L'assemblée qui l'observait n'obtint qu'un regard froid, plus froid qu'à l'accoutumée. Il était plus qu'évident qu'il n'appréciait pas cette visite impromptue du conseil des anciens alors qu'il rentrait de son travail. Il n'hésita d'ailleurs pas à manifester verbalement son mécontentement.
« Que signifie votre présence ? Si ma mémoire est bonne, et je sais qu'elle l'est, la prochaine réunion doit se tenir dans trois semaines. Je n'apprécie pas d'avoir été mis devant le fait accompli.
_Pardonnez-nous Byakuya-dono, mais nous souhaiterions vous entretenir d'un sujet important et nous n'avions d'autre choix que d'en discuter d'abord entre nous avant de vous en faire part.
_Et pourquoi cela ?
_Et bien, répondit un vieil homme plutôt mal à l'aise, parce que cela vous concerne directement. »
Le dit Byakuya ne pipa mot et ne montra rien de l'émotion qui passa en lui. Parce qu'à la minute même où il les avait vus, il avait compris qu'il était question de sa personne. Le conseil des anciens n'avait pas le droit de se réunir sans son chef à moins que le sujet abordé ne concerne directement la tête du clan. Son cœur s'affola. Il savait de quoi ils souhaitaient lui parler. Il était parvenu jusqu'alors à repousser l'échéance mais il semblait qu'elle l'ait finalement rattrapé. Il n'avait d'autre choix que de s'incliner. Mais il ressentait le besoin de s'isoler quelques instants afin de reprendre confiance pour supporter la suite.
« Bien. Je vous demanderais juste de m'accorder quelques instants pour changer de tenue. Je rentre à peine de ma division pour le cas où vous ne l'auriez pas remarqué, dit-il d'un ton polaire. »
En effet, il portait toujours son haori de capitaine et cette discussion concernait non le capitaine de la sixième division mais le chef de clan des Kuchiki.
Sans attendre leur réponse, il leur tourna le dos et disparut. Les membres du conseil se jetèrent alors quelques regards entendus. Ils savaient déjà que la tâche serait ardue. Cela faisait maintenant plusieurs années qu'ils tentaient de le convaincre en vain si bien qu'ils avaient dû en venir à cette extrémité : le mettre au pied du mur. Ce n'est pas ce qu'ils souhaitaient d'autant qu'un Byakuya Kuchiki en colère faisait froid dans le dos. Mais ils n'avaient guère eu le choix. Qui aurait pu penser en voyant le droit et fier Byakuya Kuchiki toujours si maître de lui qu'il était en fait un rebelle ?
Dix minutes passèrent et l'homme reparut paré d'un kimono vert sombre surmontait d'un haori un peu plus foncé qui témoignait de son rang. Il prit place sur le coussin en bout de table comme s'il allait présidait une réunion qui, en fait, risquait de le briser. Ce fut le signal silencieux des hostilités. L'homme qui avait pris la parole plus tôt se lança. Il s'avérait être l'oncle du capitaine.
« Byakuya-dono, nous n'allons pas faire de détours inutiles. Je pense que vous savez parfaitement de quoi nous souhaitons vous entretenir.
_S'agit-il vraiment d'un entretien ? Votre présence m'indique plutôt que la décision a déjà été prise, Oji-sama.
_Vous avez-nous laissé le choix ? Voilà longtemps à présent, pour ne pas dire des années, que nous tentons de vous convaincre. C'est d'ailleurs là que le bas blesse. Pourquoi devons-nous nous évertuer à vous convaincre d'une nécessité dont vous devriez être conscient ? Pourquoi vous acharner à refuser ? Si nos calculs sont bons, cela fait maintenant cinquante cinq ans que votre défunte épouse vous a quitté. Nous avons de notre côté parfaitement conscience que ce mariage était basé sur l'amour et non… Disons le protocole, fit-il hésitant. Vous nous avez livré une trop grande bataille pour que nous l'oubliions.
_Alors pourquoi ne pas comprendre et accepter que je ne veuille pas épouser une femme par intérêt ? Après avoir vécu auprès d'une épouse par amour, comment vivre auprès d'une autre pour laquelle je ne ressentirais rien.
_Comment pouvez-vous être si catégorique sans même avoir accepté de rencontrer ne serait-ce qu'une seule prétendante ? Laissez-nous organiser un omiai. Avec un peu de chance, vous ressentirez un sentiment envers une des jeunes femmes qui vous donnera le désir de tenter l'expérience. Et cela vous laissera le choix. »
Le silence se fit suite à ce discours. Il n'en croyait pas ses oreilles. Un omiai ?… Le choix ?… Comme s'il se rendait à une foire pour y faire son marché… Il savait parfaitement que c'était la tradition, qu'il n'y avait en fait rien de choquant dans cette pratique usitée par la noblesse mais là n'était pas la question. Il ne pouvait pas, ne voulait pas. C'était tout bonnement inconcevable parce que…
Il ouvrit la bouche pour parler mais une voix féminine et légèrement déformée par l'âge le coupa dans son élan.
« Navrée de vous couper la parole Byakuya-dono, mais avant de refuser pensez qu'il est de votre devoir de donner une descendance au clan. Vous êtes le dernier de votre lignée. Vous devez avoir un enfant pour assurer votre succession et l'héritage de notre famille. Dans le cas contraire, qui reprendra les rênes du clan ? Et ne nous dîtes pas « Ma sœur est là ». Rukia-dono n'est pas de noble naissance. Inutile de vous rappeler que le sang de la noblesse possède des particularités innées qu'elle n'a pas même si elle s'est parfaitement intégrée à notre famille. Certes nous pourrions envisager qu'un de vous cousin reprenne le flambeau mais, sincèrement, cela ne nous convient pas de couper cette lignée qu'est la vôtre. Depuis combien de temps gouvernez-vous le clan de père en fils ou fille ? Ce serait un tel gâchis. »
Ses mâchoires se contractèrent. Faire un enfant uniquement dans ce but ? Quelle mauvaise raison ! Un enfant ne devrait pas naître dans cette unique perspective. Il savait de quoi il parlait. Le mariage de ses parents avait été « arrangé » et ses souvenirs lui indiquaient qu'ils se supportaient à peine. Sa mère n'avait jamais été très proche de lui et son père… était trop pris par les affaires du clan pour s'intéresser à sa personne. C'était son grand-père qui lui avait tout appris, qui l'avait éduqué en vue de reprendre la tête du clan. Il ne voulait pas avoir un enfant dans les mêmes conditions.
Et puis… Et puis là n'était pas la question ! Cette histoire ne concernait pas que lui. Il y avait une autre personne prise dans ce tourbillon. Même si elle ne le savait pas…
Que devait-il faire ou dire pour empêcher cela ? Pourrait-il seulement l'empêcher ? Il en doutait. Il n'avait fait que repousser l'échéance en sachant qu'un jour il serait acculé.
« Il y a peut-être une autre solution, lança soudainement une voix éraillée par les années. »
Byakuya leva les yeux vers la personne qui n'était autre que sa grand-mère. Il vit dans ses yeux cette lueur toute particulière qu'elle ne réservait qu'à lui, celle lueur qui n'était autre que la manifestation de la profonde affection qu'elle avait pour son petit-fils. Elle l'avait toujours soutenu de son mieux mais cette fois-ci, elle n'avait pu empêcher le conseil de prendre une décision. Elle pouvait cependant tenter d'atténuer les choses.
« Une autre solution ? De quoi parlez-vous, demanda l'oncle visiblement irrité.
_Laissez tout simplement Byakuya choisir lui-même sa future épouse. Lui avez-vous seulement demandé s'il ne fréquentait pas déjà une femme ? Vous êtes-vous demandés ce qui le poussait à refuser toute idée de mariage ? Pour quelle raison un homme refuserait de se soumettre à un mariage arrangé tel que le veut l'usage de son rang sans être capable de nous fournir la moindre explication valable ? Vous n'avez pas cherché à comprendre ces refus répétés. Peut-être aurait-il fallu commencer par là ? Byakuya-chan, aurais-tu par hasard le cœur déjà pris, demanda t-elle pleine d'espoir en sachant que c'était le seul joker qu'elle avait en jeu. »
Le dit cœur se souleva bien que l'expression de son visage resta parfaitement de marbre. Hélas, il ne put empêcher son regard de le trahir. Ce fut à peine perceptible mais sa grand-mère le connaissait mieux que quiconque. C'était cela. Alors pourquoi ne le disait-il pas ?
Répondre. Il devait absolument répondre, gagner un peu de temps.
« Pourquoi ne le dirais-je pas si c'était le cas, Oba-sama ? Cela m'éviterait de devoir endurer cette réunion.
_Et bien, peut-être n'est-elle pas de noble naissance et crains-tu de nous décevoir et ne te sens-tu pas la force de nous livrer une nouvelle bataille afin de nous faire accepter une seconde union avec le Rukonkai ? Pour ma part, au risque de choquer la famille, je me moque totalement qu'elle ne soit pas noble. Si Hisana avait vécu vous auriez eu un voire plusieurs enfants qui n'auraient pas été totalement nobles mais le souci de la succession aurait été évité. Alors si je suis dans le vrai, dis-le nous simplement et nous trouverons un terrain d'entente, j'en suis sûre. »
Ce serait si simple de répondre qu'elle était dans le vrai. Cela réglerait une partie du problème. Mais ce ne serait pas l'exacte vérité. Certes, sa grand-mère n'était pas loin de la réalité mais… Il ne pouvait pas lui mentir, pas à elle qui l'avait toujours soutenu même lorsqu'elle n'approuvait pas ses choix. Il ne pouvait pas le dire, les conséquences seraient dramatiques.
« Non, Oba-sama, ce n'est pas cela. »
Même si c'est presque cela, ajouta t-il en pensée.
Elle lut dans ses yeux qu'il ne disait pas vraiment la vérité mais qu'il ne mentait pas non plus. Qu'est-ce qui le poussait à cacher la véritable raison de son refus à accomplir son devoir ? Elle venait de jouer la seule carte qu'elle possédait. Elle ne pouvait dès lors plus rien faire pour l'aider. Du moins, à ce stade de la situation.
« Dans ce cas, vous n'avez pas le choix. Vous assurez de la succession du clan est un de vos premiers devoir en tant que chef de clan. Etant donné que la décision d'organiser un omiai et de vous voir marié a été prise par le conseil puisque vous ne vous décidiez pas, la décision est entérinée. Cela signifie aussi que si vous tentez d'esquiver, les conséquences pourraient être graves : vous pourrez être déchu de votre place. Et Kami-sama seul sait ce qui pourrait advenir du clan si un autre que vous arrivait à sa tête ! Bien, puisque tout a été dit, nous allons prendre congés et vous laisser méditer tout cela. Nous vous tiendrons informé des modalités de l'omiai. Au revoir Byakuya-dono. »
Sans attendre de réponse de leur chef qui de toute façon n'avait pas l'intention de leur répondre, le conseil des anciens quitta le manoir. La grand-mère posa une main affectueuse sur l'épaule de son unique petit-fils en passant à côté de lui. Byakuya comprit les paroles muettes qu'il y avait derrière ce geste : « Je serai toujours là pour te soutenir. » Sauf que cette fois, il ne savait vraiment pas si elle pourrait honorer cette promesse…
A peine fut-il seul que sa tête s'écroula entre ses bras repliés sur la table. Sa respiration se saccada, les battements de son cœur explosèrent sous la soudaine baisse de l'adrénaline. Ses mains se mirent à trembler et son propre réiatsu tomba sur lui comme une chape de plomb, l'étouffant.
Qu'allait-il faire ? Comment se sortir de là ? Y avait-il seulement une échappatoire ? Qu'allait-il lui dire ? Comme le lui dire ? Devait-il seulement lui dire ? Un de ses pires cauchemars prenait vie sous ses yeux impuissants. Il pouvait certes refuser mais le sacrifice serait trop grand. Il se sentait capable de supporter beaucoup de choses, il s'était toujours senti prêt à tout pour sauvegarder sa relation sauf… Sauf… Sauf ça ! Abandonner son clan… Jamais. Il était le chef de clan des Kuchiki, il s'était battu pour parvenir à concilier ses devoirs et obligations familiales et professionnelles. Il avait fait tout cela par fierté due à son rang mais aussi pour honorer son grand-père. Renoncer à tout ?… Jamais même s'il l'aimait à en mourir…
Il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il ne semblait pas y avoir de solutions car accepter l'un, c'était renoncer à l'autre. Et il avait besoin des deux dans sa vie. Pourquoi ? Pourquoi alors que tout allait enfin bien pour lui, pour eux ?
Il se redressa alors que la shoji glissait lentement, révélant une femme brune d'âge mûr avec de grands yeux gris chaleureux. Etrangement il ne chercha pas à cacher sa contrariété.
« Hina-san… Entre.
_Merci. Vous ne semblez pas aller bien, Byakuya-sama.
_Inutile d'être aussi cérémonieuse : nous sommes seuls. Je suppose que tu as écouté la conversation ?
_Oui, j'ai écouté. Que vas-tu faire ? Vas-tu lui dire ?
_Je ne sais pas ce que je vais faire. Quant à lui dire… J'y serai bien obligé à un moment ou un autre. Mais j'aimerais autant pouvoir y réfléchir un peu avant de devoir m'y résoudre. »
Il se passa une main lasse sur le visage. Ses doigts rencontrèrent alors le keisekan, ce symbole incontestable de son rang de chef qui l'insupporta soudainement. Ce fut presque avec rage qu'il l'ôta et le lâcha brutalement. Il tomba sur la table dans un cliquetis coléreux. Hina-san le regardait, impuissante, le cœur serré. Il lui avait fallu tellement de temps pour panser ses blessures et rencontrer la personne qui avait réussi à le sortir de sa solitude. Il était heureux depuis cinq ans et le destin revenait s'acharner sur lui. Etait-ce donc l'apanage des chefs de devoir s'oublier soi-même pour le bien de son clan ? Ne pouvait-on pas leur laisser un peu d'espace pour eux-mêmes ? Etait-ce donc si difficile de comprendre qu'une personne heureuse est plus efficace et productive qu'une personne malheureuse ? Que pouvait-elle faire pour lui venir en aide ? Peut-être commencer par dire tout haut ce qu'elle pensait tout bas depuis longtemps au risque de le choquer ou de faire éclater sa colère.
« Byakuya, peut-être serait-il temps de dire la vérité au clan, ne crois-tu pas ? »
Il la regarda alors, les yeux démesurément ouverts et se redressa.
« Tu n'y penses pas sérieusement, s'énerva t-il en haussant le ton. Que crois-tu qu'il se passerait si je venais à avouer ? Je serais déchu sans même avoir le temps d'argumenter ! Sans compter que je ne suis pas seul dans cette affaire. Prendrais-tu le risque de l'exposer au scandale si tu étais à ma place ? Mon clan est le garant des règles et de la tradition. Je suis sensé être l'exemple à suivre ! Je sais bien que je ne joue pas franc jeu et, crois-moi, cela me pèse énormément de faire semblant d'être quelqu'un que je ne suis pas. J'ai dû tellement travailler pour… Pour parvenir à créer cette image qui n'est pas moi mais qui satisfait tout le monde ! Ce foutu protocole qui m'empoisonne ! »
Il jura entre ses dents ce qui arracha un mince sourire à Hina-san.
« Allons, allons Byakuya, un tel vocabulaire ne sied guère à un homme de votre trempe, ironisa t-elle espérant détendre un peu l'atmosphère.
_Il suffit… Si je ne peux même plus m'exprimer librement dans ma propre maison lorsque je suis seul de surcroit.
_Mais tu n'es pas seul en l'occurrence. Je suis juste à côté de toi.
_Toi, ce n'est pas la même chose. »
Une ombre si triste passa alors sur son beau visage comprimant le cœur de la femme. Elle s'approcha de lui et lui caressa la joue avec tendresse comme lorsqu'il était enfant et qu'il avait besoin de réconfort. Et bien qu'il ne fit rien pour stopper ce geste, il protesta.
« Je ne suis plus un enfant, Hina-san.
_Ca, je ne le sais que trop bien. Et c'est parfois fort regrettable. Où est donc passé le temps où il me suffisait de te serrer dans mes bras pour effacer tes chagrins ? Je me sens si impuissante, Bya-chan. »
Il soupira. Il lui arrivait aussi de regretter ce temps-là, ce temps où sa nourrice était capable de lui rendre le sourire.
Qu'allait-il advenir ?…
