15
LE BAL DES MALEFOY
En se saisissant d'une des coupes que l'un des larbins du manoir lui tendit sur un plateau d'argent, Scorpius se dit qu'il passait, sans le moindre doute, le pire Noël de sa vie.
En passant les grandes portes noires du Manoir familial, ses parents l'avaient accueilli avec une nouvelle qui devrait, selon sa mère, le mettre en joie. Cette année, pour fêter sa majorité et les fêtes de fin d'année, Drago Malefoy avait convié les plus grandes familles de sorciers que comptaient l'Angleterre. Scorpius avait contemplé les ouvriers en train de décorer la grande salle de bal et le visage, plein d'espoir, de sa mère, avec une grande lassitude. Il n'avait rien répondu, se contentant de monter sa valise dans sa chambre sans se soucier des petites mains des elfes de maison qui tentaient de lui arracher sa malle des bras.
Drago Malefoy l'avait poursuivi dans les escaliers, emporté par une soudaine colère qui redoubla d'intensité lorsque Scorpius lui claqua la porte de sa chambre au nez. Le jeune homme ne savait pas à quoi il s'était attendu. Bien sûr, il aurait mille fois préféré se trouver au Terrier, entouré de toute la famille Weasley réunie. Il aurait passé son temps avec Hugo et Arthur Weasley, à jouer sur des consoles trafiquées. Ensuite, il aurait joué aux échecs avec Albus pour ensuite se lancer dans une petit match de quidditch improvisé dans le champs voisin avec Rose.
Rose…
Il n'avait cessé de penser à elle depuis leur découverte avec les Oreilles à Rallonge. Il avait tenu sa promesse faite à Albus. Il s'était retenu de jeter un sort à Chase ou de courir tout raconter à Rose. Albus avait raison, comme toujours: il n'aurait pas supporté de la voir pleurer une fois de plus. Mais l'idée qu'elle passe les fêtes avec cet enfoiré au Terrier, avec toute la famille, le rendait fou de rage. Il ne méritait pas cet honneur et il espérait, du fond du coeur, qu'Albus s'occuperait rapidement de son cas.
Scorpius avait décidé de passer le reste de la journée, enfermé dans sa chambre, fuyant comme la peste ses parents qu'il entendait murmurer sur le pas de sa porte. Malheureusement pour lui, son père était aussi têtu que lui et il entendait bien ramener son fils à la raison.
En début de soirée, on toqua à la porte de Scorpius en train de bouder dans son lit. Son père entra dans sa chambre. La valise n'était pas défaite et il scruta son fils, allongé dans ses draps lui tournant résolument le dos. En vieillissant, Drago Malefoy avait pris de plus en plus les traits de son père. Il coiffait toujours ses cheveux en arrière et se tenait toujours bien droit dans son complet austère.
—Debout! lui ordonna-t'il.
Scorpius obéit à regret. Il évita de croiser le regard plein de fureur de son père. Il aperçut sa mère dans l'encadrement de la porte qui observait son mari et son fils, d'un air inquiet. Drago lui balança un costume encore posé sur son cintre.
—Habille-toi. La fête va bientôt commencer. On attend du beau monde. Je te demande, pour une fois, de te comporter correctement.
—Je ne veux pas y aller, lâcha Scorpius en laissant choir le costume sur le plancher ciré de sa chambre.
—On ne te laisse pas le choix! s'écria Drago à bout de nerf.
Scorpius soupira. Il ramassa le costume et l'épousseta. C'était un peu trop habillé pour une simple réception. Il comprit que ses parents avaient une autre idée derrière la tête. Sa mère, Astoria, entra à son tour dans la chambre. Elle était très belle dans sa robe blanche, parée de minuscules perles qui brillaient dans la lumière. Elle avait relevé ses cheveux blonds, presque blanc, en un chignon sophistiqué d'où sortait quelques plumes noires.
—S'il te plaît, mon chéri, lui dit-elle. On est tellement heureux de t'avoir à la maison pour les fêtes. Ne gâche pas tout.
—C'est bon! soupira Scorpius.
—Sur un autre ton! cria encore Drago de sa voix cinglante.
Le fils Malefoy leva les yeux au ciel. Drago serra la mâchoire. Il ouvrit la bouche pour répliquer autre chose mais la main de sa femme sur son bras le retint.
—On te laisse te préparer…, dit-elle d'une voix douce.
Astoria guida son mari jusqu'à la porte et adressa un sourire, plein de bonté, à son fils unique. Scorpius attendit que la porte se referme pour balancer le costume sur la porte en signe de protestation.
—Fais chier! lança-t'il à mi-voix.
La fête débuta à huit heure précise. Comme il l'avait promis à sa mère, Scorpius descendit dans le grand hall, habillé de son costume tout neuf, lavé et coiffé comme son père pour l'occasion. Alors qu'il descendait le grand escalier, il percevait déjà les notes classiques de l'orchestre qu'avait engagé son père et qui jouait dans la salle de bal. Le manoir avait été briqué de la cave au grenier pour l'occasion et Scorpius ne put s'empêcher de penser aux punitions des elfes de maison pour les forcer à accélérer la cadence. Plusieurs invités, sur leur trente-et-un, discutaient dans le hall, une coupe de champagne à la main. Scorpius grimaça d'avance à l'idée des heures d'ennui qui l'attendaient avec tous les petits bourgeois qu'avait pu dégoter son père.
Au pied du grand escalier, il fut accueilli par sa mère qui lui tendit la main. Scorpius s'en saisit pour y déposer un baiser ce qui fit rougir toutes les demoiselles de bonne famille dans l'immense pièce, richement décorée. Sa mère lui sourit tendrement et passa son bras sous le sien en exhibant son fils comme un magnifique trophée.
Depuis la Grande Guerre, la famille Malefoy était tombée en désuétude auprès des grandes figures politiques du monde sorcier. Cependant, à force de travail de la part de Drago Malefoy, innocenté lors du procès organisé pendant la Reconstruction, petit à petit, il avait réussi à redorer le nom de la grande famille des Malefoy. Le Manoir n'attirait plus le Premier Ministre où les gens importants du ministère comme le célèbre Harry Potter mais les sorciers friands d'argents n'hésitaient pas à traverser la longue rangée d'ifs noirs pour pénétrer le domaine des Malefoy. Scorpius devait reconnaître certaines qualités à son père: il était doté d'une intelligence remarquable qui le faisait entrer dans les bonnes grâces de n'importe qui. Au fil des années, il avait réussi le tour de force de rassembler un réseau de personnes influentes dans le monde magique.
Tandis qu'il déambulait de salles en salles, sa mère à ses côtés, Scorpius reconnut quelques têtes de Grigotts. Mais au fur et à mesure qu'il avançait dans la grande salle de bal, il remarqua qu'il y avait plus de jolies jeunes filles à cette réception que de vieux sorciers bougons. Sa mère le guida vers un attroupement de jeunes femmes, toutes revêtues de robes hors de prix qu'elles portaient très mal.
—Scorpius, je te présente Marvela Shafiq, Thora Rowle, Aurélia Mcmillan et Esther Flint.
Ces noms ne lui étaient pas inconnus et il savait pourquoi. Il avait dû les étudier pendant des heures avant sa première rentrée à Poudlard. Son précepteur particulier lui avait fait assimiler tous les arbres généalogiques des grandes familles de sang-pur. Ces quatre filles faisaient toutes parties de ces clans malsains qui voulaient à tout pris perpétuer le noble sang de leur famille. Scorpius eut un sourire forcé pour les jeunes filles qui le saluèrent en battant des cils.
—Tu n'essaierai pas de me caser avec une de ses filles, par hasard? murmura Scorpius à l'oreille de sa mère.
Astoria ne répondit pas. A la place, elle sortit son éventail à plume qu'elle ouvrit brusquement pour s'éventer avec énergie. Scorpius n'était pas dupe. Il savait qu'il avait tapé dans le mille. Ses parents avaient organisé cette grosse réception en invitant toutes les jeunes filles de bonne famille pour qu'il fasse enfin son choix. Ils se croyaient dans un conte pour moldu ou quoi?
—Pourquoi ne ferai-tu pas connaissance avec ces merveilleuses jeunes filles? Elles ont l'air charmantes! insista sa mère en le poussant vers Marvela.
Celle-ci adressa son plus beau sourire mais elle avait des airs de troll avec sa coiffure haut-perché et tous ses boutons qu'elle essayait de masquer avec une bonne dose de fond de teint.
—Tu as bientôt fini l'école, n'est-ce pas? lui demanda-t'elle en lui touchant le bras.
Scorpius réprima un frisson de dégoût. Même si ces filles se révélaient être les plus gentilles du monde, pro-moldues (ce qui l'étonnerait grandement), il ne pouvait occulter l'influence de leurs familles et leur philosophie complètement idiote sur le "sang-pur". En épousant l'une d'entre elles, il se retrouverait enchaîner à une alliance dont il rejetait toutes les motivations.
Il vida son verre d'une traite et trouva une excuse pour s'éclipser. Lorsqu'il quitta la grande salle, tous les regard convergèrent sur lui. Il s'enfuit dans un des salons violets adjacents à la salle principale et s'effondra dans un canapé en velour en défaisant son noeud papillon.
La soirée venait seulement de débuter et il était déjà épuisé. Il percevait, dans les salles adjacentes les conversations qui battaient leur plein et la musique qui continuait sur des notes lyriques. Scorpius ne rêvait que d'une chose, s'éclipser au nez et à la barbe de ses parents pour transplaner à Londres.
Alors qu'il pensait avoir trouvé un peu de tranquillité, la porte du petit salon s'ouvrit et Drago Malefoy entra, les cheveux plus gominés que jamais.
—Qu'est-ce que tu fais là? dit-il sur un ton de reproche. Tout le monde t'attend.
—Je sais… Laisse-moi souffler deux secondes, répondit Scorpius en se passant une main dans ses cheveux qu'il décoiffa exprès.
Drago se posta devant son fils, le dominant de toute sa taille.
—Alors? Tu as pu discuter avec certaines jeunes filles? Elles sont charmantes, n'est-ce pas?
Scorpius leva les yeux au ciel ce qui tordit les lèvres de son père dans une horrible grimace.
—Tu sais pourquoi on a organisé tout cela? lui dit-il encore.
—Ouais, lâcha Scorpius. Vous espérez que je me case avec l'une d'entre elles…
Ses épaules s'affaissèrent et il lâcha un profond soupir en s'adossant sur le divan. Pour une fois, Drago ne releva pas le ton sarcastique de son fils unique. Il s'assit à ses côtés dans le canapé sans toutefois le regarder dans les yeux.
—Ecoute…, commença-t'il sur un ton inhabituel qui interloqua quelque peu Scorpius. Je peux comprendre que ce soit difficile pour toi. J'étais comme toi à ton âge. Faire honneur à sa famille demande souvent des sacrifices mais notre responsabilité nous incombe de perpétuer les valeurs famil…
—Oh! Arrête! explosa Scorpius.
Il ne pouvait supporter d'être assis à côté de son père et rester là, à l'écouter passivement, comme un gentil petit toutou. Il rejeta tous les efforts de son père pour essayer de communiquer avec lui calmement. Il savait très bien tout le mal qu'avait eu Drago pour ravaler sa fierté et essayer de se mettre à la place de son fils. Mais encore une fois, il avait tout faux et Scorpius n'avait pas la patience ni la retenue de prendre tout cela en compte. Il ne voulait plus excuser son paternel pour ses élucubrations honteuses sur "les valeurs de leur grande famille de sang pur". Ce que n'avait pas comprit Malefoy père, c'était que Scorpius était frustré, en colère, qu'il pensait à une jeune femme nuit et jour et qu'il n'avait plus la force de supporter les propos de son père.
—Qu'est-ce que tu as? J'essaie de te parler, s'énerva Drago. Pour une fois, tu pourrais faire l'effort d'écouter!
—Tu parles! Pourquoi je t'écouterai? Tout ce que tu pourras dire, ne m'intéresse pas.
—Ça suffit! rugit Drago en se relevant pour affronter son fils.
D'ordinaire, Scorpius se serait tu dès que son père aurait élevé un peu la voix, comme en cet instant. Mais ce soir, il avait un trop plein de pensées qui se bousculaient dans sa tête. Il en avait assez de toutes les manigances de ses parents pour perpétuer la lignée. Alors qu'il dévisageait son père dont les traits s'étaient déformés par la colère, son propre regard se durcit.
—Non, dit simplement Scorpius.
—Comment ça, "non"? s'étrangla Drago.
—Cette fois-ci, je ne me tairai pas.
Drago perdit un peu de son assurance en observant l'air résolu et fermé de son fils. Il fit un pas en arrière comme effrayé par ce soudain accès de rébellion.
—Qu'est-ce qui te prend?
—Il me prend que j'en ai marre, dit-il d'une voix dure. Marre que tu me dises comment régir ma vie. Je ne suis pas ton chien. Je sais ce que je veux et ce n'est pas un de ses boudins, dit-il en désignant la salle de bal.
La porte s'ouvrit à nouveau. Astoria fit une timide apparition en refermant doucement la porte derrière elle.
—S'il vous plaît, calmez-vous! On vous entend à l'autre bout de la salle.
—Scorpius ne veut rien entendre! rugit Drago qui avait perdu tout sang-froid, face à son épouse.
Astoria s'approcha de son mari qu'elle prit par les épaules en lançant un regard humide à son fils. Celui-ci détourna la tête, il était hors de question qu'il se laisse, une fois de plus, manipuler par l'expression culpabilisante de sa mère.
—Scorpius, mon chéri, commença-t'elle en s'accrochant toujours à Drago comme à une bouée de sauvetage. S'il te plaît, cette soirée, nous l'avons organisé pour toi. Parce que nous sommes heureux de t'avoir à la maison.
—Heureux? explosa Scorpius. Laisse-moi rire! Tout ce que vous espérer c'est me marier avant la fin de l'année scolaire. Je ne suis pas votre pantin! Ma vie, je la vivrai comme je l'entends et il n'est pas question que j'épouse une de ces filles.
La mère de Scorpius ouvrit la bouche, choquée. L'air désemparée d'Astoria brisa un peu le coeur de son fils qui dut faire des efforts surhumains pour ne pas s'excuser sur le champs.
—Tu n'as pas le choix! hurla Drago. Tu feras ce qu'on te dira de faire! Ou sinon…
—Sinon quoi? cria encore Scorpius.
Le père et le fils s'affrontèrent du regard. Scorpius vit dans les yeux de son père de la colère, bien sûr, mais aussi une tristesse curieuse. Cette mélancolie disparut aussi vite qu'elle était venue, remplacée immédiatement par la dureté de la rancoeur.
—Sinon tu peux quitter le manoir. Si tu n'es pas capable de respecter la tradition de notre famille, il n'y a aucune raison que tu continues à en faire partie. Si tu veux vivre ta vie comme tu l'entends, comme tu le défends si bien, pars… On ne te retiendra pas.
Astoria poussa un gémissement en faisant un pas vers Scorpius. Drago la retint d'une poigne ferme. Le teint de Scorpius devint blême. Il s'était souvent imaginé son père le foutre dehors mais cela sonnait plus comme une plaisanterie dans sa tête. Entendre son père proférer cette menace, haut et clair, le tétanisa sur place. Il ne voulait pas se l'avouer mais il eut le coeur brisé. Drago et Scorpius Malefoy avaient toujours eu beaucoup de différends, mais il restait son père. Malgré toute sa colère, il n'avait jamais occulté l'admiration qu'il avait eu pour sa ténacité à sortir sa famille de la misère de l'Après Guerre. Et puis, il y avait sa mère aussi. Lorsqu'il chercha le regard de sa mère, celle-ci restait concentrée sur son mari comme pour espérer lui faire changer d'avis par la pensée, sans oser toutefois dire les mots qui retiendraient son fils.
—De toute façon, cracha Scorpius, je n'ai jamais aimé cette famille.
Il n'attendit pas la réponse cinglante de son père. Scorpius tourna les talons et traversa la salle de bal sous les regards choqués des invités de hautes marques.
Cela n'avait pris que quelques minutes à Scorpius pour réunir toutes ses affaires. Il se surprit lui-même d'avoir pris si peu de temps pour rassembler tout ce qui le rattachait au manoir. Il avait fourgué dans sa malle le peu d'affaires qu'il avait conservé durant toutes ses années en maudissant son père. Scorpius revoyait, sans cesse, l'expression intransigeante et dure de son père et le silence consentant de sa mère. Il était profondément blessé et parmi les injures qu'il marmonnait en faisant ses valises, il essayait de retenir ses larmes qui lui brûlaient les yeux.
Il traîna sa valise vers la grande porte d'entrée noire. Ses parents avaient réussi à calmer leurs convives et avaient fermé le hall en espérant qu'aucun grand bourgeois ne croise la route de leur fils sur le point de quitter le domicile familial.
Personne ne le retint. Tout avait été dit.
Il s'engouffra dans la nuit glaciale de Noël et transplana immédiatement.
Scorpius n'avait pensé qu'à un seul endroit en dehors du Terrier. S'il n'y avait pas eu Chase parmi les convives, cela aurait été le premier point de chute auquel il aurait pensé. Malheureusement pour lui, les choses s'étaient goupillés ainsi et il ne se voyait pas débarquer en plein réveillon familial pour s'asseoir à la table des Weasley, devant Chase et Rose en train de roucouler.
Mis à part le Terrier, il pensa aussitôt à son deuxième refuge. Il apparut dans une petite rue de Londres dans un crac discret qui fit tout de même bondir un chat de gouttière en train de fouiller dans une poubelle. Si un voisin regardait dans la rue par sa fenêtre, il aurait trouvé Scorpius très étrange. Le jeune homme n'avait pas pris le temps de se changer et portait toujours son costume préparé par ses parents pour lui permettre de séduire une jeune fille de bonne famille. Son noeud papillon pendait autour de son cou et ses mains frigorifiée tenait sa valise et la cage vide de Guenièvre ainsi qu'un sac de voyage sur l'épaule.
Il marcha jusqu'à l'enseigne d'un café fermé pour les fêtes. Il monta précipitamment les quelques marches qui menaient à une grande porte cochère, entièrement noire. Scorpius était recouvert de neige et il dut souffler dans ses mains pour les désengourdir. Il sonna à une des sonnettes qui divisait la maison de maître en plusieurs appartements. Une voix féminine, métallisée, s'échappa du parlophone.
—J'espère que c'est important!
—Emma, ouvre! C'est Scorpius. Je suis gelé.
Sa présentation se suivit par un long silence puis par le bruit caractéristique de la porte déverrouillée. Scorpius peina à s'engouffrer dans la maison avec sa grosse malle et la cage de son Grand Duc qui se coinca dans la porte où moment où il réussit enfin à entrer dans le hall. Il soupira aux quatre étages qui lui restaient à gravir. Lorsqu'il passa le troisième palier, en nage et les articulations des mains chauffées à vif, il aperçut la silhouette d'Emma, plongée dans l'obscurité. En l'entendant monter, elle alluma le minuteur et Scorpius cligna des yeux pour faire le point.
—Tu sais que c'est le soir de Noël? Tu n'as pas une grande famille avec qui fêter l'évènement? dit-elle avec une moue boudeuse, les bras croisés sur sa poitrine.
Emma avait une vingtaine d'année. Elle étudiait la sculpture dans une école d'art dans le quartier huppé de Londres. Scorpius l'avait rencontré, il y avait de cela deux ans, dans une fête estudiantine particulièrement bien arrosée. Avec les étudiants en art, on ne s'ennuyait jamais, avait-il compris. Emma était grande, très allongée, plus maigre qu'Albus et un visage très chevalin. Elle avait de long cheveux bruns, un peu filasses qui encadraient son visage comme deux rideaux de fils marrons. Emma était le genre de fille à parler très peu, se contentant de plonger son regard pénétrant dans celui de son interlocuteur jusqu'à le rendre très mal à l'aise.
—Je me suis fait virer, lâcha Scorpius avec une boule dans la gorge.
La posture d'Emma se détendit immédiatement. Elle descendit les quelques marches qui le séparait de son ami et l'aida, sans un mot, à monter ses bagages dans son petit studio.
La pièce unique de son appartement était grande et spacieuse. Une énorme baie vitrée donnait un panorama rare sur le beau Londres. Les décorations de Noël illuminaient la ville en fête. La vue dénotait fortement avec l'ambiance générale de l'appartement d'Emma. Celle-ci détestait toutes les fêtes. Elle vivait recluse et n'invitait personne, pas même pour un café. Scorpius était l'une des rares personnes qu'elle tolérait dans sa tanière. Un matelas était posé à même le sol, les draps défaits. Elle n'avait qu'une petite plaque chauffante comme cuisine et les toilettes ainsi que les douches étaient situés sur le premier palier de l'immeuble. Emma avait dispersé un peu partout des croquis d'observation qui traînaient sur son plancher en laissant d'épaisses traces de fusain sur le parquet. Emma aimait l'art et la simplicité. Elle n'avait pris cet appartement uniquement pour la vue et la lumière, se contentant du stricte minimum pour ce qui était du confort.
Elle aida Scorpius à monter son énorme valise qu'elle déposa près de son panier à linges sales. Une petite culotte dépassait du panier en osier et retomba mollement sur les affaires de Scorpius lorsqu'il déposa son sac de voyage qui pesait son poids.
—Je peux rester ici quelques jours? demanda-t'il d'une voix lasse.
—Pourquoi tu poses la question…
Scorpius sourit faiblement. Emma comprenait très bien la situation de son ami. A quinze ans, ses parents l'avaient foutu dehors lorsqu'elle leur avait fait son coming out. Comme ceux de Scorpius, ils avaient de grands projets pour leur fille unique issue d'une famille de gros pdg d'entreprises pharmacologiques. Au fil des années, ils avaient fini par regretter leur coup de colère mais Emma ne s'était jamais remise de ce rejet et avait décidé de ne plus jamais les voir ou leur adresser la parole. Tous les mois, ses parents essayaient de racheter leur rédemption par un virement sur son compte ce qui lui avait permis de se prendre cet appart, sans toutefois leur accorder son pardon.
Scorpius déposa la cage vide de Guenière sur le petit balcon de son amie et s'effondra sur une chaise bancale. Emma s'assit dans son lit, en croisant ses jambes et sortit un plateau qu'elle farfouilla pour trouver des longues feuilles.
—Alors qu'est-ce qui s'est passé? demanda-t'elle en parsemant son collage de tabac brun.
—Classique…, lâcha Scorpius en fixant le plafond. Mes parents ont organisé un bal pour me faire rencontrer des filles à marier. J'ai refusé. Mon père s'est énervé et il m'a foutu dehors…
—Très Shakespearien tout ça…, commenta Emma en effritant sa beuh dans la paume de sa main.
Elle roula son joint entre ses doigts et l'alluma en tirant une profonde bouffée qu'elle cracha au-dessus de sa tête. Après un silence méditatif, elle le tendit à Scorpius qui l'accepta volontier.
—Tu vas faire quoi? demanda-t'elle en reprenant le joint que lui tendit Scorpius.
—Albus m'a invité pour le nouvel An. J'irai dans sa famille.
—Et pourquoi tu n'y es pas allé directement au lieu de squatter chez moi? rit Emma.
—Je te dérange? répondit Scorpius en jetant un oeil à la tristesse de son studio.
—Oui, extrêmement. Tes états d'âme me collent à la peau, c'est très frustrant.
Emma grimaça en secouant la tête, prise soudain par un frisson inexpliqué. Emma et Scorpius ne s'étaient pas trouvé par hasard. Lors du soir de leur rencontre, il avait tout de suite remarqué quelque chose de spécial chez cette étudiante un peu cinglée. Emma était une moldue fascinante. Tout comme chez les sorciers, elle possédait un talent de voyance qui était beaucoup plus efficace que celui de Trelawney, soit dit en passant. Scorpius avait toujours cru que les voyants émergeaient que dans le monde magique et il fut surpris lorsqu'Emma posa sa main sur son bras, lors de la soirée, en lui demandant ce qu'était cette drôle d'énergie qui parcourait son corps.
Scorpius respecta le code international du Secret Magique et resta très évasif sur les questions très ciblée de sa toute nouvelle amie. Elle comprit rapidement qu'il était spécial, bien plus qu'elle ne le serait jamais. Elle réussit à deviner une espèce de monde parallèle d'où s'échappait de temps en temps le grand blond pour venir la voir. Au fil des années, elle posa de moins en moins de questions à son ami par respect pour ses petits secrets, se contentant de l'observer intensément. A ses côtés, Scorpius s'était incroyablement détendu et il prenait de moins en moins de précautions lorsqu'il lui racontait ses aventures à Poudlard.
—Il n'y a pas que tes parents qui te chiffonnent, lâcha Emma en crachant encore sa fumée. Il y a autre chose, je le sens…
Elle toucha ses doigts au moment où il voulut lui prendre le joint et ses yeux bleus s'écarquillèrent.
—Oh, mon Dieu! dit-elle. Tu es amoureux?
Scorpius ne put s'empêcher de rougir.
—Le grand Scorpius Malefoy, le séducteur de ses dames, le Don Juan de service...amoureux! Je la connais? demanda-t'elle avec un sourire coquin.
—Elle s'appelle Rose…, lâcha Scorpius en tirant longtemps sur le joint.
—Ah… Elle est mignonne?
—T'es sérieuse?
—Ben quoi? Pour avoir une petite image mentale.
Dans les volutes de fumées enivrantes qui s'immisçaient petit à petit dans son cerveau, il matérialisa Rose dans son esprits. Il la revit rougir sous ses caresses, ses grands yeux ambrés le dévisager avec cette envie pressante qu'il continue et en même, temps cette prude retenue, si envoûtante.
—Ça se passe mal, j'imagine?
—Tu l'as senti aussi? ironisa Scorpius.
—Pas besoin, 'y a qu'à voir ta tête pour deviner que c'est la merde.
Emma ramassa son carnet de croquis et un fusain et se mit à faire le portrait torturé de Scorpius.
—Elle en aime un autre et ce mec est dangereux.
—J'ai envie de dire 'Karma' mais je vais m'abstenir.
Scorpius haussa un sourcil interrogateur mais ne posa pas la question. Il s'en fichait de savoir ce que "Karma" signifiait. Dans la bouche d'Emma, c'était sûrement encore une de ses piques bien senties.
—Je ferai peut-être mieux de lâcher l'affaire. En plus, elle est comme moi, dit-il en évitant judicieusement d'utiliser le mot 'sorcière'. Elle ne plairait certainement pas à mes parents mais elle est trop liée à mon monde. Ça ne marcherait jamais.
Emma délaissa son dessin pour se lever et s'approcher doucement de Scorpius. Alors qu'il crut qu'elle allait le serrer dans ses bras pour le réconforter dans un câlin, elle le gifla sans ménagement, le faisant presque tomber de sa chaise.
—Qu'est-ce qui te prend? s'écria Scorpius encore sonné par la baffe.
—T'es défoncé. Tu déblatérais un tas de conneries. Fallait te remettre les idées en place.
Elle alluma une cigarette et réfléchit en crachant la fumée.
—Tu t'es jamais dit que ton obsession pour les filles 'hors de ton milieu' était justement influencé par l'éducation de tes parents?
—Comment ça? demanda Malefoy en s'allumant une cigarette à son tour.
Emma soupira en lui retapant légèrement la tête. Scorpius laissa échapper un petit cri de douleur.
—Tu es beaucoup trop extrême dans tes choix de gonzesses. Ta stupide règle de ne sortir qu'avec des filles de mauvais genre ou je-ne-sais-pas quoi, corrigea-t'elle en voyant l'expression outré de Malefoy, est uniquement dicté par le désir pressant de tes parents à te voir marier avec une bonne fille. Tu vois ce que je veux dire?
Elle posa une main sur son épaule, approcha son visage étrange près du sien en levant sa cigarette sur son visage comme si elle avait l'intention de le brûler.
—Tu cherches seulement à les faire chier.
—Je ne comprends pas un traître mot qui sort de ta bouche.
—Excuse-moi. Tu cherches à te venger. C'est plus clair là?
Son amie se rassit dans son lit dans une démarche exagérément pompeuse. Elle reprit son carnet de croquis du bout des doigts et se remit à esquisser les contours de Scorpius.
—Tu te trompes, dit Scorpius après un moment de silence. Je vais avec ces filles parce qu'elles me plaisent. C'est mon type…
—C'est quand même marrant que ton type soit pile l'exact opposé de ce que veulent tes parents pour toi.
Scorpius ne répondit pas. Il réfléchissait à toute vitesse (malgré les pertes d'attention que provoquait le joint chez lui). Soudain, certaines paroles du Dr Mayar prenait brusquement sens. C'était cela qu'elle essayait de lui faire comprendre durant leurs longues séances à parler de ses conquêtes d'un soir.
—D'ailleurs, continua Emma. La seule relation sérieuse que tu as construit avec une fille 'dans ton genre' c'est moi et je suis lesbienne. Ce n'est pas anodin…
La cigarette de Scorpius brûla toute seule et de la cendre tomba sur ses chaussures cirées. Emma prit son estompeur. Il ne perdait aucune miette de ses paroles.
—Tu écoutes aussi tes parents si tu dictes ta conduite sur le modèle opposé de leur éducation. Au fond, tu es complètement manipulé par tes propres idéaux.
—Et quoi? commença à s'énerver Scorpius en se levant tout à coup de sa chaise. T'es en train de me dire que mes parents ont raison, que je devrais leur présenter des excuses et épouser une de ces filles aux valeurs complètement archaïques?!
—T'es un crétin Scorpius Malefoy. Tu te rends compte que tu te trouves des excuses idiotes pour t'empêcher d'aimer?
—Emma, elle en a choisi un autre…
—Et c'est ça qui va t'arrêter? demanda Emma en soulevant la pointe de son fusain. Je t'ai connu plus combatif pour des filles que tu voulais simplement 'gagner', dans tes petits jeux pervers. Est-ce que Rose n'en vaut pas plus la peine?
Scorpius se posta devant la baie vitrée et laissa son esprit se balader au gré des lumières vives des décorations de Noël. En ce moment, Rose devait être au Terrier, riant avec sa famille en buvant du lait de poule. Peut-être avait-elle lâché ses cheveux. Ses joues auraient rosies avec la chaleur ambiante émise par le feu de cheminée. Il se rendit compte à quel point il aurait aimé être près d'elle alors qu'il allait si mal. Il aurait voulu la serrer contre lui, sentir son odeur et l'entendre le réconforter. La connaissant, elle se serait énervée contre son père en le traitant de tous les noms et puis elle l'aurait embrassé…
Rose en valait la peine.
—Oui, elle vaut le coup, dit Scorpius toujours tourné vers la fenêtre.
—Alors, bats-toi, chochotte! Ou je te fous un coup de pied au cul.
