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LES QUATRE HÉRITIERS


Le jour commençait à décliner dans cet amas de nuages noirâtres au-dessus de leurs têtes, tandis que les quatre élèves de Poudlard débouchait au sommet de la Tour d'Astronomie. Le temps ne s'était pas calmé depuis ce matin et la pluie battait la pierre grise depuis des heures. Le parc, en contrebas, était calme et désert. Personne n'aurait eu l'idée saugrenue de s'aventurer à l'extérieur par cette tempête. Tous les autres élèves étaient de toute façon en train de fêter la finale de Quidditch. Seuls les quatre fous, plongés hors du temps, s'étaient extirpés de la tiédeur du château pour se rendre en son point le plus culminant.

— Qu'est-ce qu'on cherche? demanda Rose en rabattant sa capuche pour se protéger de la pluie.

— Une marque, un signe, un indice. N'importe quoi! cria Scorpius par-dessus le vent.

Tous les joueurs de Quidditch s'étaient changés avant de commencer l'ascension jusqu'à la tour. Lorsqu'ils se retrouvèrent, une nouvelle fois, sous la pluie battante, ils se demandèrent pourquoi ils avaient pris le temps de se changer si c'était pour se retrouver encore tremper.

Lily n'avait pas prononcé un mot depuis sa sortie de la Salle sur Demande. Elle balayait le sol de la tour de sa baguette, illuminée d'un Lumos. Rose inspectait la rambarde en se rappelant le geste désespéré qu'elle avait failli commettre. Comme il s'en était passé des choses depuis ce moment. Happée par la peur de la disparition d'Albus et la menace que représentait la source magique de Poudlard, elle avait l'impression qu'une vie ou deux s'étaient écoulées depuis qu'elle était montée sur cette rambarde glissante.

Scorpius posa sa main sur la sienne. Elle releva les yeux vers lui. Son visage, bien que marqué par l'inquiétude pour son meilleur ami, était doux et il lui adressa un faible sourire qui lui réchauffa un peu le coeur.

— A quoi tu penses? lui demanda-t'il tout bas. A cette fameuse nuit?

— Un peu, avoua-t'elle. Je m'inquiète surtout pour Albus.

— On le retrouvera.

— PAR ICI! cria Hugo en agitant sa baguette au-dessus de sa tête.

Lily, Rose et Scorpius accourèrent vers Hugo qui désigna en levant sa baguette vers le mur sous le paravent. Tous se penchèrent sur la surface granuleuse et effritée de la pierre noire et humide.

— Oui…, lâcha Scorpius en se redressant. Tu nous expliques?

Hugo poussa un profond soupir avant de toucher la surface du bout de sa baguette. Aussitôt quatre symbole s'alignèrent les uns à côté des autres; des symboles très connus de tout élève de Poudlard: un lion, un aigle, un blaireau et un serpent.

— Ce sont les emblèmes des quatre maisons, dit Lily.

— Oui, cela me semble évident, ironisa Hugo.

Lily lui lança un regard noir qui fit immédiatement taire le petit génie. Scorpius examina plus attentivement les symboles. Il n'y avait que les quatre animaux qui étaient comme gravés grossièrement dans la pierre. Certaines parties du dessin étaient presque effacées par l'érosion du temps. Ce qui le marqua le plus, ce fut les quatre grandes empreintes de main éclaircie par la pluie qui ruisselait un peu sur la pierre. Quelqu'un, avant eux, étaient venus ici, quatre personnes qui avaient posé leurs mains sur chaque symbole.

— Je pense que c'est l'entrée pour se rendre à la source, dit Hugo en illuminant les quatre gravures. Si on prend pour argent comptant ce que dit le bouquin d'Albus, c'est Helga Poufsouffle qui a découvert la source qui a poussé les quatre fondateurs à construire Poudlard par-dessus. Je serai pas étonné qu'ils aient pensé à cacher la source en la protégeant par des sortilèges ou d'autres trucs.

— Il y a des traces de mains…, commenta Scorpius. D'autres sont venus avant nous.

— Peut-être Albus et Thomas... , dit Rose, plein d'espoir.

— Albus est Serpentard. Thomas Gryffondor… Ils sont peut-être avec un Serdaigle et un Poufsouffle, réfléchit Lily à voix haute.

— C'est peut-être pour ça que Chase a été soumis à l'Imperium, ils avaient besoin d'un Poufsouffle!

— Qui ça 'ils'? demanda Hugo en éclairant le visage de sa soeur.

— J'en sais rien!

— Un Poufsouffle, un Gryffondor, un Serdaigle et un Serpentard, énuméra Scorpius. C'est une sorte d'épreuve…

Le vent se mit à hurler plus fort et la pluie cingla sur les dalles de pierres de la Tour. Hugo rabattit sa cape autour de lui en frissonnant.

— Nous sommes bloquées, articula Rose, un peu désespérée.

— Pourquoi? claqua des dents Hugo.

— Serpentard, désigna-t'elle Scorpius. Serdaigle! Gryffondor et...Gryffondor! Il nous manque un Poufsouffle.

— Non, ça va, répondit aussitôt Hugo. Tu fais très Poufsouffle, la porte n'y verra que du feu si tu poses la main.

— Espèce de sale petit gnome! s'énerva Rose en levant sa baguette vers lui.

— Peuh! Si tu crois que j'ai peur d'une Poufsouffle!

Le coup partit avant que Lily ou Scorpius ne put intervenir. Rose délaissa sa baguette pour donner un violent coup de poing sur le nez d'Hugo qui poussa un cri de surprise en essayant d'esquiver sur le côté. Il y eut un petit crac et le nez de Hugo se mit à saigner abondamment.

— Bon! On arrête les enfantillages! s'écria Lily en réparant le nez d'Hugo d'une formule magique. Thomas et Albus sont peut-être là-dedans! Trouvons une solution au lieu de nous battre!

— On va quand même pas débarquer dans la salle commune des Poufsouffle en sortant un :"Coucou, excusez-nous de vous déranger mais on aurait besoin d'un volontaire pour risquer sa vie dans une aventure périlleuse. Ça tente quelqu'un?", ironisa Scorpius.

— Vous êtes tous stupides! lâcha Hugo en parlant du nez.

Il releva un peu la tête en attendant que le sang s'arrête de couler.

— La répartition, c'est de la foutaise! cria-t'il presque.

— Qu'est-ce que tu racontes, encore? s'énerva Rose en brandissant de nouveau sa baguette sur lui.

— Ce sont des conneries. Regarde Oncle Harry… Le choixpeau a hésité pour lui, Serpentard ou Gryffondor…

— Il était influencé par la partie de Voldemort en lui, précisa Lily.

— D'accord, admit Hugo. Mais si on en croit les chansons du choixpeau, un Gryffondor est courageux (il désigna Lily et Rose en grimaçant pour cette dernière), un Serpentard est ambitieux et salaud, désolé vieux… un Poufsouffle est...loyal, dit-il en faisant un moue dubitative, et un Serdaigle, ultra intelligent!

— Et modeste…, ironisa Scorpius.

— Et alors? demanda Lily qui commençait à perdre patience.

Tous commençaient à grelotter dans le froid de la tempête.

— Alors comment t'explique que des Serpentard peuvent faire preuve d'un grand courage ou que des Poufsouffle peuvent se comporter comme les pires connards que la Terre ait porté?

— J'en sais rien! répondit Lily, visiblement agacée.

— Les gens changent, bandes d'idiots! Les élèves qui arrivent à Poudlard sont répartis beaucoup trop tôt. Vous trouvez pas ça bizarre que beaucoup d'élèves sont envoyés dans celle de leurs parents avant eux? C'est parce qu'ils sont influencés par leur éducation. La répartition n'est pas un choix...C'est une transmission. Nos parents sont répartis selon l'éducation de leurs parents qu'ils ont reçu de leurs parents dans une maison particulière et ils se marient généralement dans une même maison. Nos propres parents en sont la preuve vivante!

Lily, Rose et Scorpius se regardèrent, gênés. Personne ne pouvait lui donner tort.

— Quand ils sont répartis, les élèves passent leur vie à se calquer aux stéréotypes de leurs maisons. Les Gryffondor jouent au casse-cou, les Serdaigle passent leur temps à la bibli, les Serpentard critiquent tout et les Poufsouffle, ben… Voilà. Ils se débattent pendant des années jusqu'à se persuader d'avoir les qualités de leur maison. Chaque génération, c'est pareil…

— Super! conclut Scorpius qui se frottait les épaules pour les réchauffer. Mais il nous faut un Poufsouffle ou pas?

— Non…, répondit Hugo. Il faut seulement quatre personne. Une main par symbole. Il y a qu'un abruti pour croire qu'il faut un représentant de chaque maison. Aucune magie ne pourrait déterminer cela précisément.

— J'espère que tu as raison, Hugo, dit Rose en s'approchant des symboles.

Elle se posta devant le blaireau taillé dans la pierre en poussant un soupir. Le plaidoyer de son frère avait du vrai, évidemment. Mais il avait tendance à se persuader d'avoir toujours raison. Lily se plaça devant le lion rugissant; Scorpius, à ses côtés, devant le serpent et Hugo leva la main devant l'aigle majestueux.

Rose tourna la tête vers Scorpius. Il était inquiet, elle aussi. Il se contemplèrent une longue minute, appréhendant ce qu'il se passerait après avoir touché chacun des emblèmes. Rose hocha de la tête pour le rassurer. Il lui sourit encore. Malgré son sang-froid apparent, son instinct le mettait en garde contre ce qui pouvait se cacher derrière ces gravures innocentes. Il avait peur, pour lui, pour Rose. Normalement, il aurait dû fêter leur dernier match de Quidditch avec des amis, avec Albus. Tout cela était irréel.

— Allons-y! se décida Scorpius comme pour se donner du courage.

Il crispa sa main sur sa baguette tandis qu'il touchait du plat de la main le serpent froid sur la pierre, en même temps que ses amis.

OoO

Lorsque Rose toucha le blaireau gravé dans le mur, elle sentit une secousse quelque part au niveau du nombril. Ses pieds avaient quitté le sol et elle n'arrivait plus à détacher sa paume de la pierre glacée sous ses doigts. Elle se sentit entraînée comme une tornade dans un tourbillon sombre et lugubre. A ses côtés, elle perçut aussi la présence des autres, tout aussi aspirée qu'elle. Soudain, le corps de Scorpius disparut, dévié par la tornade. Elle se raccrocha à la présence de Lily qui était toujours à ses côtés.

Une seconde après, Rose sentit ses pieds atterrir lourdement sur le sol. Ses jambes se dérobèrent sous elle et elle tomba en avant. Le mur de pierres de la Tour d'Astronomie avait disparu. Il n'y avait plus que du vide sous sa main.

— Où sommes-nous? demanda Lily en se redressant à côté d'elle.

Rose regarda autour d'elle. Lorsque Lily s'était relevé, des torches accrochés à des plafonniers s'embrassèrent tout à coup, éclairant d'une lumière dorée la grande salle poussiéreuse et vétuste. Rose se releva près de Lily en brandissant sa baguette, inquiète. Scorpius et Hugo avait disparu. Rose ne comprenait pas pourquoi et cela la tétanisait. Lily s'accrocha à sa manche, elle aussi très angoissée.

Ils n'étaient plus du tout au sommet de la Tour d'Astronomie. Rose se demanda s'il n'avait pas quitté Poudlard mais la pierre de la salle était semblable à celle du château. Elle les imagina traverser des kilomètres sous terre comme l'avait indiqué le faisceau bleu sur la carte magique d'Hugo. Elles devaient se trouver près de la source, loin du tumulte de la fête au-dessus de leurs tête. Au centre de la salle, une immense statue d'un grand lion assis sur son arrière-train dominait les deux jeunes filles. Sa gueule était ouverte et ses deux iris étaient remplacés par deux rubis dont l'éclat flamboyait à la lueur des torches. A côté du socle de la statue, deux pieds dépassaient, étendus sur le sol.

Sa baguette serrée dans sa main, Lily se précipita sur le corps étendu.

— THOMAS! cria-t'elle.

Sa voix partit en écho et Rose la suivit en courant. Lily était déjà agenouillée près de Thomas, étendu dans la poussière, inconscient, serrant dans ses mains la cape d'Albus.

— Il est…? demanda Rose, horrifiée.

— Il respire. Réveille-toi, Thomas!

Lily lui donna des petits coups sur les joues. Rose éclaira autour d'elle. Le silence du lieu était total et légèrement inquiétant. Dans les ténèbres devant elle, Rose sursauta lorsqu'elle découvrit un énorme crâne. Lily était trop concentré à essayer de faire reprendre conscience son petit-ami. Rose contempla sa découverte. Du bout de sa baguette, elle illumina des vertèbres, des côtes. Plus elle avançait, plus les os se succédaient dans un squelette complet d'une énorme créature. La dépouille avait des ailes, une queue, quatre pattes pourvues de longues griffes. Rose sentit un frisson glacé le long de son dos. Les ossements de cette créatures lui rappelait la silhouette de Raymar, son griffon. Lorsqu'elle releva la tête sur l'immense statue de pierre. Rose comprit.

— Rose! appela Lily. Il se réveille!

Thomas gémissait en essayant de se redresser. Il battit plusieurs des paupières et écarquilla les yeux lorsqu'il découvrit Lily et Rose.

— Où est-ce qu'on est? demanda-t'il en se remettant debout.

— Je te retourne la question! s'exclama Lily en lui agrippant le col.

— Je te jure que je l'ignore, s'affola Thomas. J'étais en retenue et puis plus rien.

Lily le dévisagea longuement comme pour jauger la véracité de ses propos. Finalement, elle lui frappa l'épaule pour ensuite sauter dans ses bras.

— C'est pas le moment de vous faire des câlins! dit Rose mal à l'aise. Je crois que je sais où nous sommes. On a tous été envoyés dans la salle des Gryffondor, dit-elle en désignant la statue et les ossements à leurs pieds.

— C'est quoi ça?! s'horrifia Lily devant la carcasse.

— C'était un griffon.

— On ferait mieux de sortir d'ici, le plus vite possible! dit Thomas en prenant Lily par la main.

Malheureusement pour les trois Gryffondor, ils ne trouvèrent aucun symbole ou indice qui leur aurait permis de remonter à la surface. Le Portoloin était à sens unique et la seule issue qui leur restait était le couloir sombre devant les ossements lugubre du griffon. Ils n'eurent d'autres choix que de l'emprunter.

Au fur et à mesure qu'ils progressaient dans ce sombre dédale de couloirs de pierres antiques, les torchiers s'emflammaient tout seul, comme alerté par l'arrivée de nouveaux venus. Après un bon quart d'heure de marche, ils durent se rendre compte à l'évidence, ils se trouvaient dans un labyrinthe de pierre, ponctué de temps en temps par d'immenses salles remplies de colonnades.

— Tu es sûre que c'était un griffon? demanda Lily pour rompre ce silence angoissant.

Rose avançait en tête, en éclaireuse, illuminant le peu de recoin encore plongé dans l'obscurité malgré les torches sur les murs. Lily était au milieu, zieutant dans tous les sens, baguette brandie et Thomas fermait la marche, serrant dans l'une de ses mains sa baguette, et dans l'autre, la cape d'invisibilité.

— Il n'y a aucun doute. Le griffon est la créature qui a inspiré le nom de famille des Gryffondor. Ce n'est pas pour rien si notre emblème est un lion. C'est Hagrid qui me l'a expliqué. Il m'a aussi dit qu'ils étaient utilisés comme gardien pendant de long siècle. Ce griffon devait garder cet endroit. Il devait sans doute dévorer tout ceux qui ne se montrait pas digne des Gryffondor.

Rose passa un tournant, les torches s'embrassèrent au-dessus de sa tête.

— Il est mort de vieillesse? demanda Thomas.

— Les griffons peuvent mourir quand leur propriétaire trouve la mort. Je pense que celui-ci devait appartenir à Gryffondor, lui-même. Il s'est peut-être laissé mourir à la mort de…

Rose tournait à gauche et s'arrêta soudain lorsqu'elle leva les yeux sur le mur en face d'elle. Une grande ombre noire s'étalait sur la pierre éclairée à la lueur des flammes des torches. Un long et puissant sifflement à glacer le sang s'éleva dans l'obscurité des couloirs, droit devant elle. Rose contempla encore quelques secondes l'ombre tremblotante, grossissante de ce grand corps allongé qui s'élevait sinueusement dans la lumière. Rose poussa Lily et Thomas en arrière.

— Qu'est-ce qui te prend? demanda Lily en découvrant la pâleur du visage de Rose.

Elle posa un index sur ses lèvres pour intimer le silence aux deux autres Gryffondor. Elle leur fit signe de rebrousser chemin dans le silence le plus total. Rose jetait, sans cesse, des coups d'oeil dans son dos, avec la peur au ventre de voir surgir au détour du couloir qu'ils venaient de quitter, deux yeux jaunes effrayants.

Lorsqu'ils arrivèrent dans une des salles qu'ils avaient déjà traversé, Rose osa enfin ouvrir la bouche.

— Il faut qu'on trouve un autre chemin, bafouilla-t'elle en serrant sa baguette dans sa main. Et vite!

— T'as vu quoi? demanda Thomas.

— Nous sommes piégés dans un labyrinthe avec un Basilic!