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LA PARADE DU GRIFFON
Lorsque Scorpius se passa de l'eau sur le visage, le lendemain matin, il put constater à quel point il avait passé une très mauvaise nuit. Posté devant le miroir de ses toilettes personnelles (autre privilège des préfets-en-chef), il plongea son regard blasé dans ses yeux cernés. Son nœud de cravate pendouillait mollement autour de son cou et il avait même l'air plus pâle que d'habitude. Il fut pris d'une quinte de toux, certainement dûe au paquet de cigarettes qu'il avait terminé à la fenêtre de son immense chambre.
Le pauvre garçon s'était fait du mouron. L'air de désespoir mêlé de colère de son amie n'avait plus quitté ses rêves et il s'était retrouvé à contempler la nuit sombre de septembre de sa fenêtre, fumant clope sur clope. Durant son insomnie méditative, il en avait conclu qu'il s'en voulait. Pire, il s'inquiétait. Il aurait dû s'assurer que Rose n'aurait plus des pensées aussi morbides au lieu de l'engueuler pour la petitesse de ses motivations suicidaires. Il se sentait aussi impuissant. L'idée d'un Chase souriant, seul responsable des tourments amoureux de Rose, et insouciant, le rendait malade. Il se promit de s'excuser auprès de Rose dès qu'il la croiserait ; en espérant qu'elle ne le gifle pas une nouvelle fois.
Il sortit de ses appartements privés et ne rencontra aucun de ses homologues dans la salle commune. Il ne s'en étonna pas ; l'heure était déjà avancée et il devrait se dépêcher s'il voulait avaler quelque chose avant son premier cours de l'année. Il passa la gargouille qui cachait l'entrée et rejoignit rapidement la Grande Salle où régnait une grande animation. Les élèves les plus matinaux se levaient déjà en groupe pour retrouver leur salle de classe. Lorsque Scorpius pénétra dans la Grande Salle, il nota les nombreux regards et gloussements féminins sur son passage. Il était habitué à ce genre de gamineries, depuis sa cinquième, quand la puberté avait enfin été clémente avec lui. De petit boutonneux pâlot, il était devenu le beau blond aux yeux bleus, le mauvais garçon, blasé mais si séduisant, parfois même un peu effrayant.
Scorpius se dirigea machinalement vers la table des Serpentards et repéra sans problème son meilleur ami, Albus Potter, un toast dégoulinant de marmelade dans une main et un bouquin de sortilèges dans l'autre. Comme à son accoutumée, son ami faisait totalement abstraction du monde qui l'entourait. Pour lui aussi, les jeunes filles innocentes lui lançaient des œillades emplies d'envie. Il fallait avouer qu'Albus s'était embelli, rien que cet été. Ses cheveux avaient tellement poussé qu'il devait se les attacher pour ne plus les avoir constamment devant les yeux. Son visage s'était dépouillé des dernières rondeurs de l'enfance et Albus avait hérité du charme charismatique de son père. Mais même après toutes ces années aux côtés de son Don Juan d'ami, il n'avait toujours pas compris comment s'en servir ou du moins, n'avait jamais compris l'utilité de plaire. Albus avait cela de frustrant : il possédait ce talent pour cerner les gens d'un simple coup d'oeil par dessus ses lunettes rondes, sans toutefois utiliser ces informations à ses fins. Ou alors, s'il venait à s'en servir, c'était toujours pour aider les autres ou s'arranger pour qu'ils lui fichent la paix.
Même lorsque Scorpius lâcha lourdement son sac sur le sol et qu'il s'écroula sur le banc à côté de lui, Albus ne détourna pas les yeux de son livre. Scorpius en avait l'habitude. Le Serpentard piqua une saucisse dans l'assiette de son camarade distrait et l'attaqua d'un coup de dents vorace, éclaboussant la table de jus de viande.
— J'ai toujours détesté ta façon de manger, lâcha Albus.
Scorpius ne répliqua pas ce qui interpella son ami. D'ordinaire, Malefoy ne manquait jamais de briller par une réflexion cinglante. Cette fois-ci, il avait la tête ailleurs et regardait droit devant lui, vers la table des Gryffondors. Albus s'arracha enfin à sa lecture passionnante pour se concentrer sur son ami. Il suivit son regard mais ne vit personne susceptible d'intéresser le Serpentard. Une nouvelle conquête peut-être ?
— Tu es en retard, dit Albus en sondant son ami qui continuait à dévorer sa saucisse, en balayant la table des Gryffondor des yeux.
— Je sais, dit-il, distrait.
Un groupe de filles se leva enfin en riant fort et le regard de Scorpius se figea. Il avait enfin trouvé Rose, en grande conversation avec la petite soeur d'Albus. Les sourcils de la grande rouquine aux cheveux ébouriffés, étaient froncés. Lorsqu'elle se tourna enfin dans la direction de Scorpius, elle lui adressa une moue boudeuse et détourna aussitôt les yeux. Scorpius lâcha sa fourchette dans un geste rageur.
— Fais chier ! Elle m'en veut encore !
— Je m'habituerais jamais à tes grossièretés moldues. Tu parles de Rose ? demanda Albus en mordant enfin dans son toast.
— Ouais, j'ai dit un truc qu'il fallait pas et elle m'a balancé une tarte en pleine figure.
— C'est pas la première fois..., commenta Albus, blasé.
— Cette fois, c'est différent. Je crois que j'ai déconné, dit-il après un temps de réflexion.
Albus cacha à peine le ricanement qui faisait doucement secouer ses épaules.
— Pourquoi tu te marres ? s'offusqua Scorpius.
— Pour rien, s'étrangla-t-il. Tu me surprendras toujours.
Il but une gorgée de jus de citrouille en lâchant un dernier soupir de bonheur avant de retourner à sa lecture. Scorpius le scruta, méfiant. Il savait que son ami avait toujours un train d'avance sur lui et qu'il était capable de voir ou d'anticiper des choses que nul autre n'aurait su discerner. Il était cependant si frustrant qu'il garde ainsi le secret, surtout lorsque cela le concernait.
Sans crier gare, le nouveau professeur de potion se planta devant eux, une liasse de parchemin entre ses petites mains. Le professeur Parkinson, une grande sorcière squelettique aux cheveux sombres et flasques leur adressa un sourire crispé qui était incroyablement faux. Elle n'était pas la nouvelle directrice de la maison Serpentard pour rien.
— Messieurs Malefoy et Potter, dit-elle d'une voix mièvre, j'ai beaucoup entendu parler de vous...
Elle tendit deux feuillets aux élèves.
— Vos emplois du temps, messieurs. Si vous avez la moindre question ou la moindre inquiétude, n'hésitez pas à frapper à ma porte, d'accord ? J'ai hâte de vous retrouver à mon cours.
Elle s'éloigna d'un pas traînant, emmitouflée dans sa robe verte bouteille et son chapeau posé de travers sur sa tête. Elle continua sa distribution sans toutefois adresser un mot d'encouragement aux autres élèves de sa Maison.
— Quel traitement de faveur ! ironisa Albus en refermant son livre d'un coup sec.
— Je la connais, dit Scorpius. Elle était souvent en affaire avec mon père. Le genre Serpentard pure souche.
— La belle époque..., continua Albus.
— L'ère des grands sorciers…
— Le Sang Sur ! rit Albus, faisant sourire Scorpius.
Le sujet était épineux pour Malefoy et Albus l'avait bien compris depuis le temps. Toute sa scolarité, il avait dû se battre contre la réputation de Mangemort de sa famille. Même chez lui, il ne supportait plus la philosophie de supériorité du sang que lui avait inculqué son père, malgré l'implication de ce dernier dans la grande guerre et la destitution de la famille Malefoy. Il n'était pas rare qu'un élève ne lui crache dessus en le traitant de « sale Mangemort ». Lorsque Rose traînait encore avec eux, elle sautait sur ce genre de type comme une lionne et le tabassait à coups de poing, en oubliant toujours de sortir sa baguette (ce qui lui avait valu pas mal de retenues). Mais depuis deux ans, depuis que Rose fréquentait beaucoup plus les gens de sa Maison, c'était à Albus de protéger Scorpius de ce genre de médisance ; et le seul moyen qu'il avait trouvé (hormis la violence), c'était d'en rire. Ce n'était pas aussi dévastateur ou efficace qu'un bon uppercut mais cela avait le mérite de changer les idées de son meilleur ami.
Les deux garçons jetèrent un oeil sur leur tout nouvel emploi du temps. Scorpius poussa une petite exclamation de joie :
— Génial ! J'ai étude des Moldus en première heure !
Il finit d'engloutir son petit-déjeuner et eut à peine terminé lorsque les mets délicieux s'évanouirent par enchantement. Scorpius se leva de table et fourra son emploi du temps dans son sac, un large sourire aux lèvres.
— Moi, j'ai soins aux créatures magiques, dit Albus sans émotion.
— Je ne comprends pas pourquoi tu as pris cette matière en option…
—J'aime bien, haussa-t-il les épaules. Ça me détend.
Scorpius donna une claque dans le dos de son ami signifiant qu'ils se reverraient au prochain cours.
Ragaillardi par un bon petit-déjeuner et par l'excitation de redécouvrir sa matière préférée, Malefoy adressa à large sourire aux jeunes filles de cinquième année qu'il croisa dans l'escalier menant au deuxième étage, les faisant presque s'évanouir de bonheur.
OoO
Rose se rendait à son tout premier cours de sa toute dernière année à Poudlard. Elle avait de la chance, elle commençait par sa matière préférée en dehors du quidditch : soins aux créatures magiques. Avec toutes ces pensées qui se bousculaient dans sa tête, elle n'aurait pas eu la force d'être attentive à un cours comme « Potions ».
Dès son arrivée dans la Grande Salle, elle avait foncé sur Lily, coupant sa cousine dans un compte rendu détaillé de ses vacances d'été avec ses amies de son année. Après avoir envoyé bouler lesdites amies, Rose lui avait tout raconté : son désespoir devant Chase enlacé avec une autre fille, son coup de folie à la tour d'astronomie et Scorpius... En écoutant le récit de sa cousine, Lily avait pris, tour à tour, l'air outré, effrayé pour ensuite s'illuminer à la simple énonciation de Scorpius.
— C'est lui qui t'a sauvé ? demanda Lily, les yeux brillants.
— Sauver, c'est vite dit ! répondit Rose boudeuse. Il m'a plus déboîté le bras pour ensuite m'engueuler sous la pluie. Je n'allais même pas sauter de toute façon. J'étais... j'ai été stupide.
Lily donna un coup de poing sur l'épaule de son amie qui laissa échapper un petit cri de douleur.
— Qu'est-ce qui te prends ?
— C'est pour avoir tenté de te suicider sans même me dire que tu étais malheureuse.
La petite rouquine au yeux bruns refrappa sa cousine au même endroit.
— Ça, c'est pour avoir voulu te suicider pour une histoire de garçon !
Enfin, Lily lui assena une pichenette sur le front, ce qui acheva sa cousine.
— Et ça, c'est parce que tu as oublié que tu étais une Gryffondor! Les Gryffondors ne cèdent jamais au désespoir. S'ils sont vaincus, ils se relèvent et ils affrontent leurs problèmes !
La petite Lily n'avait pas haussé la voix mais son expression en disait long ; elle était verte de rage. Rose se sentit honteuse. Sa cousine avait toujours eu beaucoup plus confiance en elle et incarnait, avec sa petite carrure et ses manières de petites princesse, la bravoure des plus grands héros de la maison de Godric Gryffondor. Elle était belle et bien la fille d'Harry Potter et de Ginny Weasley, la bravoure de l'un combinée à l'impétuosité de l'autre. Un cocktail qui pouvait parfois devenir explosif !
— Je devrais faire quoi, selon toi ? dit timidement Rose en grignotant un toast.
— Avec Scorpius ? demanda Lily pleine d'espoir.
— Non...non, non ! Avec Chase !
— Oh... ajouta la petite rouquine, déçue.
Lily Potter adorait le descendant Malefoy. Elle l'avait rencontré pendant les premières vacances d'été de ses grands frères qui revenaient de Poudlard. Albus s'était fait un ami (pour une fois ! Il était si désespérément timide), et avait présenté un garçon pâle comme un vampire, les cheveux blonds et l'air un peu intimidé. La famille avait été surprise. James était furieux. Albus lui avait confié que l'aîné ne lui avait pas adressé la parole de toute l'année, dès lors qu'il l'avait vu traîner avec ce sale Sang Pur de Malefoy. Son père et sa mère l'avait accueilli comme n'importe quel invité, heureux de voir Albus si content de s'être enfin lié d'amitié avec quelqu'un (et que celui-ci ne soit pas imaginaire).
Pour Lily, ce fut le coup de foudre. Elle ne lâcha plus Scorpius d'une semelle, suivant les deux garçons en les interrompant dans tous leurs têtes-à-têtes pour demander un câlin au petit garçon blond ou s'il avait le temps de jouer à la poupée avec elle. Il avait toujours accepté, même si cela devait l'ennuyer au plus haut point. Scorpius avait toujours été gentil et drôle avec Lily et celle-ci admirait son intelligence, sa répartie et son charme déjà naissant à l'époque. Avec le temps, la jeune fille avait calmé ses ardeurs. Mais elle ne pouvait s'empêcher de garder une tendresse nostalgique pour le beau jeune homme qui avait été son premier amour, en quelque sorte.
— Alors ? s'impatienta sa cousine.
— Eh bien... je te répéterai les mêmes conseils que je t'ai donné pendant toutes les vacances : oublie-le ! Ce Chase ne sait pas ce qu'il veut, dit-elle en agitant la main comme pour chasser une mouche. Et s'il te pousse au suicide à la moindre contrariété, il n'est vraiment pas fait pour toi !
— Je sais..., gémit Rose en chipotant à son assiette. Mais il est si beau !
Elle leva la tête en espérant l'apercevoir à sa table. À la place, elle croisa le regard de Scorpius, déchiquetant une pauvre saucisse entre ses dents. Rose se rappela de ses paroles au sommet de la tour. Elle se rappela aussi l'avoir giflé, plus fort que d'habitude. Elle détourna aussitôt les yeux, avec une pointe de culpabilité. Au fond, il avait eu raison de l'engueuler ; elle avait été si stupide.
Après que le Professeur Londubat eut distribué les nouveaux emplois du temps à chacun, Rose quitta Lily en lui promettant d'oublier Chase et ses envies morbides. Elle avait donné sa parole, mais cela n'allait pas être aussi facile que cela. Elle savait très bien qu'elle assisterait à ce premier cours avec lui. Elle se souvint de son allégresse lorsqu'elle avait découvert qu'il aimait les animaux autant qu'elle. Elle avait admiré sa bonté portée aux petits Niffleurs qui venaient renifler sa paume à la recherche de pièces d'or, l'année dernière le sourire qu'il lui avait adressé lorsqu'il avait vu l'animal approcher et lorsqu'il lui avait pris la main à la fin du cours…
Rose se gifla mentalement. La voix menaçante de Lily résonna dans sa tête. Il fallait qu'elle oublie et c'est ce qu'elle ferait !
— Bienvenue ! Bienvenue ! s'exclama Hagrid d'une voix tonitruante en faisant signe aux élèves de septième année d'approcher.
Le garde-chasse de Poudlard restait fidèle à lui même. Malgré les nombreuses années depuis la Grande Guerre, il avait très peu changé peut-être un peu plus de cheveux blancs dans son épaisse tignasse noire, mais sa carrure restait toujours aussi imposante. Il afficha un large sourire, surtout à Albus et à Rose qu'il reconnut tout de suite. Il avait été si heureux lorsqu'ils lui avaient annoncé qu'ils continuaient son cours en option (chose que leurs parents n'avaient pas faite du temps de leur propre scolarité).
Hagrid avait une préférence pour la jeune Weasley qui avait hérité de la générosité de sa mère et du tempérament de feu de son père. Il était toujours heureux lorsque Rose se rendait à sa cabane, tous les samedis après l'entraînement de Quidditch, pour qu'il lui montre les nouvelles créatures qu'il avait déniché lors de ses escapades et il avait passé de longues heures à discuter des traitements à donner aux différentes créatures qui peuplaient la Forêt Interdite avec la jeune fille. Il y a longtemps de cela, elle venait toujours avec Albus et le jeune Malefoy pour une tasse de thé, rappelant ainsi au Gardien des clés de Poudlard le trio légendaire d'antan. Mais même le garde-chasse avait remarqué la distance que les trois jeunes gens avait pris au fil des années.
— J'ai une grande susprise pour mes élèves préférés ! dit encore le demi-géant en faisant un clin d'oeil à Rose.
Celle-ci n'y prêta pas attention. Elle se tordait le cou pour apercevoir son beau prince charmant. Elle fut terriblement déçue lorsque le dernier retardataire n'était autre que son cousin, Albus Potter qui la salua distraitement, son long nez encore plongé dans un bouquin.
— Suivez-moi ! Dit Hagrid en se dirigeant de son pas pesant à l'orée de la Forêt Interdite.
Dépitée par l'absence de Chase, Rose ajusta la anse de son sac sur son épaule et suivit le petit groupe qui traînait dans le sillage du géant tout en bavardant gaiement. Albus marcha à ses côtés sans détacher les yeux de sa page.
— Coucou, cousine !
— Salut ! Pas la peine de me faire cracher le morceau. Je sais que Scorpius t'a parlé, se renfrogna-t-elle aussitôt.
— Aussi surprenant que ça puisse paraître, il n'a rien laissé échapper. Il m'a juste fait comprendre que vous étiez en froid...
Rose regarda droit devant elle. Scorpius n'était pas si puéril finalement. Il avait au moins eu la décence de tenir sa langue sans qu'elle ait eu à le menacer.
— Par contre, continua Albus distraitement, Lily m'a tout dit.
— Quoi ?
Albus lui lança un de ses petits sourires de vainqueur. Rose leva les yeux au ciel ; elle avait été stupide de croire que sa cousine ne dirait rien à son frère. Ces deux-là se disaient absolument tout. Derrière l'esprit analytique d'Albus Potter et ses connaissances extraordinaires sur les gens, se cachait bien souvent les potins et cancans de sa petite soeur. À deux, ils formaient les pires commères de Poudlard.
Tandis que les élèves papotaient en suivant toujours un Hagrid enthousiaste, Rose baissa la voix pour s'adresser à son cousin, en espérant que personne ne capte un mot de leur conversation.
— Il faut que tu comprennes que ce n'était pas sérieux ! J'étais...j'étais folle. J'ai complètement perdu la tête à cause...à cause de…
— Chase, termina Albus.
Rose n'aima pas le ton qu'avait emprunté Albus pour prononcer le nom du capitaine des Poufsouffles. Il était pompeux avec une légère pointe de mépris.
— Je sais que tu ne l'aimes pas, répliqua la jeune fille en devenant rouge pivoine. Mais ce sont mes affaires, d'accord ? Tu n'as pas à t'en mêler ! Et ne t'inquiète pas. Je ne recommencerai pas !
— C'est tout ce que je voulais entendre, dit Albus en haussant les épaules.
Hagrid fit stopper la joyeuse troupe devant un enclos. Les élèves se pressèrent sur les rambardes de bois pour admirer la créature enfermée. Rose s'approcha et s'émerveilla comme les autres en poussant un cri de surprise. Un énorme lion, qui avait deux fois la taille normal de ses homologues moldus, piétinait la terre battue de son enclos. Son pelage scintillait sous les pâles rayons du Soleil. Sa crinière de feu ondulait au gré du vent. L'animal surnaturel était pourvu de deux grandes ailes au plumage d'un blanc éclatant. Il les déplia en s'étirant paresseusement devant les regards ébahis des septièmes années. Lorsqu'il les rabattit, le souffle du vent décoiffa plus d'un élève au premier rang.
— N'ayez pas peur ! Il est domestiqué depuis longtemps. Il ne vous fera aucun mal, dit Hagrid pour les rassurer.
À la vue de la créature, Albus referma son livre et observa l'animal avec grand intérêt. Rose comprit que ce lion devait être très spécial pour intéresser à ce point son cousin.
— Il s'appelle Raymar. Il a appartenu à plusieurs générations de grands sorciers. Le dernier est décédé il y a peu et ses proches ont eu la bonté de l'offrir à l'école de Poudlard pour des passionnés comme nous. Bien ! dit encore Hagrid en se frottant les mains. Qui pourrait me dire à quelle espèce de créature appartient Raymar ?
— C'est un griffon, dit Albus qui n'avait toujours pas quitté des yeux la créature.
— Bravo ! S'exclama Hagrid. Dix point pour Serpentard.
Personne ne s'en étonna. Depuis des années, Albus Potter avait toujours réponse à tout. Ce n'était pas pour rien que Serpentard gagnait la Coupe depuis cinq ans. Albus remportait les points avec son esprit et Scorpius remportait l'autre avec le Quidditch. Albus était si intelligent qu'il lui arrivait de corriger certains professeurs lorsqu'ils se trompaient et qu'il les trouvait trop stupides.
Rose contempla le majestueux lion qui se prélassait dans les dernières zones de lumière du ciel gris d'automne. Elle le trouva incroyablement beau et avait une envie irrépréhensible de caresser son pelage sans aucun doute soyeux. Cela aurait été stupide de le faire. Si Hagrid lui avait bien appris une chose, c'était de toujours observer avec attention les réactions d'une créature inconnue, le plus à l'écart possible avant de tenter quoique ce soit. Et c'est ce qu'elle faisait. Et plus elle observait ce griffon, plus elle se sentait attiré par lui.
— Le griffon est une créature très ancienne. On en trouve déjà dans les vieux papyrus des sorciers égyptiens. Il peut vivre plusieurs siècles, mais cela dépend de l'affection qu'il porte à son sorcier gardien. Voyez-vous, le griffon choisit un maître qu'il servira tout au long de sa vie ou jusqu'à la mort de celui-ci. Mais s'il aime son dresseur alors... il se peut qu'il se laisse mourir à la mort de ce dernier, terrassé par la douleur et la solitude.
Hagrid renifla, les yeux humides. Il sortit son mouchoir de sa poche, qui avait la taille d'une nappe, et s'essuya le visage en se raclant la gorge.
— Raymar est très vieux, continua-t-il d'une voix encore un peu brisée. Il a choisi de nombreux maîtres au fil des siècles mais n'a jamais trouvé Le Maître ! C'est pour cela que, malgré sa longue vie, il garde un comportement de jeune lionceau.
En effet, Raymar s'était éveillé de sa micro sieste et avait aperçu une pauvre souris qui sortait de terre. Il la poursuivit en sautillant comme un beau diable, soulevant la poussière à chacun de ses bonds. Malgré sa taille, le griffon était pourvu d'une agilité hors du commun. Il ne faisait pas bon de se retrouver entre ses griffes.
— Quelqu'un encore pour me dire quelles sont les spécificités du griffon ?
— Les griffons font partie des créatures légendaires, répondit Albus. Sa principale fonction est de garder des trésors extraordinaires. On s'en sert aussi comme créature de combat en de rares occasions. Tout dépend des désirs de son maître.
— Très bien ! s'exclama Hagrid, ravi. Encore dix point pour Serpentard. Comme tu l'as dit Albus, les griffons ont été catalogué « Créatures légendaires » depuis que des sorciers grecs, dans l'Antiquité, s'en servaient dans leur combat contre les envahisseurs. Attention, qui dit créature légendaire dit danger ! Chaque créature de ce rang représente un danger mortel pour n'importe quel sorcier expérimenté. Il s'agit d'être prudent.
À ces mots, plusieurs élèves s'écartèrent vivement de la rambarde. Rose et Albus étaient les seuls à ne pas bouger, fascinés. Hagrid ouvrit soudain la barrière et entra dans l'enclos devant l'air estomaqué de ses élèves. À son arrivée, le griffon délaissa son potentiel dîner pour se concentrer sur le demi-géant. Hagrid attendit qu'il s'approche pour le gratter à l'oreille ce qui fit monter un ronronnement d'extase dans la gorge du lion.
— Il n'a pas l'air si terrible que ça, fit remarquer Cédric Dickson, un garçon à lunettes de Serdaigle.
— Raymar a l'habitude des hommes, répondit Hagrid, Il a quasi travaillé toute sa vie dans les coffres de Gringotts pour le compte de famille puissantes. Mais il y a une raison pour que je puisse l'approcher ainsi sans avoir peur de me faire tuer... Quelqu'un aurait-il une idée? demanda-t-il en caressant l'épaisse crinière du griffon.
Sans surprise, Albus leva la main.
— Vous étiez à Gryffondor…
— Excellent Albus ! Vingt points pour Serpentard !
— Je ne comprends pas, dit bêtement Célia Travis, une autre élève de Poufsouffle à l'épaisse chevelure blonde retenue en natte.
— Le jeune Potter a vu juste, rit Hagrid qui essayait de contenir les élans d'affection du griffon. Les griffons sont très attirés par les sorciers qui ont appartenu à la maison de Godric Gryffondor. Selon la légende, les touts premiers griffons auraient été élevé par les lointains ancêtres de la famille Gryffondor. Ce qui explique leur nom et l'emblème du lion pour cette maison. Depuis, l'espèce aurait un faible pour toute personne ayant une personnalité digne des Gryffondors. Je vais vous montrer...
Hagrid lança un énorme morceau de bidoche qu'il gardait sur le côté, un peu plus loin dans l'enclos et le griffon se précipita sur la friandise. Le professeur en profita pour rouvrir la barrière.
— Il me faut un Gryffondor... Rose ! Approche.
Le demi-géant lui fit signe d'entrer. Rose s'étrangla à moitié en voyant la grosse paluche d'Hagrid qui lui demandait de le rejoindre et les pattes du griffon qui plongèrent sur la demi-carcasse de vache un peu plus loin. Elle fit quelques pas en essayant de faire fît des airs désolés de ses condisciples. Elle voyait dans leurs yeux son corps déchiqueté par les crocs acérés du fauve légendaire. Malgré sa peur, elle se cramponna au courage de sa Maison et passa la rambarde pour rejoindre la main tendue d'Hagrid.
Il la fit avancer près de l'animal. Celui-ci arracha d'une seule bouchée un énorme steak sur la demi-vache que lui avait lancé Hagrid. Rose pouvait sentir, dans son dos, l'attention craintive mais malgré tout excitante des élèves qui s'étaient sûrement pressés contre la rambarde afin d'assister au spectacle. Le griffon se tourna soudain vers la jeune fille qui fut happée par ses deux iris d'un violet profond. L'animal se figea tout à coup, comme la Gryffondor au bord de l'évanouissement.
— Ne bouge plus, Rose ! lui conseilla Hagrid.
Elle obéit immédiatement, trop heureuse qu'on le lui demande. Raymar se redressa élégamment, ébouriffant sa crinière et dépliant lentement ses deux grandes ailes. Il posa une première patte devant Rose qui sentit dans tout son corps la secousse du poids de l'animal. Raymar s'approcha tranquillement, tout en restant aux aguets. Rose constata, avec horreur, qu'elle faisait la taille d'une de ses pattes et frémit lorsqu'il baissa la tête près de la sienne. La bête renifla bruyamment dans ses cheveux bouclés. Elle se retint de pousser un cri d'horreur. Raymar lui tourna autour pendant un moment qui lui sembla durer une éternité. De temps en temps, il rejetait soudain sa tête en arrière ou gonflait le buste en déambulant majestueusement autour de la jeune fille. Au début, Rose craignait ses réactions étranges qui ne présageaient qu'un violent coup de griffes imminent. Puis, la peur laissa place à la curiosité. Puis, elle comprit enfin le manège de cette étrange créature.
Il paradait ! À l'image des vertus cultivées par les élèves choisis dans la maison de Gryffondor, il paradait avec noblesse, à la limite de la fanfaronnade. Car nul n'était plus courageux et fort que les griffons tout comme l'étaient les Gryffondors.
Comme à son arrivée, Rose eut de nouveau l'envie de le toucher. Elle attendit qu'il repasse devant elle (le lion secoua triomphalement la tête) pour tendre la main. Raymar arrêta aussitôt son cirque et approcha son museau de la paume de la jeune fille. Il la renifla encore puis s'avança assez pour que Rose lui gratte l'oreille, ce qu'elle fit après un court moment d'hésitation. Raymar se mit à ronronner comme il l'avait fait avec Hagrid.
— Oh ! C'est merveilleux ! s'exclama Hagrid en applaudissant à tout rompre.
Les autres élèves l'imitèrent faiblement, encore trop tendus par la peur de voir la pauvre fille se faire dévorer. Rose continuait de caresser la tête de l'animal qui ronronna de plus belle. Elle riait à présent devant une créature qu'elle n'aurait jamais deviné aussi câline. Elle se retourna un bref instant pour croiser le regard d'Albus. Celui-ci posté derrière l'enclos, en sécurité, souriait à sa cousine, content de son bonheur. Cependant, ce sourire se figea lorsque l'ombre du griffon recouvrit soudain Rose entièrement. Hagrid poussa un cri de stupeur et lorsque Rose fit face au lion ailé, elle découvrit Raymar assit sur ses pattes arrières, la dominant totalement. Il avait perdu son air joyeux et farceur et fixait intensément la jeune fille. Rose s'était tétanisée de peur, incapable de bouger. La prestance de la créature la submergeait et elle crut défaillir lorsqu'il baissa curieusement la tête. L'animal la salua d'un air solennel et lorsque la peur disparut, Rose fit de même.
Le silence s'était fait autour d'eux. Rose caressa une dernière fois le griffon et se tourna vers l'assemblée médusée.
— Il m'a choisi, dit-elle d'une voix trop aiguë à son goût.
Elle se rendit compte qu'elle pleurait et Hagrid la rassura aussitôt.
— C'est normal, Rose. Lorsque les griffons choisissent leur maître, ça provoque toujours ce genre de réaction. Respire, ça ira mieux ! En tout cas, quel exploit ! Fantastique ! s'écria-t-il ému. C'est la toute première fois que je vois une parade de griffon ! J'en avais toujours rêvé. J'aurais espéré que ça tombe sur moi mais...bon. Si c'est toi, Rose, je suis content.
Il lui tendit son gigantesque mouchoir et Rose l'accepta de bon coeur.
— J'accorde cinquante points à Gryffondor ! annonça-t-il avec un grand sourire.
Rose rougit. C'était la première fois qu'elle faisait gagner autant de points à sa maison, surtout en dehors de ses performances de Quidditch. Les quelques autres élèves de Gryffondor applaudirent à tout rompre. Les autres grimacèrent ou lancèrent quelques gémissements plaintifs qui suintaient la jalousie. Rose n'y fit pas attention ; elle fonça hors de l'enclos pour se jeter dans les bras de son cousin qui en eut le souffle coupé. Encore submergée par ses émotions, elle retrouva ses élans d'affection comme du temps de leur ancien trio. Elle rit dans ses bras et il lui tapota le dos.
— Te voilà la maîtresse d'une créature légendaire,... Je suis jaloux ! lui souffla Albus à l'oreille.
Elle rit de plus belle et s'extirpa de ses bras pour remercier Hagrid pour ce cours très intéressant. Celui-ci était occupé à refermer l'enclos. Déjà, il lui donnait les premiers conseils pour tout nouveau propriétaire d'un griffon.
— Il va falloir que tu viennes le voir souvent les premiers mois. Ils sont très dépendants au début. Ensuite, tu pourras lui confier des missions sans qu'il ait à souffrir de ton absence. N'oublie pas de...
Hagrid fut interrompu par la détonation d'une explosion. Tous se dévisagèrent sans comprendre. Albus tourna la tête vers la potentielle source du vacarme. Un nouveau boum rugit dans l'air, plus violent cette fois et des éclairs de lumière argentée zébrèrent le ciel nuageux.
— Ça vient du terrain de Quidditch, fit remarquer Dickson en pointant du doigt les gradins à l'autre bout du parc.
Rose regarda son cousin et ils comprirent tous les deux ce que tout ce boucan signifiait. Ils avaient reconnu les sorts qui fusaient de plus belle à travers les nuages.
— Ça, c'est Scorpius ! Lâcha Albus avec un soupir.
A suivre: Duel et Rugissement
