait des courbes beaucoup plus sulfureuses... Oh, il la trouvait déjà délicieuse et ne s'était jamais formalisé de ses hanches presque droites ou du manque d'opulence de sa poitrine ! L'espace de quelques secondes, il revit la silhouette de Milady allongée sur son lit. À son insu, il retroussa le nez, décapita mentalement l'enjôleuse Anglaise et, sur cette gorge parfaite, y mit le divin visage de son Aramis. Seigneur ! S'il avait travaillé de concert avec Aramis au lieu de Milady, toutes ses œuvres auraient été couronnées de succès ! Aurait-il pu se concentrer sur autre chose que sa magnifique partenaire ? Ça, il en doutait.

Porthos était amusé de la gamme d'émotions qui se dessinaient les unes après les autres sur le faciès ouvert de leur hôte. Certes, aucun homme n'était digne d'Aramis, mais si elle devait avoir un amant, son amie méritait d'être aimée passionnément... et Rochefort était un homme qui faisait tout avec passion. Il s'énervait à l'extrême, il haïssait jusqu'au bout, il aimait à l'absolu, sans se soucier de l'opinion de l'autre : en effet, si un tiers en faisait la remarque, le comte l'envoyait paître avec un dédain aristocratique. Il était maître de tout, de ses sentiments inclus. Si quelqu'un n'était pas satisfait, il pouvait toujours aller voir ailleurs. Est-ce que Porthos devait commenter le sourire un peu ridicule qui s'était infiltré sur les lèvres de son interlocuteur ? Nierait-il ?

- Est-ce que vous aimez Aramis ?

S'il aimait Aramis ? Est-ce que tous les mousquetaires allaient le lui demander ? Il ne pouvait toutefois par leur en vouloir : il était, après tout, Henri de Rochefort, leur ennemi juré pendant de longues années. L'humiliation, la prison, l'épée, le feu... tout avait été utilisé pour les faire disparaître. En lui confiant Aramis, c'était comme s'ils acceptaient que la brebis côtoie le loup... Diable ! Si elle avait vent qu'il l'avait même un quart de seconde comparée à une brebis, sa redoutable épouse serait bien capable de le mordre... Il devrait peut-être lui en glisser un mot quand ils seraient seuls.

- Rochefort ! s'impatienta Porthos.

S'il aimait Aramis...C'était une question absurde, quand il y songeait. N'avait-il pas, dès le premier regard, été foudroyé ? Certes, pendant des années, il avait dû étouffer cet élan de son cœur qui l'attirait vers elle, l'enfouir sous des montagnes de dédain, d'agacement et même de haine... Mais il avait suffi de quelques jours pour que ses sentiments pour elle s'épanouissent pour ne plus jamais le quitter... Il aimait Aramis, follement, éperdument, définitivement... Pourtant les mots ne venaient pas... Peut-être parce qu'ils semblaient trop ternes par rapport à l'émotion qui l'envahissait quand il était auprès d'elle.

Il regarda le fond de la casserole pendant un moment avant de répondre.

- Il faudrait mettre beaucoup plus de crème.

Porthos fut satisfait de la réponse.


Cette fille était impossible ! Elle n'avait aucun sens commun ! Inconsciente ! Déraisonnable ! Démente, même ! Le temps était encore glacial et cette stupide créature qu'il avait le malheur d'aimer voulait retourner dehors pour "faire son travail". Comme si les mousquetaires avaient la moindre utilité à part parader comme des paons dans les rues ! Il aurait dû l'enchaîner au lit quand elle avait évoqué cette idée absurde !

- Vous avez entendu le médecin, je suis parfaitement guérie, lui dit-elle d'une voix douce en caressant son visage boudeur.

- Le médecin s'imagine que vous êtes une aristocrate oisive habitant le château de Rochefort ! Il ne sait pas quel est votre métier ni dans quel gourbi vous vivez réellement !

Elle ne put réprimer un petit rire. Il était adorable quand il s'énervait ainsi !

- Je me débrouillerai pour revenir passer la nuit ici. Je ne retournerai pas tout de suite dans mon gourbi, c'est promis.

- Cessez de bouger !

- Je dois y aller !

- Quelle gamine ! la gronda-t-il en ajustant le col de la cape de son aimée.

Pas question qu'elle retourne dehors avec des vêtements inadaptés !

- On me posera des questions...

- M'en fiche !

- C'est qui, le gamin ?

Voilà qui était mieux. Des gants doublés de fourrure. Des bottes doublées de fourrure. Une cape au col doublé de fourrure. Un nouveau feutre sur lequel perleraient l'eau et la neige. Rien de moins pour son Aramis.

- Vous êtes satisfait, mon époux apeuré ?

Il grogna encore son désaccord de la voir sortir. Peut-être devrait-il suivre l'avis d'Aumessas et partir, avec elle, pour quelques semaines dans son comté. Leur comté. Ça la forcerait à cesser de courir partout et de se fourrer dans le premier merdier venu... Mais... mais où était-elle passée ?

- Aramis !

Elle avait déjà quitté le passage secret et était à l'extérieur... il s'y précipita à sa suite, répétant son nom.

- Quoi ? fit-elle sans connaître la nature de son trouble.

Il la prit entre ses bras. Il l'avait presque perdue... Supporterait-il de s'éloigner d'elle ? Qu'elle s'éloigne de lui ? Baste, il ne s'était écoulé que quelques secondes et il était déjà inquiet !

- Revenez ce soir. Je vous en prie.

- Mais bien sûr !

Ils prenaient toujours soin d'éviter toute démonstration d'affection - et même tout regard un peu trop appuyé - en public. Ils risquaient bien trop s'ils étaient découverts. Mais en cet instant, bien qu'ils furent dans la rue, ils ne résistèrent pas au besoin de s'étreindre tendrement. Ils n'avaient pas envie de se quitter.

- Vous avez intérêt à prendre soin de vous, grommela l'homme en la lâchant, un peu embarrassé de s'être ainsi laissé aller. S'il vous arrive malheur, je tuerai vos amis !

Avec un éclat de rire, elle s'écarta et se dirigea vers la demeure du capitaine de Tréville.


La cour de l'hôtel de Tréville paraissait changée. Elle avait l'impression qu'elle n'y avait pas mis les pieds depuis plusieurs mois, comme si elle revenait d'un long voyage. La vie avait continué malgré son absence.

On vint beaucoup la voir pour s'enquérir de son état. On était heureux de son retour. L'oisiveté et les réjouissances attendraient, car il fallait être en service.

Après avoir goûté à la présence constante de son amant pendant plusieurs jours, son œil amoureux lui manquait déjà. Elle se frottait alors le nez dans le col de sa cape, humant son odeur. Il lui faudrait lui demander de toujours parfumer ses vêtements pour qu'il soit ainsi toujours avec elle.

Elle ne prêta pas attention quand Porthos eut un mouvement vers Athos pour lui chuchoter :

- Vous avez vu ce chapeau ? C'est du castor, Athos ! Ça vaut une fortune !