Résumé : Après l'incident de Kamino, Best Jeanist se remet de ses blessures. Alors qu'il prend du repos dans un parc, il reçoit de la visite.
Disclamer : My Hero Academia appartient à Kohei Horikoshi.
Rating K+
Texte écrit pour l'event de Noël organisé par le forum de My Hero Academia.
Coucou Harley ! J'espère que ce cadeau de Noël te plaira. Bonne lecture.
Chapitre 1
Un enfant cria de joie en repérant une carpe koi et sans attendre, appela ses amis pour leur montrer la fabuleuse découverte. Tsunagu Hakamata referma son livre. Le parc n'aurait pas été désert bien longtemps. Ce n'était pourtant pas tant les cris des enfants qui l'avaient fait renoncer à la lecture mais davantage les petites brises irrégulières qui relevaient les pages et refroidissaient les extrémités de ses doigts. Alors qu'un petit groupe se rassemblait sur la rive du grand bassin, il caressa les sept sinogrammes en relief sur la couverture. Il s'attarda sur les trois premiers caractères chinois du titre original de l'oeuvre et essaya de se souvenir de la façon dont il fallait les lire. Le tout premier était un trait horizontal et désignait le "un", exactement comme en japonais et se lisait Yi. Le dernier était également commun aux deux langues. Tsunagu passa son index sur les deux traits caractéristiques du mot "homme", rèn. Le caractère intermédiaire était plus compliqué car il n'avait pas vraiment de signification fixe mais une une voix intérieure murmura à Tsunagu le ton qui lui était associé : gè. Yi gè rén, un homme seul. Le reste des sinogrammes n'était pas de son ressort, si ce n'est peut-être celui qui devait probablement indiquer l'appartenance. Ce déchiffrage était de toute façon bien inutile car les caractères japonais de la traduction étaient indiqués directement en-dessous avec le nom de l'auteur.
Au pied des buildings du quartier de Minato, le jardin de Kyu Shiba Rikyu n'était pas un lieu très fréquenté de la ville de Tokyo. Il abritait principalement un grand bassin rempli d'eau douce d'où émergeaient quatre petites îles. Il y avait ausi une plage aménagée dans un coin mais on ne pouvait nager dans l'eau. Deux ponts permettaient le franchissement de l'étang et menaient à une petite colline d'où s'écoulait une cascade sèche en pierre. Le vent souffla encore, juste assez pour remuer les roseaux mais pas suffisamment pour dissiper le brouillard qui s'était emparé de l'espace depuis plusieurs heures. Les enfants, déjà lassés des poissons coururent pour y disparaître sans pour autant que leurs cris ou leurs rires ne s'estompent. Derrière ce rideau, on devinait les formes des monticules et les lignes des arbres mais Tsunagu n'avait nul besoin de les voir car il connaissait le jardin de Kyu Shiba Rikyu comme l'intérieur de son propre esprit. Il savait que derrière ce brouillard, il trouverait les habituels petits ponts en pierre, les chemins sinueux, les pelouses vallonées qui donnaient envie de se rouler dans l'herbe, les rochers éparses et les bancs sous les pins noirs et tordus d'où l'on pouvait observer les flottilles de canards et le ballet des oiseaux migrateurs qui s'ébattaient dans l'eau. Il y avait eu un temps des pavillons et des salons de thé mais plus personne ne pouvait se vanter de les avoir connus car cela faisait bien un siècle que le grand tremblement de terre du Kanto les avait détruits, transformant définitivement le parc en un théâtre de verdure, coloré selon les saisons par les fleurs de cerisier, les glycines et quelques lycoris.
Si Tsunagu connaissait si bien le jardin de Kyu Shiba Rikyu, c'était parce qu'il avait durant son enfance habité le quartier de Minato et s'était ainsi rendu régulièrement dans ce petit parc, accompagné de sa mère. Il se revoyait graviter autour du grand bassin avec son petit vélo rouge, traverser le grand pont en bois et effrayer les canards et les carpes koi des étangs. Les images n'étaient plus très nettes dans son esprit, mais le bruit des talons sur les pavés, la voix de sa mère qui l'appelait inlassablement quand il était l'heure de rentrer et le tintement de la sonnette du petit vélo rouge qui lui répondait, il les entendait encore. Lui à cet instant présent alors qu'eux étaient pourtant situés si loin dans le passé. Mais en fermant les yeux quelques secondes, il pouvait descendre au plus profond de lui-même et ainsi perpétuellement les retrouver. Et dès qu'il ouvrait à nouveau les yeux, il sentait que tout était encore là, sa mère et le vélo, la voix et la petite sonnette. Inlassablement, il convoquait le passé auprès de lui. Néanmoins, alors que les voix des enfants, s'éloignaient de plus en plus, il était un homme seul.
Tsunagu n'avait pas gardé en mémoire tous les moments heureux qu'il avait vécus ici. Ces moments avaient bien entendu été importants mais les choses qui ne vous transforment pas, laissent peu de souvenirs. Ainsi, il se rappelait surtout du dernier jour où il était venu dans ce parc avec sa mère avant de ne plus y retrouner pendant de longues années. Il était encore très jeune mais il se souvenait très bien de cette femme, de ses yeux bleus et un peu verts, de ses cheveux châtains, de sa silhouette grande mais frêle, des longs pulls qu'elle portait avec une grosse écharpe et de cette couleur qu'elle mettait toujours sur le visage avant de sortir pour recouvrir une autre couleur qu'il n'avait pu décrire à l'époque. Un peu mauve, un peu bleu, un peu gris, la couleur de l'essence dans l'eau. Elle l'avait amené dans le parc après l'école comme à son habitude et l'avait laissé rouler autour du lac avec son vélo rouge. Pensive, sans être distraite, elle l'avait observé un long moment en serrant un bouquet de fleurs rouges contre sa poitrine. Alors qu'il terminait son deuxième tour du grand bassin, elle l'appela en lui disant qu'il était temps de rentrer. Mais comme sa voix tremblait et manquait d'assurance, ce fut le son de trois coups de sonnette qui lui répondit et le petit vélo rouge passa devant elle sans même ralentir. Tsunagu se rappelait s'être retourné après quelques mètres en réalisant que personne ne lui courrait après. Du coin de l'oeil, il avait vu la silhouette fragile de sa mère s'asseoir sur un banc de façon hésitante, les bras croix pour garder son bouquet, et se pencher en avant jusqu'à ce que sa tête touche ses genoux. Ça ne l'inquiéta pas. Elle faisait ça parfois lorsqu'elle se croyait seule dans le salon ou sur une chaise de la cuisine. Elle plaçait aussi ses deux mains de chaque côté de sa tête en couvrant ses oreilles, ce qu'elle ne fit pas ici car elle avait les fleurs. Elle restait toujours dans cette position de longues minutes, sans faire de bruit à attendre que son mari sorte de son bureau pour venir la voir. Et quand les pas lourds faisaient grincer le plancher de la maison, Tsunagu savait qu'il devait au plus vite aller se coucher. Il savait d'ailleurs aussi que cet homme était déjà à la maison à les attendre et c'était bien pour cela qu'il ne pouvait rester jouer au parc autant qu'il le voulait. Aujourd'hui, il souhait que ce soit différent et était parti pour un troisième tour du grand bassin. Quand il était revenu auprès de sa mère, elle était debout, souriante, et l'applaudissait en l'encourageant à pédaler plus vite. Elle n'avait plus le bouquet de fleurs et Tsunagu le vit dépasser d'un buisson quelques mètres plus loin. Ce ne fut que bien plus tard qu'il sut que ce bouquet était un ensemble de roses et de marguerites rouges et qu'il contenait un mot d'excuse écrit à la main. Néanmoins, ces fleurs ne furent qu'un détail sur le moment car pour la première fois, il avait trouvé sa mère très belle. Elle l'avait pourtant toujours été car elle dissimulait à merveille les tâches qui apparaissaient sur son corps et auraient pu l'enlaidir. Mais ce n'étaient ni les vêtements amples, ni le chignon parfaitement ajusté, ni le rouge à lèvre, ni la poudre de couleur qui pouvaient faire disparaître la tristesse, la peur et la honte. Ces choses ne valaient que le prix des choses, celui d'une poupée vide sans un sourire pour la faire vivre et ce sourire avait rendu la mère de Tsunagu belle. Il n'avait pu faire autrement que d'arrêter le petit vélo rouge juste à côté de cette femme sublime et courir vers elle. Elle avait immédiatement épousseté ses vêtements et remis ses cheveux blonds que le vent avait mis en désordre, bien en place avec un petit peigne qu'elle avait toujours dans son sac. Une coiffeuse ne pouvait faire autrement. Elle avait dit qu'ils repasseraient ici tout à l'heure mais qu'il fallait d'abord aller à la maison et faire une valise pour partir chez grand-mère. Ils étaient rentrés à toute vitesse, certes en retard, mais heureux.
C'était peut-être cet instant sur ce visage qui avait déterminé la façon dont Tsunagu Hakamata, dit Best Jeanist, mènerait sa vie de héros. Il ne serait pas seulement question d'arrêter les criminels qui abuseraient de leur alter mais aussi de rendre le monde comme ces traits familiers qui s'étaient illuminés. Oui, ce monde il le rendrait beau. Beau comme cette expression qui avait envahi le visage de sa mère et sur laquelle il n'avait pu mettre de mots sur le moment même. Néanmoins, quand il y repensait, il savait que ce n'était pas vraiment du bonheur. Cétait plutôt comme si, alors que tout semblait perdu, on lui avait chuchoté à l'oreille « encore une fois ». C'était une envie de vivre pour ce que l'avenir avait à offrir en oubliant ce que hier avait pris. Et cela, ce n'était pas du bonheur, c'était de l'espoir. Et l'espoir, c'était très beau.
Une voix située dans le temps présent se fit entendre:
« C'est ici que vous passez vos journées ? »
Tsunagu sortit de ses pensées et se tourna vers celui qui s'était adressé à lui et dont la voix ne lui était pas inconnue.
« Bonjour Bakugo, répondit-il au jeune homme en uniforme de UA (presque bien coiffé aussi).
-Ouais, c'est ça, bonjour Best Jeanist...», marmonna-t-il comme s'il réalisait qu'il aurait peut-être dû commencer par là.
Le garçon s'assit immédiatement à côté de Tsunagu sans même le demander. L'homme n'était pas vraiment étonné. Bakugo n'était pas la première personne qui venait le voir ici. La semaine dernière, c'était Mont Lady qui était venue lui parler et la semaine avant, le Dieu Sylvestre et les Wild Wild Pussycats avaient fait mine de traverser le parc complètement par hasard et s'étaient empressé de lui demander de ses nouvelles. Hier, c'était Gang Orca et ce matin, All Might. Et maintenant Bakugo. Depuis sa sortie de la clinique où il était soigné, il oscillait entre cet endroit, son appartement et les visites de contrôle chez le médecin. Mais que voulaient-ils tous savoir au juste ? Le communiqué de son agence avait pourtant été clair sur son état de santé. Il avait survécu à l'attaque de Kamino et après trois jours de coma et deux mois d'hôpital, il était toujours au repos forcé mais pas prêt de prendre une retraite anticipée. Voulaient-ils vérifier qu'il tenait toujours debout avec un seul poumon et recousu de partout ?
Il devait cependant bien admettre qu'une visite de Bakugo le surprenait. Le garçon n'avait fait qu'un stage chez lui et ce n'était pas une franche camaraderie qui en était ressorti. Tsunagu ne se rappelait pas de la dernière fois où il avait autant rappelé quelqu'un à l'ordre... peut-être ce garçon qui avait travaillé un court moment pour son agence et qui parlait beaucoup trop fort. Il devait néanmoins admettre que le jeune Bakugo l'avait marqué bien davantage que ses autres stagiaires et ce n'était pas uniquement à cause de ses cheveux incoiffables ou de son langage grossier. Malgré les nombreux défauts du jeune homme qu'il n'avait cessé de pointer durant son séjour, il n'avait probablement jamais vu quelqu'un d'aussi authentique. Le garçon était impoli et très colérique mais il ne calculait jamais rien dans ses conversations ou ses relations avec les autres. Tsunagu ne savait pas faire ça. Sa grand-mère qui avait pris soin de lui une grande partie de sa vie était très à cheval sur les règles de politesse et même s'il avait commencé par faire de nombreux faux pas, il avait pris goût à ce protocole et l'appliquait rigoureusement dans tous les aspects de son existence. La voix toujours bien posée, les mains le long du corps, la tête sur le côté pour l'écoute, une main sur le visage pour l'exaspération, il n'y avait rien que Tsunagu ne respectait pas. C'était peut-être un cadre rigide mais cela était aussi extrêmement rassurant car rien n'était jamais laissé au hasard. Cependant, tout cela pouvait également sonner faux et froid. Bakugo était quelqu'un de vrai, authentiquement vrai. Il faisait les choses comme il les ressentait, comme le dictait le creux de son estomac. La seule chose qui pouvait le bloquer dans l'expression de son opinion ou de ses sentiments était sa fierté et là c'était ce que Tsunagu constatait. Le garçon serrait les poings. Il avait quelque chose à dire et il voulait le dire mais son orgueil rendait les choses difficiles. Mais que venait-il faire ici ? Après quelques secondes de silence gêné, Bakugo prit la parole en regardant à terre:
« Je voulais juste vous voir pour vous remercier d'être venu me chercher quand je me suis fait enlever. »
Tsunagu se sentit alors idiot de ne pas avoir compris directement pourquoi le garçon était venu. Le rétablissement de ses blessures avait été si éprouvant qu'il en avait quasiment oublié le contexte global dans lesquelles elles s'étaient produites. On l'avait attaqué alors qu'il cherchait Bakugo.
« Tu ne dois pas me remercier. Je faisais juste mon travail. », répondit-il posément.
Bakugo ne parut pas satisfait de cette réponse et Tsunagu crut deviner pourquoi. Elle était peut-être un peu trop protocolaire et niait complètement l'effort qu'il avait fait pour venir jusqu'ici lui parler.
« Je suis content que tu ailles bien et que tu sois venu. », essaya-t-il encore.
C'était encore un peu rigide mais Bakogu sembla changer d'attitude. Il grogna quelque chose d'incompréhensible mais finit par formuler une question qui ressemblait à « Et vous, vous allez comment ? »
« Ça va. Et toi ? Les cours ont bien repris ? », répondit Tsunagu sans attendre.
Le garçon sembla très surpris par la question et bredouilla quelques mots incohérents avant de dire d'une voix énervée mais un peu tremblante.
« Les cours, ça va, mais j'ai pas eu mon permis provisoire... Mais je suis en rattrapage et... »
Sa voix s'éteignit dans un grognement. Tsunagu sentait que le garçon regrettait déjà d'avoir dit ça. Il venait d'avouer qu'il avait échoué après quelques minutes de conversation et sa fierté devait probablement lui faire très mal. Derrière son écharpe, Tsunagu sourit un peu.
« Je ne l'avais pas eu non plus, dit-il, pensif.
-Ah bon ? Mais pourquoi ? Qu'est-ce que vous aviez foutu putain ? s'énerva le garçon tout en se détendant un peu, ce qui était paradoxal.
-Je ne sais plus bien, j'ai un peu paniqué... Et j'ai manqué de vigilance, mentit Tsunagu.
-Pfff, vous avez fait le con, quoi.
-Oui, c'est ça. »
La réalité était en fait un peu différente. L'examen avait eu lieu un jour particulier et la veille, Tsunagu avait eu des difficultés à trouver le sommeil. Il se souvenait avoir erré de longues heures dans le petit salon traditionnel de la maison de ses grands-parents et ne l'avait quitté que quand sa grand-mère était venue lui apporter une tisane sans même lui demander ce qu'il faisait là. Il l'avait bu dans son lit et s'était ainsi endormi pour quelques heures. Il était arrivé très fatigué à l'examen et aucune épreuve ne l'avait motivé à se battre. Tout cela lui avait semblé vain ce jour-là. Il avait même été admis de justesse au rattrapage. Quand elle était venue le chercher, sa grand-mère ne lui avait pas demandé d'explications. Elle l'avait juste regardé avec ses yeux noisette et avait simplement tapé sur son épaule. Elle était comme ça. Elle vous fixait derrière ces lunettes et elle comprenait. Elle entendait les choses sans qu'on ne lui dise rien. Par la suite, ça lui était encore arrivé encore de passer une nuit sans sommeil à cause cette date mais finalement, après quelques temps, ce jour était presque devenu un jour comme un autre.
« Ce n'est pas grave, Bakugo. C'est juste un papier et ce ne sont pas les papiers qui font les héros.
-C'est quoi alors ? », marmonna le garçon.
C'était sans conteste la question qu'il fallait se poser quand on choisissait cette voie. Tsunagu avait évidemment sa réponse et il ne considérait pas qu'elle était la seule valable. Il y en avait plein d'autres et toutes se rejoignaient d'une façon ou d'une autre... Alors que le silence s'était installé entre eux, la voix forte de Bakugo le brisa à coup de marteau:
« C'était une vraie question, putain ! Alors, faites pas votre mystérieux. Si vous êtes si malin, va falloir le prouver maintenant ! »
Tsunagu se tourna vers le garçon avec étonnement mais ne put s'empêcher d'être un peu amusé. Il connaissait très bien l'impulsivité du garçon et savait que dès qu'il disait quelque chose d'aussi gonflé, une part de lui le regrettait immédiatement après. Sur ce visage furieux, Tsunga parvenait à repérer quelques signes de gêne et quand on l'avait remarqué, on ne s'en lassait pas. Néanmoins, l'homme décela un peu de désarroi dans la voix de Bakugo. Il semblait perdu, moins sûr que d'habitude. Il avait beau crier et effrayer les oiseaux du parc, Tsunagu le sentait perdu et destabilisé. Finalement, il avait changé d'avis. De toute façon, le garçon construirait bien sa propre réponse par la suite:
« Ce sont les belles choses qu'ils laissent derrière eux, les histoires qu'on raconte même des décennies après et qui inspirent les héros qui les succèdent...
-Leurs noms ? coupa Bakugo.
-Oui... ça fait partie de la marque que les héros laissent. Cela ne fait pas tout bien sûr, mais on va quand même dire que ça commence par-là... »
Bakugo resta pensif. Tsunagu avait évidemment encore en mémoire la discussion qu'ils avaient au sujet de son futur alias. Il se demanda si le garçon avait davantage réfléchi à ce futur surnom ou s'il allait rester sur ce nom de code puéril de « Baron Bomberkill ». Bakugo l'interrompit encore dans ses pensées avec une réflexion que l'homme savait par avance désagréable:
« Alors vous croyez à ces niaiseries de bâtir un monde meilleur ?
-Non.
-Vous croyez quoi alors ? »
Tsunagu plissa un peu les yeux pour signifier à Bakugo que son agressivité commençait à l'incommoder et laissa entre eux un silence lourd de sens. Il n'était pas obligé de céder à ses caprices. C'était une faveur qu'il lui faisait en lui répondant. Après un moment, il entendit la respiration du garçon se faire plus lente comme si ce dernier essayait de la contrôler. Bakugo parvint à aligner une phrase d'une voix presque posée:
« Pourriez-vous être un peu plus précis... s'il vous plaît ? »
Tsunagu se dit que s'il avait su qu'un regard noir et un silence pouvait avoir de tels effets, il aurait commencé plus tôt. Il ne prit pas le temps de rassembler ses idées.
« La vie n'est pas juste Bakugo » dit alors brutalement Tsunagu. C'était pesque lui qui était agressif, maintenant. « Le monde est dur et triste pour beaucoup de gens mais il n'y en a pas d'autres. Les héros ne créent rien. Ils transforment. Ils changent Ils rendent les choses différentes... un peu meilleures que ce qu'elles n'étaient la veille. »
C'était ça le rôle d'un héros pour Tsunagu. Rendre les choses un peu meilleures que ce qu'elles n'étaient la veille, les rendre un peu plus belles. Rendre les gens aussi un peu meilleurs en laissant derrière soi des histoires qui inspireront ceux qui suivront. Mais l'homme réalisa qu'il était parti un petit peu trop loin dans sa réflexion. Il avait été peut-être un peu trop "authentique" sur ce coup-ci. Ce n'était pas ce qu'il voulait mais il devait bien admettre qu'il était fatigué et qu'il commençait à raconter des choses qu'il n'était pas supposé dire à un jeune héros qui débuttait. Comme dirait sa grand-mère, il y a des choses qu'on ne doit pas dire aux enfants. Il décida de changer le sujet de la conversation sans laisser le temps à Bakugo de réagir.
« Tu n'es pas censé être dans un internat ?
-Je me suis barré pour cet après-midi, j'avais pas cours. », répondit Bakugo avec une fausse insolence.
Tsunagu se doutait qu'il n'avait pas eu d'autorisation de sortie et fut presque touché qu'il ait faussé compagnie aux professeurs pour venir le voir. Cependant, il ne pouvait encourager ce comportement:
« Je ne crois pas que tes professeurs apprécieront. Veux-tu que je les appelle pour leur expliquer ?
-Non, c'est bon.
-Tu pourrais être sanctionné...
-Je pars du principe qu'ils oseront pas virer le gars qui s'est fait enlever sous leur surveillance... »
Tsunagu se dit qu'il appellerait quand même son titulaire, Shota Aizawa. Il ne l'aimait pas beaucoup mais il était disposé à se faire violence pour tenir une conversation avec cet homme sans manières qui ne donnait pas du tout le bon exemple à ses élèves dans ce domaine. Heureusement, comme ce serait par téléphone, il n'aurait pas à devoir à lutter contre lui-même pour mettre de l'ordre dans ses cheveux en bataille. Pour Tsunagu, parler à ce type, c'était une épreuve. Son comportement de chat boudeur et ses cheveux l'exaspéraient peut-être plus que le côté colérique de Bakugo. Ce dernier plus détendu qu'à son arrivée et relança la conversation:
« Vous reprendrez bientôt du service ?
-Oui.
-Quand ?
-ça dépend de l'avis des médecins.
-Dans un mois ou dans un an ? »
C'était presque un interrogatoire à présent mais Tsunagu répondit encore volontiers:
« Peut-être en janvier.
-Ah d'accord. Et vous croyez que les groupies de votre harem vont pouvoir se passer de vous aussi longtemps ? dit Bakugo avec un petit sourire.
-Bakugo...
-Pardon, vos partenaires à l'agence, je voulais dire... »
Cette vulgarité... ça l'agaçait mais étrangement, Tsunagu commençait à l'accepter davantage quand elle venait de Bakugo. Le garçon avait tellement testé ses limites qu'à la fin du stage, que ce côté était presque devenu un jeu. Le garçon tenait des propos ordinaires et puis lâchait une énormité comme pour vérifier si le héros allait la laisser passer. Et les commentaires sur les membres de l'agence était ce qu'il y avait de plus courrant. D'un autre côté, le garçon n'avait pas complétement tort car Tsunagu devait admettre qu'il en avait peut-être choisi certains de ses partenaires pour leur physique avantageux et leur propension à lui obéir au doigt et à l'oeil et à le flatter. A bien y réfléchir, avoir quelqu'un comme Bakugo dans son agence serait peut-être un peu rafraichissant si ce dernier se cantonnait dans certaines limites. Pensif, il réajusta son écharpe qu'il sentait descendre et regarda l'heure en se disant qu'il devrait bientôt partir.
« Ah merde, en fait c'est pas juste votre costume de héros. Vous vous planquez en permanence ! », dit la voix de Bakugo.
Tsunagu ne put dissimuler sa surprise face à la réflexion. Cela faisait longtemps qu'on ne lui avait pas fait remarquer qu'il se couvrait le visage en permanence et sûrement jamais de cette façon.
« Même sur votre photo de classe, vous avez un foulard..., continua Bakugo, Vous cachez quoi ? »
Tsunagu soupira. C'était de la curiosité mal placée mais il était trop fatigué pour le relever. De toute façon, il avait une réponse toute faite pour cette question et comme d'habitude, il comptait bien l'utiliser. Il ne put cependant s'empêcher d'éprouver un sentiment de culpabilité en utilisant cette fausse excuse:
« Une chose très importante pour moi : ma vie privée.
-ça sert à rien votre truc, dit immédiatement le garçon. Je vous reconnaîtrais quand même. C'est difficile de vous rater...
-Non, je ne crois pas, Bakugo. »
Le garçon grogna de défi mais Tusnagu persista. Non, il ne le reconnaîtrait pas car que contrairement aux paysages du jardin, au sourire de sa mère et aux yeux de sa grand-mère, ce qu'il y avait là en-dessous de cette écharpe, ce n'était pas beau. Il n'en parlait jamais. Sous un foulard ou un col haut, il y avait quelque chose qu'il n'aimait guère laisser à l'air libre: une cicatrice, dernier vestige du souvenir du jour où sa mère et lui étaient rentrés chez eux, juste après leur dernier moment au parc. Elle lui avait dit de monter dans sa chambre faire sa valise pour aller chez grand-mère mais un peu désobéissant, il l'avait suivie car elle se dirigeait vers la cuisine Après trois tours de lac en vélo, un goûter lui semblait être un dû.
La lumière blafarde cette petite pièce au bout du couloir, il la revoyait s'allumer alors que la main féminine touchait l'interrupteur. La détonation qui avait suivi juste après, il l'entendait encore très clairement. Et cette frêle main qui l'avait attrapé mais n'avait pu rien faire de plus, il la sentait toujours, tout comme la chaleur sur sa joue, celle de la balle qui avait traversé le ventre de sa mère et dont les fragments s'étaient logés dans le bas de son visage. Il était tombé en arrière sous l'impact et était resté allongé là sur le carrelage froid, dans la douleur et la terreur. Car la mort qui avait pris sa mère dans un grand bruit était toujours là. Il avait entendu ses pas lourds sur le sol de la cuisine et son souffle rauque. La mort était venu près de lui et l'avait regardé. La mort s'était penché sur lui et avait enlevé sa chemise pour la mettre sous sa tête. La mort avait embrassé son front. Et puis la mort s'était relevée et s'était éloignée. Il y avait eu un bruit de chaise et puis après un long silence, une seconde détonation. La mort était morte et Tsunagu n'avait plus jamais prononcé son nom. La vie est comme ce petit jardin vert coincé au milieu des buildings, quelques joies vite effacées par d'inoubliables chagrins. Et le temps n'y change rien: le passé n'est jamais vraiment passé car ceux qui y survivent sont ce qu'il est devenu. Sa grand-mère dirait que ça non plus, il n'est pas nécessaire de le dire aux enfants.
Les mauvaises choses recommencent perpétuellement quand les bonnes s'éteignent à jamais. La terre sur laquelle Tsunagu était allongé face à All for One, elle était aussi froide que le carrelage de la cuisine. Et All For One était aussi grand que la mort ce jour-là. C'était donc cela que sa mère avait ressenti alors que son sang s'écoulait sur le sol immaculé: la douleur dans son ventre, la colère, la peur et l'obscurité où l'on finissait seul.
Bien qu'elle soit devenue bien moins visible à présent, cette cicatrice sur sa joue n'était pas quelque chose que Tsunagu voulait laisser respirer. Il la tolérait tout au plus le soir dans le miroir de la salle de bain.
« Je suis sûr que c'est pas à ce point-là », dit Bakugo.
Tsunagu soupira. Il ne savait rien, ce gamin. Bien sûr que c'était à ce point-là. Il ne savait vraiment pas de quoi il parlait mais ce n'était pas de sa faute.
« Je suis sûr que toutes ces groupies qui bossent avec vous continueraient à vous mater, ajouta-t-il immédiatement.
-Bakugo !
-Faites pas comme si vous le saviez pas ! »
Ce garçon était l'inconvenance incarnée mais ces quelques mots avaient eu un effet un peu différent que ce à quoi Tsunagu se serait attendu. Cette dédramatisation naïve, c'était presque apaisant, en fait. Il avait probablement raison d'ailleurs. Les cicatrices sont là pour guérir et non pour tourmenter.
« Je dois y aller, dit finalement Tsunagu en regardant sa montre.
-Eh ben putain, il est tôt, répondit Bakugo avec la même désinvolture.
-Je ne reste pas au-delà de 17h.
-Pourquoi ?
-C'est comme ça. »
Bakugo sembla se retenir de répondre et se contenta simplement de dire rapidement:
« Eh bien, au revoir alors.
-Oui, au revoir. »
Tsunagu se leva du banc et se prépara à s'éloigner. Il se sentait fatigué mais la venue de Bakugo lui avait plue. Celui-ci l'interpella une dernière fois:
« Je pourrai revenir, un jour ?
-Oui, bien sûr. »
L'homme nota dans un coin de son esprit qu'il faudrait qu'il mentionne cela aussi dans sa future conversation avec Shota Aizawa. Il se dirigea vers la sortie ouest. Sa mère avait toujours voulu quitter le parc avant 17h et le dernier jour où ils étaient venus ici, il n'avait pas respecté sa volonté. Continuer à le faire vingt-cinq ans plus tard, c'était un peu comme conjurer le sort... Il profita encore un peu de l'odeur des pins. Ce jardin, c'était celui de son enfance, du tintement de sa bicyclette, des canards, des fleurs et du dernier sourire de sa mère. C'était ce petit monde coincé entre d'immenses gratte-ciels de peur et de tristesse qu'il rendrait chaque jour un peu plus beau que la veille. Il se retourna avant de passer la grille et vit que Bakugo était encore sur le banc. Lui aussi, il le rendrait beau. Du moins, il essaierait car au final, il reviendrait au garçon de décider de la personne qu'il voulait être. Mais c'est quand on arrête de courir après les mauvaises choses que les bonnes peuvent nous rattraper. L'homme se promit de ne jamais perdre patience avec lui. Alors que ce vaste monde poursuivait sa course folle, c'était sa façon à lui d'être un peu meilleur que celui qu'il était la veille.
Finalement, il vit Bakugo se lever, partir dans la direction opposée et disparaître dans la brume. Il n'y avait plus personne mais Tsunagu ne pouvait croire que le banc était vraiment vide. Malgré les années écoulées, il pouvait encore sentir la présence de cette très jeune femme brune qui serrait toujours sur son cœur fragile ces fleurs rouges qu'on lui avait envoyés avec un petit mot d'excuse, comme si on pouvait pardonner l'inexcusable. Après tout ce temps, elle était encore là, blême, tremblante et à jamais inconsolable. Elle ne savait pas que sur ce banc, elle était désormais bien moins seule et que l'homme qui venait de temps en temps s'asseoir à ses côtés n'était autre que son fils.
J'espère que tu as bien aimé ton cadeau Harley. Biz.
