Aujourd'hui je fais une pierre deux coups en publiant un autre chapitre, pour voir si vous accrochez bien à l'histoire. J'espère que vous prendrez plaisir à le lire, j'ai un peu du mal à planter le décor parce qu'il y a beaucoup d'éléments à introduire, vous aurez l'occasion de le remarquer dans peu de temps ! Je vous souhaite une bonne lecture :)
Levi était insomniaque.
Depuis sa plus tendre enfance, on lui avait toujours appris à ne dormir que très peu, et seulement d'un seul œil. Son tuteur l'avait élevé à la dure, avec apprentissage d'utilisation d'armes blanches dès sa plus tendre enfance, et maniement des armes à feu lorsqu'il rentrait au collège. On lui avait enseigné qu'il ne fallait jamais montrer ses émotions, toujours rester stoïque, garder la tête froide en toute circonstance et surtout, ne jamais s'attacher à personne. Telle était l'éducation donnée par le défunt Kenny Ackerman, abattu par le clan H, il y a plusieurs années maintenant. Et malgré la haine constante qui régnait entre les deux, il ne pouvait s'empêcher de vouloir le venger.
Il était donc assis dans son grand lit, un coussin entre ses cuisses, tout son poids reposant sur ses avant bras. Il regarda son réveil : presque six heures. Inutile de dormir alors qu'il restait si peu de temps. Il ne pouvait décemment pas se préparer de petit-déjeuner, la cuisine étant ouverte sur le salon, il réveillerait Eren. Non pas qu'il se souciait personnellement de la santé de cet imbécile mais il s'adonnait à croire que c'est ce que voulait Erwin. Et le major était l'une des seules personnes un peu censées dans ce monde déjà bien atteint psychologiquement parlant alors il avait une totale confiance en lui et ses plans. La sonnerie de son téléphone le fit sursauter. Il se glissa en dehors de sa chambre et se retrouva sur sa grande terrasse. Le grand astre jaune pointait déjà le bout de son nez, tintant les nuages présents d'une jolie couleur rosée. Il regarda qui pouvait bien l'appeler alors que le soleil était aux aurores, et vit que son éternelle collègue Hanji était la mystérieuse interlocutrice.
« Allô ? croassa-t-il d'une voix grave.
- LEVI ! Dieu merci tu es réveillé ! Tu ne vas sûrement pas me croire mais…
- Eren s'est échappé de l'hôpital, je sais.
- Que... Comment le sais-tu ?! Est-ce qu'il est avec toi ?
- Je l'ai récupéré dans la rue, aux alentours de cinq heures du matin. Il se battait avec une bande de jeunes cons. Il dort dans le salon.
- Dieu merci ! Levi tu sais que sur ce coup-là, tu es vraiment parfait ?
- Et si tu nous disais quelque chose qu'on savait pas déjà ? ricana-t-il.
- Ne commence pas, lutin prétentieux. Erwin se faisait un sang d'encre ! Tu savais que le petit a assommé Moblit ? C'est tout de même incroyable, il n'avait aucune arme ! »
Le corporal tiqua sur le surnom que lui avait attribué son amie, mais décida de finalement l'ignorer en poursuivant :
« Pour être honnête, ça ne m'étonne pas vraiment. Quand je l'ai récupéré, il allait tabasser à lui tout seul un groupe de types complètement saouls. Il n'avait pas l'air plus effrayé que ça : il les menaçait avec le couteau de Moblit, une lueur de fou dans le regard. Non mais je te jure, quel taré...
- Vous n'êtes pas si différent l'un de l'autre à ce que je vois. »
Le brun grommela, comme une plainte ou une menace envers elle. À l'autre bout du fil, Hanji sembla avoir un éclair de génie. Elle poussa un cri de joie :
« Levi ! Je viens d'avoir une idée absolument géniale ! »
La scientifique ne semblait pas encore prête à dire ce qu'elle pensait. Le caporal l'entendait trottiner de bonheur à l'autre bout du fil, criant de temps à autre à quel point elle était brillante intellectuellement parlant.
« Et bien, crache le morceau.
- Écoute-moi bien. D'après ce qu'on a pu voir, Eren n'acceptera jamais d'être sur le banc de touche. Il ne donnera jamais aucune information s'il ne réalise pas à quel point la situation est catastrophique et combien il est crucial pour que l'on démêle cette affaire. Cet énergumène a besoin qu'on lui remette ses idées en place. Et quoi de mieux pour ça qu'il n'intègre l'Escadron ! »
Levi réprima un hoquet de surprise et annonça d'une voix plate, comme si cela paraissait évident :
« Non.
- Hein ? Mais enfin...
- J'ai dit non.
- Pourquoi ? supplia-t-elle presque.
- Hanji, est-ce que tu réalises ce que tu viens de dire ? Tu es stupide ou tu le fais exprès ? Notre Escadron est le plus important du pays et toi, tu voudrais qu'un petit gamin irrespectueux et arrogant, qu'on connaît à peine, intègre nos rangs ?! »
- Précisément ! jubila-t-elle.
- T'es cinglée. »
Il réfléchit quelques secondes et lâcha :
« Nous avons déjà du mal à faire comprendre à l'Etat que nos intentions sont louables. Ça va faire des années qu'on se bat pour que les citoyens aient confiance en nous. On ne connait de ce gosse que son impulsivité et ses actes imprévisibles. Tu veux que ce merdeux vienne faire capoter tous nos plans si durement mis en place ? Non. Je ne permettrai jamais ça.
- Non ! Levi, attend, c'est plus compliqué que ç... »
Il avait raccroché. Il se retourna et observa à travers la baie vitrée Eren qui remuait dans son sommeil.
« Quel genre de conneries est-ce que tu vas nous amener, toi… ? »
Deux heures plus tard, Eren se retrouva, contraint et forcé, dans le bâtiment du bataillon ailé. Comme le dit le proverbe : « la nuit porte conseil ». Dans son sommeil, Eren avait cogité encore et encore sur ses méfaits accomplis et avait assimilé ses erreurs. Il se sentais terriblement désolé pour ses fautes commises. Il savait bien que ces gens avaient de bonnes intentions et que tout cela allait permettre de réduire à néant les actes du gang qui lui avait causé tant de tord auparavant. Mais, il ne pouvait pas se confier à ces inconnus, surtout pas à propos de l'émetteur, surtout pas sur son passé, et puis de toute façon, il n'était pas plus avancé qu'eux. Ils ne comprendraient rien.
Eren se faisait pousser par Levi dans le bureau, ce dernier lui enfonçant les poings dans ses omoplates. L'adolescent gémit de douleur. Son tortionnaire gronda :
« Arrête ton cirque, tu veux ?
- Je n'y peux rien, tu me fais mal !
- Ça ne serait pas le cas si tu te montrais pas si réticent. »
Ils entrèrent dans un fracas assourdissant dans le bureau du major, une large pièce tamisée par la lumière qui passait à travers les stores. Il était encore tôt. Erwin était assis en silence derrière la table, ses mains jointes comme s'il s'apprêtait à prier. Les deux gardes se tenaient sur ses côtés, les bras croisés et les sourcils joints. L'un d'eux toisa Eren de la tête aux pieds, une moue fulminante sur son visage (vous l'aurez deviné, c'était celui qui avait été assommé la veille). Le blond fit signe à Eren de prendre place sur la chaise mise à disposition. Il ne savait définitivement pas où se mettre.
« Tu nous a vraiment fait peur Eren. Il ne faut plus jamais que tu nous fasses des frayeurs pareilles. »
- Mais je ne vous dois rien ! Je n'ai jamais demandé votre aide, vous m'avez retenu de force ! »
Levi lui envoya une tape à l'arrière de la tête.
- « Je… je voulais dire, je suis désolé, rectifia ce dernier, en se frottant le crâne. Je sais que je pourrais dénouer les noeuds de vos problèmes, que mes informations sont précieuses. Mais... il faut que vous compreniez que je ne peux vraiment rien vous dire. J'ai mes raisons, je vous assure. Et cela vaut mieux pour tout le monde si ces renseignements restent à l'intérieur de mon crâne. De toute façon, j'ai comme qui dirait « des petits soucis de mémoire », ma mémoire est vague…
- Je ne te suis plus, le coupa Erwin. Tu dis que tes pensées ne sont pas garanties ? On t'a lavé le cerveau ?
- Sans doute. Comme je vous l'expliquais, tout est vague. Par contre, ce dont je suis sûr, c'est que j'ai très peu de souvenirs… vraiment, vraiment peu. Et que les seules choses dont je souviens sont absolument confidentielles. »
Erwin semblait réfléchir lourdement. Il essayait manifestement de trouver une solution, tout en prenant en compte la dernière affirmation d'Eren. Hanji ouvrit la porte dans un bruit sourd. Elle sautillait littéralement sur place, tenant de sa main droite une jeune femme du même âge qu'Eren environ et suivit par Petra derrière.
« QUE PERSONNE NE BOUGE ! J'AI LA SOLUTION !
- Pitié… grogna Levi, se pinçant les arrêtes du nez. »
Elle lâcha l'adolescente (qui fit un signe de la tête comme pour saluer Erwin) et s'approcha plus que nécessaire du major. Malgré le fait qu'ils se connaissaient depuis des années maintenant, l'attitude improbable d'Hanji ne cessait de le surprendre.
« Oui ?
- Que tout le monde m'écoute ! Vous savez à quel point ma sagesse vous dépasse tous. Je n'ai pas besoin de vous le précisez puisque vous êtes tous au courant n'est-ce pas ? J'ai toujours eu des idées brillantes ; et, bien que certains soient un peu réticents parfois, je crois que franchement, on peut clamer haut et fort que…
- Abrège quatr'yeux.
- OK, soyez bien attentifs, clama-t-elle, agitée, en posant ses poings sur le bureau. L'affaire « Eren » nous pose de sérieux problèmes. Mais comme chaque problème : il y a une solution ! Et elle est si évidente que je suis étonnée que personne n'y ait pensé avant. »
Elle se sentais profondément écoutée. L'adolescente prostrée dans le coin de la pièce était obnubilée par son semblable. Elle semblait tout bonnement incapable de détourner le regard de sa tête. Hanji se racla la gorge et posa sa main sur l'épaule du cadet :
« Notre petit Eren va intégrer notre Escadron ! »
Le dénommé s'étouffa avec sa salive. Erwin fronçait maintenant les sourcils et Levi enfouit son visage entre ses mains. Les deux gardes se regardèrent et éclatèrent de rire. Moblit se roulait presque par terre tandis que Erd essuyait une larme de joie au coin de son œil.
« Ne rigolez pas ! s'exclama Petra. Son projet est vraiment intéressant !
- C'est tellement absurde, j'en ai mal au ventre, gloussait Moblit entre deux éclats. Un gosse dans nos rangs !
- Hanji, je ne suis pas sûr de comprendre… » plissa le grand blond en se maintenant le menton, faisant abstraction des deux gardes morts de rires derrière lui.
Cette dernière était très vexée de leurs comportements, elle avait croisé les bras sur sa poitrine et les toisait avec une moue énervée. Petra décida de développer à la place de sa coéquipière.
« Ce qu'elle essaye de vous faire comprendre, c'est qu'Eren est fort, doué au combat à ce qu'on m'a raconté et qu'il pourrait nous être très utile lors de nos assauts. Et puis qu'au fond, il n'a d'autre choix que de dire oui, puisque l'Escadron lui a sauvé la vie. Ce petit à réussi à assommer Moblit, un homme armé ! En moins de dix secondes ! Il s'est enfui d'un hôpital hautement sécurisé avant de se défendre contre un groupe de jeunes. S'il réussi à faire tout ça alors qu'il n'est même pas entrainé, je ne saurais imaginer ce ce dont il sera capable dans quelques mois, après avoir intégré nos bataillons. De plus, ses aptitudes de régénérations sont très intéressantes, et méritent des analyses. S'il s'engage auprès de nous, nous l'aurons sous le coude à chaque instant du jour et de la nuit.
- Ça se tient, déclara Erwin. Ce n'est pas une mauvaise idée. J'accepte. Mais il va falloir le former, et le surveiller ! Je compte sur vous tous ici présent pour…
- WOW. WOW. WOW. TEMPS MORT ! glapit Eren. Qu'est-ce qui vous fait croire que je vais accepter ? Je ne suis pas d'accord, moi ! Je suis solitaire, d'accord ? Je l'ai toujours été. Enfin... plus ou moins... Mais il est hors de question que je… Je tiens à ma liberté, je croyais pourtant vous l'avoir fait comprendre dès le départ. Je ne vous connais pas, vous non plus, et je suis loin de vous accorder une once de confiance. J'ai été conciliant jusqu'ici parce que vous m'avez sauvé la vie, mais ça s'arrête là !
- Eren. Je te demande de reconsidérer la question, demanda posément Erwin.
- C'est bon, j'en ai assez entendu. »
L'adolescent se releva, repoussa Hanji qui essayait de le retenir. Il s'attendait à tout : que Levi lui administre une claque monumentale comme il savait les donner, qu'Erwin le retienne en lui sortant une longue tirade sur l'importance de l'armée et des justiciers en treillis, même que Moblit le frappe en vengeance de la dernière fois, mais sûrement pas à ça. La jeune femme qu'avait amené Hanji avait attrapé Eren par le col avec une violence insoupçonnée. Elle le projeta contre le sol et s'assit à califourchon sur lui le maintenant à terre sans qu'il ne puisse bouger. Ses cheveux ailes de corbeau redessinaient parfaitement les contours nets de son visage. Son teint d'albâtre lui rappela celui de Levi (ainsi que la brutalité avec laquelle elle l'avait attaqué). Ses prunelles noires le traversait de part en part.
« Écoute moi bien attentivement, Eren. Tes petits caprices ne font rire personne. Ces gens comptent sur toi. Arrête d'être égoïste et réfléchis deux minutes. Où compterais-tu aller ? De toute façon, dehors tu es mort. Qu'est-ce que tu comptes faire ? T'enfuir ? Tenter d'établir une vie normale ? T'es rien qu'un fugitif. Fais-toi une raison, tu n'auras jamais une vie normale. Maintenant... le Bataillon te propose de te prendre sous son aile. Alors cesse tes pleurnicheries et concentre-toi un peu. T'as pas l'air d'être un mec stupide, non ? Tu leur dois la vie, merde ! Au lieu de faire tes petites magouilles sans intérêt, profite d'avoir du talent et met le au profit pour la cité. »
Elle se releva et s'épousseta les mains, comme si elle venait d'accomplir une tâche. Un silence gêné s'installa dans la salle. Hanji applaudit :
« Ma petite Mikasa, qu'est-ce que je suis fière d'avoir appuyé ton passage un an plus tôt que les autres ! Elle est doué hein ? dit-elle en touchant Levi de son coude. Hein, pas vrai ? »
Levi la repoussa avec plus d'exaspération qu'initialement voulu. De son côté, Erwin acquiesça. Il se leva de sa chaise et posa un genou à terre près de lui.
« Qu'est-ce que tu décides mon garçon ? »
Il était en pleine réflexion. La soudaine intervention de cette fille avait chamboulé tous ses plans. C'est vrai qu'ils l'avaient sauvé. Et de toute évidence il n'avait pas vraiment le choix. Qu'il soit consentant ou non, il allait intégrer les rangs. Ces mecs le retrouveraient.
Il n'avait pas le choix.
Tous ses souvenirs défilèrent devant ses yeux, comme un résumé de ses convictions : pourquoi il ne voulait absolument pas intégrer les rangs. Ces assassins, cette nuit, la peur qui lui avait écrasé le ventre, le désir de vengeance, le désespoir, la mort prématurée. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il s'apprêtait à éclater en sanglots. Mais une rage étouffa soudain cette idée.
Non.
Maintenant il fallait qu'il soit fort, qu'il venge cet affront. Cela faisait bien trop longtemps qu'il avait porté le deuil. Qu'il avait craint se faire voir. Il ne devait plus être apeuré mais déterminé et prêt à buter quiconque lui aurait causer du tort dans le passé. Si ça voulait dire devoir se faire passer pour l'un des leurs, il le ferait. Il se redressa. Son regard avait changé, son aura s'était comme, transformée.
« Je vous suis. »
Toute la tension qui s'était agglutinée dans la pièce s'évapora d'un coup. Ils étaient soufflés. Aussi bien par le changement soudain d'attitude d'Eren que par la bravoure de Mikasa. Hanji tapota l'épaule d'Eren et murmura :
« C'est une sage décision que tu viens de faire. »
Elle sautilla vers Erwin, un sourire hystérique planté sur son visage :
« Ne te l'avais-je pas dit qu'elle était merveilleuse cette petite ? Ah ! Quand je pense que personne ne voulait m'écouter ! »
Celui-ci la réprima par un petit geste de la main, comme pour dire « pas maintenant ». Il aida le jeune homme à se lever.
« Tu as fais le bon choix. On va s'assurer que tu sois prêt pour commencer à nous épauler. » Il marqua un léger silence avant de lui poser une main sur l'épaule : « Eren, je voudrais que tu saches que... j'ai bien conscience que tu ne nous accorderas pas ta confiance si facilement. Et qui te blâmerait ? Tu sais que nos propositions sont purement intéressées. Enfin, tu verras avec le temps - je l'espère - que nos convictions sont louables. Nous allons te garantir une sécurité sans faille. J'imagine que tu as saisis ton importance parmi nous. Il nous faut quelqu'un pour te protéger.
- MOI ! beugla Hanji. Je me porte volontaire pour veiller sur Eren ! Chez moi, il sera comme un coq en p...
- Levi, tu seras veilleras sur lui. »
La demoiselle en laissa tomber sa mâchoire, alors que Levi s'étrangla :
« Alors... ahem, comment formuler ça... Je préférerais encore avoir à briefer les petits incompétents qui pensent pouvoir occuper les mêmes postes que nous, qu'avoir à protéger ce mioche. Et puis j'ai cru comprendre que ça faisait plaisir à…
- Tu te fiches éperdument de ce que veux Hanji, pas vrai ? pouffa Erd d'un rire sans joie.
- Je t'ai demandé quelque chose, toi ? claqua-t-il, sec.
- Levi. Ce n'est pas négociable. C'est un ordre. »
Ce dernier poussa un râle de fureur avant de sortir de la pièce.
Levi ne savait plus où donner de la tête. Il allait devoir se coltiner le morveux pendant tout ce temps ? Jusqu'à ce qu'il soit formé ? Non, non, décidemment c'était trop. Il fallait qu'il se défoule, qu'il extériorise. Levi enfourcha sa moto, la clope aux bords des lèvres.
« D'abord, il rentre dans nos vies comme un boulet de canon. Il bouleverse tous nos plans et maintenant je dois lui servir de nounou ? »
Il arriva en bas de son immeuble. Ses sourcils encore plus arqués que d'habitude. Il envoya valser sa cigarette encore fumante d'une pichenette. Levi attrapa ses clés, lança sa veste en cuir sur le canapé et enfila un short de sport uniquement laissant apparaître à la vue de tous son torse et ses jambes parfaitement sculptés après des années de durs labeurs. Dans le sous-sol du building, il y avait une pièce entière qui lui appartenait, une salle de sport, plus précisément. Chaque fois qu'il le pouvait, il venait s'y exercer, mais aujourd'hui ça n'était pas pour entretenir son corps d'athlète : il fallait qu'il fasse sortir toute la frustration et la colère.
Il se plaça au devant de son sac de frappe et se mit à taper dedans avec vivacité. Il en avait mal aux poings tant il cognait dur mais d'un côté ça lui faisait oublier l'affreuse sensation qui lui brouillait les connexions neurales, l'empêchant de réfléchir correctement. Comment est-ce qu'Erwin pouvait lui confier un adolescent ? Bon c'est vrai qu'il devait avoir une petite vingtaine d'années, mais avec sa figure encore dénuée de toute ride, parfaitement entretenue, il en faisait plus 17. Sérieusement, est-ce qu'il avait vraiment la gueule d'une baby-sitter ?
Levi continua ses enchainements ses cheveux jais se secouaient au rythme de ses mouvements. Ses biceps se contractaient, son visage était crispé par la concentration. Il aurait eu la force d'assommer un ours si tel avait été son désir. « Quel con, mais quel con ! » se répétait-il en molestant le pauvre sac.
Vingt minutes après un entrainement acharné, Levi s'effondra sur le sol glacé de sa salle de sport. La lumière des néons grésillait. Il s'épongea le front avec sa serviette ; même lorsqu'il était en mission il ne se sentais pas aussi épuisé. Il avait donné tout ce qu'il avait contre ce pauvre sac de frappe.
Il s'écrasa la tête contre le carrelage froid. Pourquoi lui ?
Eren se trouvait dans la cour-arrière du bâtiment. Un large espace vert, très relaxant où la plupart des soldats venaient se reposer après une longue journée de travail. Le lierre recouvrait entièrement le mur sud, seules les quelques fenêtres se distinguaient parmi cet amas de vert. Ce petit coin de paradis était en plein milieu du bâtiment. Il rompait tout à fait avec le gris omniprésent, apportant un peu de nature au sein de cet édifice. Le jeune homme se reposait sur un petit banc tout juste situé sous les branches d'un cerisier. Il songeait. Son quotidien avait changé du tout au tout et ça avait été la faute cette fille, dont les traits lui semblaient étrangement familier, comme s'il l'avait déjà vu. Mikasa s'approcha doucement de lui :
« Bonjour… fit-elle timidement.
- Mmh. »
Il n'avait nullement envie de converser avec celle qui l'avait contraint à rejoindre les rangs. Celle qui lui avait remémoré des souvenirs douloureux.
« Tu ne te souviens vraiment de rien, n'est ce pas ?...
- À propos de ?
Une moue de déception se marqua sur son visage. Elle paraissait vraiment dépitée.
« Je vois, fronça-t-elle en secouant ses cheveux.
- Tu sais j'ai très peu de souvenirs de ma vie d'avant, j'ai dû te rencontrer à ce moment là. Les seuls trucs dont je me souvienne sont… ». Il déglutit bruyamment : « Vraiment pas… ça n'a pas d'importance.
- J'aurais dû m'en douter. À vrai dire, ça fait tellement longtemps que... et bien, je comprends que ça ait pu t'échapper. » Elle s'interrompit d'un coup, et poursuivit aussitôt le ton totalement changé : « Non, en fait, je ne comprends pas. Je ne comprends pas ça et... un tas d'autres choses qui sont restées en suspens depuis… »
Elle se prit la tête entre ses paumes. Comme si une blessure colmatée par le temps s'était ré-ouverte avec cette discussion. Eren ne savait pas quoi faire. Il se demandait si tout cela n'était pas qu'une mauvaise blague, inventée par ses soins pour l'attendrir et qu'il intègre avec diligence les rangs. Mais quel intérêt y avait-il à faire cela ? Il était déjà enrôlé, il ne pouvait plus faire machine arrière. De plus, elle paraissait vraiment sérieuse. Il posa une main sur son épaule. Mikasa se redressa, révélant ses yeux baignés par les larmes et sa bouche tremblotante.
« Eren, ça fait tellement longtemps que je te cherche…
- …
- Tu nous as dit tout à l'heure avoir des problèmes de mémoire… Tu ne te souviens de rien du tout ? questionna-t-elle, inquiète de la réponse.
- J'aimerais pouvoir te dire que oui, mais, je ne vois vraiment pas de quoi tu veux parler. »
Mikasa entrelaça ses doigts, nerveusement. Comme si elle racontait un conte de fées, elle répliqua d'une voix mélancolique :
« On était inconsolables. Du jour au lendemain, tu avais disparu avec ton père, suite à l'accident tragique qui a secoué ta vie… Je pensais que tu avais pris des vacances avec Grisha pour oublier toutes cette histoire, mais il s'est passé du temps. Beaucoup de temps trop de temps… On a alors compris que tu étais parti pour de bon. Armin et moi t'avons cherché partout mais tu…
Eren fut secoué par ce prénom : Armin. De toute évidence il avait déjà entendu ce nom quelque part. Ses méninges fonctionnaient à plein régime. Ses yeux verts étaient grand ouverts, on aurait pu croire qu'ils avaient doublé de volume. Mikasa remarqua ce changement, elle s'était arrêté en plein milieu de sa phrase, son cœur se retourna dans sa poitrine, voyant que son ami avait tiqué à ce prénom.
« Armin, tu dis ?
- Tu… tu te souviens d'Armin ? balbutia-t-elle pleine d'espoir. »
Eren se frotta la nuque dans un mouvement de va-et-vient, comme s'il stimulait sa moelle pour qu'une information lui remonte au cerveau. Il déglutit avec difficulté. Pendant un instant, il crut avoir une attaque :
« Arlert ? Armin Arlert ? Un petit blond ? »
Les phrases sortaient de sa bouche comme une flopée de mots auxquels il ne réfléchissait même pas. Mikasa hocha la tête une bonne dizaine de fois, mâchoire fermée. Ses poings étaient si serrés que ses métatarses paraissaient sortir dans leur enveloppe de peau. La jeune femme était bouleversée :
« Est-ce qu'on se connaissait lui et moi ? Est-ce qu'on trainait souvent tous les deux ?... Je tenais à lui, non ?
- Ça, c'est à toi de me le dire… C'est un garçon adorable. Très certainement le... le plus gentil qu'il m'ait été donné de rencontrer. Nous passions nos journées ensembles, tous les trois. Il avait toujours un don de se fourrer dans des situations pas possibles, sourit-elle, et tu venais toujours à sa rescousse, comme un grand frère. »
Mikasa se réjouissait réellement que son ami ait retrouvé un peu de sa mémoire. Mais le fait qu'il ne se souvienne absolument pas d'elle, avait comme fissuré son cœur. Sa cage thoracique s'affaissa dans un souffle de déprime. Eren se retourna vers elle, rapprochant son visage à quelques centimètres du sien :
« Et toi… tu es Mikasa, c'est ça ? »
La dénommée acquiesça gravement, elle savait pertinemment que son ami n'allait pas se rappeler de tout ce qu'ils avaient partagé. Il la transperçait du regard, comme s'il tentait de sonder son âme qu'au travers de cet échange il allait se remémorer tout ce qu'ils avaient fait ensemble. Mais lorsque ses sourcils s'affaissèrent, Mikasa comprit qu'il ne s'en souvenait pas. Ses épaules tombèrent et sa bouche se tordit :
« Je suis désolé... j'ai beau me concentrer du plus fort que possible, je n'arrive pas à me souvenir d'autres souvenirs de mon enfance. Seulement d'Armin. »
Elle sembla hésiter :
« Même de ta mère ?
- Surtout ma mère. À vrai dire, je ne l'ai jamais connue. Enfin tu dois le savoir si nous étions proches. »
Mikasa semblait estomaquée. Comment avait-il pu oublier une chose aussi importante ? Il l'avait dit avec un ton détaché, comme si ce n'était rien.
« Tu plaisante j'espère ?
- Non, je t'assure. Mon père et moi avons toujours vécu seuls. Il m'avait dit que ma mère était morte en couche. Qu'avant nous habitions dans une cité extirpée mais qu'elle avait été réduite à néant et que nous avions réussir à nous enfuir juste avant la catastrophe… Ces passages de ma vie, je n'en ai parlé à personne parce que mon père me répétait toujours de la fermer quant à mon passé et quotidien. Et puis que, finalement, je ne parvenais pas à me les remémorer réellement, puisque je les ai toujours vécus à travers les dires de mon père. Puis il est mort, je n'ai jamais retrouvé sa dépouille et j'ai du me débrouiller seul.
- Grisha… fulmina-t-elle. J'en étais sûre. »
Elle lui attrapa le bras, complétement en furie. Elle marmonnait des phrases incompréhensibles, semblant maudire le géniteur de son vieil ami. Son cou était tendu, les jointures de ses poings étaient blanchies par la hargne et le bras du pauvre Eren était malmené par son irritation. Celui-ci ne comprenait rien. Ça n'était pas la première fois qu'il se rendait compte qu'il ne connaissait pas tout de son passé, qu'une partie lui avait été malicieusement cachée. Mais auparavant, il s'en moquait, or là, il s'avérait que ce qu'il ne connaissait pas était fondamental.
Mikasa poussa la porte du bureau d'Erwin dans un geste empli de haine et violence. Le blond faillit en cracher son café.
« C'est Grisha, lança-t-elle.
- Pardon ?
- Tout est la faute de Grisha, comme nous le pensions d'ailleurs. Après l'assassinat, il n'a pas été enlevé comme les spéculations le disait. Il a emporté son fils, loin de la civilisation et lui a retiré sa mémoire afin qu'il n'y revienne jamais. Eren n'a ni souvenir de moi, ni… »
Elle jeta un rapide coup d'œil à l'adolescent et chuchota à l'oreille du haut-gradé :
« Ni de sa mère. Il a un vague souvenir d'Armin, notre ami d'enfance, mais rien n'est sûr.
- Ça explique beaucoup de choses… réfléchit Erwin à voix basse. Eren, est-ce que ton père t'ordonnait de ne parler de toi à personne ? lui demanda-t-il plus fort. »
Le jeune homme ne comprenait vraiment pas ce qu'il se passait. Maintenant qu'il y réfléchissait…
« Et bien, oui, comme je vous l'ai dit. Mon père m'a toujours dit que dans ce monde, on ne pouvait pas accorder sa confiance aux autres. Il a disparu, je ne l'ai plus jamais revu, et j'ai toujours garder ce précepte comme maxime de vivre.
- Oh le con, gronda le major. »
Il se massa les tempes. Et, comme frappé par un éclair de génie, il se redressa, faisant trembloter sa tasse de café encore fumante.
« Il faut absolument qu'Eren aille voir cet Armin. Il peut être un déclic dans le cortex gérant sa mémoire. Mikasa, est-ce que tu sais où il habite ?
- Évidemment.
- Conduis-le jusqu'à lui, fais-en sorte qu'il se remémore toute sa jeunesse. »
Il s'approcha de la jeune femme, un peu paniquée, et lui murmura doucement en prenant bien garde qu'Eren ne l'entende pas :
« Et si d'aventure, il ne se souvient pas de sa mère, et de sa mort. Ne le force pas. Il pourrait nous faire un traumatisme et ne plus jamais vouloir entendre parler de cette histoire d'émetteur. Déjà que nous avons eu beaucoup de mal à lui faire intégrer les rangs, il ne faudrait pas qu'il renonce. »
Mikasa acquiesça doucement. Elle s'avança vers son ami, pleine d'espoir :
« Allons retrouver Armin. »
Levi faisait les cent pas dans son living-room. Sa routine allait être réduite en cendres. Pourtant, Dieu seul sait à quel point il tenait à celle-ci.
Il avait toujours tout fait pour la préserver. Même si les journaux essayaient de tout faire foirer en lui inventant des petites amies imaginaires, pour faire jaser les consommateurs de ce genre d'articles ; il ignorait tout et parvenait toujours à maintenir fière et droite sa chère petite routine. Comment est-ce que les éditeurs pouvaient penser qu'un militaire ferait fantasmer les petits prés pubères ? La question était pertinente, mais le fait était là : Levi était la coqueluche des habitantes de Shiganshina et même au-delà. Les magazines s'y donnaient à cœur joie : tantôt une parfaite inconnue, tantôt sa partenaire de combat, Hanji. Les commentaires fusaient. A vrai dire, Levi ne comprenait pas cet engouement pour sa vie personnelle : en quoi est-ce que ça les regardait ? N'avaient-ils pas autre chose à foutre de leur vie que de baver sur celles des autres ? Un militaire, d'autant plus ?
Peu importait… Il venait de se défouler, il voulait retourner à sa base, parler avec Erwin. Il avait beaucoup de choses à lui dire… Un café noir corsé lui brûlant le palais, accompagné évidemment d'une cigarette, il songeait avant de passer à l'offensive. Il porta une nouvelle fois la tasse à ses lèvres de laquelle il laissa s'échapper une longue et opaque fumée.
Tout tournait dans sa tête... comment allait-il bien pouvoir s'y prendre ?
Il comprenait les intentions d'Erwin : il voulait qu'Eren prenne conscience de l'importance des informations qu'il détenait en lui montrant la vie des brigadiers du Bataillon Ailé. En lui exposant le quotidien de Levi, le brigadier, ses responsabilités et sa poigne de fer, il plierait peut-être ? Mais Eren ? Il n'était définitivement pas un gamin comme les autres. Il ne cracherait pas le morceau si facilement. Il faudra donc que Levi lui tire les vers du nez, en douceur (ce qui n'était pas vraiment sa spécialité puisque le caporal était réputé pour son impulsivité) pour que leur enquête avance, et qu'ils puissent enfin réduire à néant le clan H.
Dans quel merdier s'étaient-ils fourrés ?
Levi écrasa la fin de sa cigarette. Il prit soin de nettoyer chaque braise qui s'était malencontreusement envolée du cendrier, ce, malgré les précautions qu'il avait prises. La petite éponge laissa un filet d'eau sur le granit de la table sur le balcon. Levi inspira du plus loin qu'il put l'air frais et chargé en odeurs agréables. Pourquoi continuait-il cette vilaine habitude ? Il ne savait pas lui-même.
Il fit claquer sa langue contre son palais avant d'aller immédiatement se laver les dents. Il attrapa sa veste de biker en cuir matelassé sur les épaules. Elle lui allait à merveille, flattant tout à fait sa taille marquée et sa carrure athlétique. Il avait laissé son long manteau noir au placard (il ne portait ce dernier seulement lors de ses sorties avec le bataillon ou lors des évènements importants). Il enfila sa paire de boots (toujours noires, vous l'aurez deviné) et ferma la porte de son appartement dans un fracas assourdissant.
Une jeune femme, très belle, se manifesta près de Levi. Cette dernière sortait de son appartement, voisin à celui du caporal. Elle avait de longue cascade de cheveux roux, ces derniers tombant jusqu'à ses reins. La demoiselle portait une belle robe bleue, simple mais très élégante, s'accordant tout à fait avec sa paire d'yeux lapis-lazuli.
« Bonjour monsieur Ackerman. Comment allez vous ?
- J'ai l'air d'être dans mon état normal ? grinça-t-il en se précipitant vers l'ascenseur. »
La jeune femme s'approcha de ce dernier en faisant claquer ses talons sur le carrelage marbré du hall d'immeuble. Elle remit en place une de ses mèches derrière son oreille dévoilant son joli cou et une boucle d'oreille créole dorée qui lui allait à merveille. Levi tiqua sur ce détail et en oublia la présence de sa voisine bien trop proche de lui : il haïssait les contacts physiques. Même Hanji (surtout Hanji à dire vrai) l'horripilait lorsqu'elle se permettait de lui accrocher le bras en public, alors qu'elle était pourtant la femme à laquelle il tenait le plus (sans vraiment se l'avouer). Il détestait les contacts parce qu'ils faisaient jaser la presse, renforçant ce côté Dom Juan qui n'était même pas le sien.
« … la première fois en dix ans que nous avons réellement l'occasion de nous parler et c'est vrai que… »
Levi n'avait pas prêter attention, et voilà que cette femme parlait dans le vide. Présentement, converser poliment était bien la dernière chose qu'il avait envie de faire. Il siffla entre ses dents. Alors que les portes se rejoignaient, il empêcha leur fermeture et décida de prendre les escaliers. Il n'était pas d'humeur à jouer les polis (rarement par ailleurs). La voisine fut bien étonnée de voir son présumé ami, se diriger de toute hâte vers la cage d'escalier. Elle s'interrompit dans son récit et l'appela :
« Monsieur Ackerman ? Vous… »
Sans prendre le temps de s'excuser pour son attitude rude et impolie, il referma la porte menant aux marches. La pauvre femme se retrouva seule dans le monte-charge avec pour seul compagnie sa solitude.
Eren se tenait droit comme un piquet devant la porte de chez Armin. Mikasa lui avait posé une main réconfortante sur l'épaule comme elle le faisait toujours auparavant. Le jeune homme déglutit et lâcha :
« Je ne crois pas vouloir le revoir. J'ai peur de ma réaction…
- Tu verras bien. Sois simplement toi-même. Et ne crains rien, Armin va être ravi de te voir. Tu lui as beaucoup manqué, tu sais. Je ne l'ai pas prévenu de notre venue, il ne peut être que comblé, sourit-elle.
- Mikasa, on ne joue pas à un petit jeu de retrouvailles là. C'est sérieux. On sait tous que c'est important que je récupère ma mémoire enfin, à priori. C'est ce que tu m'as expliqué, non ? Il pourrait être un élément déclencheur, ou quelque chose dans ce sens, c'est ça ?
- Exactement. »
En effet, sur le chemin vers la maison de campagne d'Armin, Mikasa avait exposé la situation à son ami : qu'apriori son père lui avait retourné le cerveau, en lui effaçant au passage des souvenirs clés. Eren avait compris qu'il pouvait faire confiance au bataillon ailé, c'est pourquoi il avait décidé, en accord avec lui-même, de se confier prochainement à l'Escadron. Le seul problème qu'il rencontrait était qu'il avait une mémoire extrêmement défaillante. Il soupçonnait son père de lui avoir installé de « faux-souvenirs » afin de protéger sa vie. Seulement, maintenant il avait besoin de ces informations. Il savait donc que c'était primordial qu'il sache tout ce qu'i savoir sur lui et son passé tragique. Et dès lors qu'il saurait tout, il raconterait exactement ce dont il se souviendrait : tel était son devoir, désormais.
Ses pensées fusaient toutes les unes après les autres. Comme ces phrases que Grisha, son géniteur, lui répétait encore et encore avant qu'il ne s'endorme alors qu'il n'était qu'un petit garçon.
« Mon fils, rappelle-toi bien de ceci. Personne, tu m'entends, personne ne doit te dire ce que tu a le droit de faire. Tu as en toi quelque chose d'important, de très important. Juste ici, au niveau de ta poitrine. Je ne peux pas encore t'expliquer de quoi il s'agit mais tu le sauras bien assez tôt. Je ne serais pas toujours à tes côtés pour te protéger, mon garçon. Il faut que tu saches te débrouiller, que tu sois fort. Et surtout, le plus important : tu ne dois parler à personne de ce que nous vivons actuellement et de ce que tu as pu vivre. Tu m'as bien compris ? »
Lorsqu'il n'était qu'un petit enfant, Eren ne comprenait pas pourquoi son père lui répétait sans cesse ces quelques phrases avant de s'endormir. À dire vrai, il s'en moquait un peu, prenant ça comme une histoire du soir, ou encore comme un « bonne nuit » de la part de son papa déjà bien absent. Mais plus il grandissait moins il comprenait réellement ce que voulait dire Grisha. Et un soir, il fut enlevé sous ses yeux, et assassiné dans la rue. Le cadavre fut porté disparu, il s'était comme volatilisé et aucune trace du meurtre ne fit retrouvée.
Eren secoua la tête, tentant de chasser ses idées brumeuses et noircies. Mikasa lui chuchota :
« Arrête de te faire du mal… Je suis certaine que ça va bien se passer.
- Si tu le dis… »
Le jeune homme planta par réflexe un sourire forcé sur ses lèvres, pour faire bonne figure devant Armin. Et alors que Mikasa avait à peine toquer, la porte s'entrouvrit. Eren s'était préparé à être un peu secoué par cette retrouvaille mais ce fut un véritable séisme. À peine avait-il vu la frimousse d'ange de son vieil ami, que presque toutes leurs journées ensembles lui revinrent en mémoire. Ces longues balades près de la rivière de leur cité. Cette fois où Armin s'était fait attaqué par des voyous et qu'Eren leur avait sauté dessus sans vergogne. Cette fameuse soirée où le blond avait tenté de prendre la main d'une fille dont il était amoureux mais qu'il s'était finalement pris une claque... Que Mikasa et lui étaient parti lui faire une leçon de morale sur ce qu'elle venait de louper.
Mikasa…
c'était la première fois qu'il se rappelait d'elle distinctement.
Tout tournait beaucoup trop vite dans la tête d'Eren. En une fraction de seconde, il se retrouva à serrer Armin dans ses bras de toutes ses forces. Le petit blond lui rendit la pareille, sans cacher les petites larmes de joies qui avaient perlé aux coins de ses yeux.
« Eren ? » hoqueta-t-il.
Trop ému par cette retrouvaille, l'adolescent se contenta d'acquiescer, le nez toujours fourré dans l'épaule de son ami. Ils restèrent ainsi pendant une bonne vingtaine de secondes sous le regard attendri de Mikasa. Et lorsqu'il se séparèrent, Armin déclara, regardant Eren dans le blanc des yeux :
« J'avais perdu espoir. Je pensais ne jamais te revoir et... s'étrangla-t-il, trop ému.
- … et me voilà, finit-il, au moins aussi agité que son ami.
- Qu'est ce qu'il s'est passé ? lui cria-t-il, toujours en larmes, le timbre de voix grésillant. Pourquoi es-tu parti si longtemps ? Sans nous laisser ne serait-ce que le moindre signe de vie ? Nous pensions que tu étais mort ! Tu sais comment j'ai pu me sentir pendant tou ce temps ? Amputé ! le poussa-t-il, hurlant. Déchiré ! J'étais brisé Eren, brisé... comme si une partie de moi avait disparu pour toujours, chuchotait-il à présent. C'est une sensation affreuse, Eren. Tellement affreuse que j'ai bien cru ne jamais m'en remettre. Mikasa est plus forte que moi, je savais qu'au fond, elle arriverait à gérer ce manque. Mais moi… »
Il fondit en larmes dans ses bras, son poids tout entier reposant sur le buste d'Eren. Ce dernier fut attendri par ce geste amical et si spontané. Comment avait-il bien pu l'oublier ?
« C'est fini Armin, je suis là. Et je ne vous quitterai plus jamais : j'ai intégré le Bataillon et je vais combattre aux côtés de Mikasa.
- Viens me parler de ça à l'intérieur. »
Alors qu'Eren s'avançait doucement vers l'intérieur de l'habitation, Armin fit une bise à Mikasa, comment avait-elle fait pour retrouver leur meilleur ami ?
La maisonnette était dans un sous-bois, bien loin de Shiganshina, dans la petite campagne de Trost, bercé par le doux sifflement des oiseaux matin et soir. Des couleurs chaudes comme l'orange (plutôt terre cuite) et le jaune dominaient complétement les autres. Les murs étaient couverts d'une matière résistance leur offrant robustesse et élégance. Les poutres apparentes montraient à quel point la chaumière était vieille. Des tas de petits bibelots anciens trônaient fièrement sur les étagères en bois brun, et proposaient un charme pittoresque à la pièce principale. Et enfin et surtout, une grande et belle cheminée faisait loi en plein milieu de la salle, dans laquelle un feu de bois se consumait, laissant crépiter doucement ses braises.
« C'est époustouflant… laissa échapper le jeune homme. Je n'avais jamais vu d'aussi jolie maison… » Il sembla réfléchir un instant, et un peu dépité il se reprit : « Enfin, je crois me souvenir n'avoir jamais vu d'aussi jolie maison. Mais bon… »
Pendant cet instant d'absence, Mikasa tenta d'expliquer le plus rapidement à Armin, la situation délicate dans laquelle ils se trouvaient il fallait absolument que le jeune érudit lui fasse retrouver ses souvenirs, coûte que coûte. Bien sûr, ça n'allait pas être une partie de plaisir, s'il y parvenait, Eren allait se remémorer la mort de sa mère et la raison pour laquelle son père et lui s'étaient enfuis, mais justement : ces informations, bien que tragiques, étaient plus que cruciales.
« Assieds-toi, je t'en prie.
- Merci, fit-il en se posant non sans délicatesse sur le vieux sofa molletonné.
- Alors… que me vaux cette visite inattendue ? Où étais-tu parti ? J'ai mille questions à te poser !
- Disons que je n'ai pas vraiment eu le choix, expliqua-t-il, c'est Mikasa qui en a eu l'idée. Et je me suis bêtement contenté d'acquiescer à sa requête ne trouvant ni queue ni tête. Je ne pensais pas qu'il me ferait me rappeler de quoi que ce soit, à dire vrai.
- Me voir ne t'as donc rien fait ? s'enquit Armin.
- Au contraire ! s'exalta Eren. Revoir ta petite tête blonde, m'a fait me rappeler de plusieurs souvenirs dont je ne connaissais même pas l'existence avant cela. Je me suis rappelé de tous nos après-midis au bord de la rivière, continua-t-il, le sourire aux lèvre. Et puis, tu te souviens de cette fille, la petite avec les couettes ? »
Le visage d'Armin se tint alors d'une couleur carmine. Apparemment, bien qu'ancien et terriblement honteux, se souvenir s'était encré dans sa mémoire et il voyait très bien de quoi Eren voulait parler.
- Et bien, poursuivit-il, je me suis rappelé de la fois où tu lui avais tenu la main et qu'elle t'avait collé la plus grande baffe de toute ta vie. »
Mikasa laissa échapper un rictus qu'elle s'empressa de cacher suite à la réaction de son ami, ne cherchant pas à la blesser. Ce dernier prit une mine faussement boudeuse pour exprimer son mécontentement à l'égard du rappel de ce mauvais temps où il osait encore faire les choses quand il s'agissait de relations.
- Mikasa et moi étions allé lui parler, je me souviens... »
La brune s'extasia suite à cette nouvelle. Eren se souvenait donc d'elle ! Il ne l'avait pas complétement oubliée ! Elle lui sauta dans les bras.
« Oh, mon petit Eren, tu m'as tellement manqué ! »
Ce dernier manqua de s'étouffer suite à l'assaut impromptu. Elle le renversa carrément par terre et se retrouva assise à califourchon sur lui, sa main résolument posée sur sa joue. Ce geste, bien qu'anodin pour le brave garçon fut un grand bouleversement dans le corps de Mikasa. Secouée par ces retrouvailles, elle se releva d'un coup, gênée. Il se redressa et raconta :
« Vous savez, ça peut paraître étrange, mais mon père ne m'a jamais parlé de vous. Il m'avait dit que j'avais toujours été un petit gars solitaire - chose que je suis restée jusqu'à maintenant - et que lorsque nous habitions dans ma cité détruite, je m'éloignais des autres enfants.
- Sérieusement ? Gr… Grisha a dit ça ? fit Armin estomaqué. Mais pourquoi ?
- Je n'en sais rien.
- Eren, continua Mikasa, tu as parlé de « ta cité détruite ». Tu parlais bien d'Ektyos ?
- Évidemment, vous ne savez que trop bien ce qui est arrivé à notre ville ? N'est-ce, pas… ? »
Sa voix était devenue un murmure à la fin de sa phrase. Il comprenait tout seul que son père lui avait encore une fois menti. Mais pourquoi avait-il fait ça ? Pourquoi lui avoir caché toutes ces choses ? Eren ne tenait plus, il voulait tellement pouvoir lui parler, tellement pouvoir lui demander pourquoi toutes ces cachotteries et ces mensonges, mais malheureusement Grisha n'était plus.
« Ektyos n'est pas détruite… hein ? fit-il. »
Mikasa et Armin hochèrent de la tête en même temps. Eren, souffla un grand coup, de rage et d'incompréhension.
« Mais d'un côté, ton père a peut-être bien fait de t'amener hors de la ville. Elle est devenue très dangereuse après l'… Après la… »
La grande cherchait ses mots Erwin l'avait pourtant prévenue, il ne fallait pas qu'elle fasse allusion à la mort de la mère Jäger devant Eren, pas maintenant en tout cas. Mais elle venait de faire une grosse erreur. Les grands yeux verts cherchaient la réponse aux travers des iris noires de Mikasa. Elle se mit à balbutier :
« … Quelqu'un à faim ? »
Elle se leva d'un coup, paniquée, et alla vers la cuisine avec précipitation. Eren, incrédule, lança un regard interrogatif à son ami. Ce dernier avait manifestement compris qu'il ne fallait en aucun cas relater la mort de Carla. Il se contenta d'hausser les épaules, comme si de rien n'était. La sonnerie du téléphone de Mikasa retentit, brisant le silence de plomb qui régnait dans la salle depuis qu'elle avait quitté la pièce. Cette dernière arriva en un sursaut et décrocha avant que l'un d'eux n'aient récupéré son appareil.
« Allô ? »
Un court instant, elle hocha de la tête et finit par dire, avant de raccrocher brusquement :
« On arrive. »
Elle attrapa la main d'Eren et l'entraina vers la sortie de la maison. Ce dernier ne comprenait vraiment rien :
« Qu'est-ce que … ?
- Le major te veut à ses côtés, on part tout de suite. »
Eren n'eut même pas le temps d'embrasser Armin, ni même de lui adresser quelques mots de plus que Mikasa avait entrainée l'adolescent en dehors de l'habitation.
Lorsque les deux adolescents arrivèrent au bureau, Levi attendait les bras croisés, un regard excédé plaqué sur le visage. Erwin, paraissait fatigué également. Le soir pointait le bout de son nez et les derniers rayons du soleil étaient filtrés par les stores de la fenêtre.
« Eren, nous avons bien réfléchi. Tu vas aller vivre chez Levi, le temps qu'on te trouve un autre endroit où rester. Pour l'instant nous n'avons pas d'autre solution. »
Le jeune homme paraissait complétement aberré que Levi ait accepté cette requête après la façon avec laquelle il s'était comporté lorsqu'on lui avait annoncé qu'il allait devoir veiller sur lui. Mais après avoir vu le regard du caporal, il comprit qu'il n'avait eu d'autre choix que de se soustraire à la volonté du major.
« J'imagine que je n'ai pas mon mot à dire ? soupira-t-il.
- Oh pitié, gamin, coupa Levi, tu crois réellement que cette situation m'enchante ?
- Ça va, je n'ai rien dit, s'exaspéra ce dernier en évitant soigneusement son regard.
- Erwin, je te jure, je n'en suis pas capable.
- Je pensais que rien n'était impossible pour le grand Ackerman...
- C'est vrai. Mais tu risques de retrouver ce merdeux dans un autre état demain matin s'il continue à me péter les couilles en jouant au plus malin.
- Levi, tu vas protéger ce petit, le loger, et tu vas faire ça bien, parce que je te le demande. Dis-toi que c'est pour le bien de la cité et que dans un sens, tu contribues à la paix future. »
Levi attrapa le bras d'Eren et l'entraina avec lui en dehors du bureau. Il était vraiment énervé. L'adolescent essaya de se dégager de l'étreinte de ce dernier. Pas un mot ne fut prononcé sur le trajet du bâtiment à la moto. Levi lui tendit le casque mais Eren le refusa de la main et lança :
« Toi comme moi, ne voulons pas de cette situation. Donc tu n'as qu'à dire à Erwin que je couche avec… » Il rougit jusqu'à la racine de ses cheveux : « … que je dors chez toi, rectifia-t-il, et moi je me trouverai un autre endroit où passer mes nuits. J'ai récemment vu Armin, un de mes amis, je pense qu'il sera assez gentil pour me laisser vivre chez lui.
- Ferme là un peu. Erwin m'a donné des ordres et je vais les suivre.
- T'es un bon petit soldat Levi, pas vrai ? » provoqua Eren, ne mesurant absolument pas la dangerosité de la situation.
Levi se rapprocha doucement, une lueur terrifiante dans les yeux. Son cou était contracté mettant en avant ses muscles sterno-cléido-mastoïdien. Le regard d'Eren se posa sur les clavicules apparentes du caporal. S'éternisant un peu trop, il ne savait même pas pourquoi d'ailleurs. C'était comme un halo de lumière dans l'obscurité : il se sentais happé. Le brun agrippa les joues d'Eren de sa main droite, refermant cette dernière. La bouche du plus jeune se retrouva, comme emprisonnée.
« D'accord, on va mettre quelque chose au clair maintenant. Je suis ton supérieur. Tu as beau dormir dans mon appart', être aussi rebelle que tu le veux, mais maintenant tu me vouvoies, tu me respecte c'est clair ? Et la prochaine fois que tu m'appelle par mon prénom, je te coupe les couilles et je les accroche dans mon salon comme trophée, tu m'as bien entendu ? »
Eren fut perdu pendant la tirade de son caporal. Il ne savait pas pourquoi il n'avait pas réussi à le regarder dans les yeux, c'était un peu étrange. Son regard se bloquait indiciblement sur la gorge de Levi, qui se mouvait au fur et à mesure qu'il parlait. Sa pomme d'Adam vrillait et ses muscles se contorsionnaient entre chacune de ses paroles. C'était un spectacle prodigieux et terriblement intéressant à observer.
« Oï, morveux t'as compris ce que je t'ai dit ? »
Sa tête se souleva dans un mouvement rapide, à s'en faire claquer les trapèzes. Il acquiesça, intimidé. Il se rendit compte d'à quel point il dépassait les bornes. Il l'avait toujours fait. Mais cette fois c'était différent, il allait devoir cohabiter avec un homme plus puissant que lui en tout point, et il devait cesser de faire n'importe quoi.
« Monte. »
Pendant la virée en moto, il se sentit bien. C'était curieux, un terrain qu'il n'avait jamais expérimenté, quelque chose dans ce genre. Il avait l'impression qu'il pouvait faire ce qu'il voulait maintenant, Eren avait un filet de sécurité appelé Levi. Il positionna ses mains autour des hanches du caporal. Sa tête tournait, cela faisait une bonne dizaine de minutes. C'était décidé, il allait mettre sa fierté de côté et accepter le fait que Levi avait un total contrôle sur lui. Bien sûr, il n'allait pas non plus se laisser manipuler comme une marionnette mais il comptait bien faire des efforts. Après tout, il lui devait bien ça : il lui avait tout de même sauvé la vie.
Ils arrivèrent devant l'appartement et Eren se souvint de la nuit dernière, alors qu'il était venu ici pour la première fois. S'était-il attendu à revenir ici de sitôt ? Absolument pas. Vraiment rien n'aurait pu prédire tout ce qui allait se passer dans cet appartement, oh, ça non.
Nous y voilà ! À la base, je voulais scinder ce chapitre en deux parties, mais ça vous aurais fait deux petits bouts et je préférais garder une longueur à peu près équivalente à celle du premier chapitre... m'enfin, on verra bien ce que ça donne. N'hésitez pas à me donner votre avis, si vous trouvez que c'est trop court, ou trop longs... Bref, les reviews sont les bienvenues ! Bonne nuit à toutes et à tous !
