Chapitre 11
Il avait tenté durant la nuit, vainement bien évidemment, de se calmer mais la rage grondait en lui comme jamais. Il avait déjà était en colère, même très en colère. Contre la vie, le destin, les anciens, son clan en général mais jamais à un tel niveau. Et il ne savait pas comment faire pour rationnaliser, réfléchir, compartimenter, analyser et décider. Senbonsakura avait tenté à plusieurs reprises de lui parler mais il ne pouvait pas l'écouter. Il n'était pas assez serein pour cela.
Et maintenant ?
Ukitake avait déjà attisé ses nerfs en débarquant tôt dans son bureau. Et Renji qui lui demandait l'autorisation de lui parler sans doute pour le remercier « de son aide » ! Ca l'avait rendu presque fou de les imaginer discutant derrière la porte close comme deux complices. Il ne savait pas comment il était parvenu à feindre l'indifférence alors qu'il bouillonnait.
Et toujours la même question : et maintenant ? Maintenant ? Maintenant…
Il sentait le réiatsu de Renji balayer la pièce de façon désordonnée. Plus désordonnée que d'habitude ce qui indiquait son état de stress. Ce réiatsu qui lui avait tellement manqué durant ce mois écoulé et qui, à cet instant précis, l'insupportait par son irrégularité. C'était suffoquant. Il parvenait déjà avec peine à maîtriser le sien alors, supporter celui de son amant… Il sentait qu'il ne tiendrait pas longtemps ainsi.
Son amant…
Le mot frappa sa conscience. Il n'était pas seulement son amant, il était surtout l'amour de sa vie. Il aimait cet homme comme il n'avait jamais aimé. Il y avait longtemps qu'il s'était admis à lui-même qu'il n'avait pas aimé sa défunte épouse aussi passionnément. Et pourtant, à ce moment précis, il le détestait tout autant de lui faire endurer pareille souffrance. L'amour ne devrait pas engendrer de la souffrance.
Mais tu es le premier à l'avoir fait souffrir, souffla à nouveau cette petite voix perfide.
Cette voix qui avait raison. Mais cela justifiait-il les actes de Renji ? Avait-il tort d'être si en colère, si déçu ?
Oui, déçu, parce que Renji avait donné un énorme coup de katana dans la confiance mutuelle qu'ils se portaient. Oh, il n'oubliait pas qu'il avait été le premier à défier cette confiance en tardant à lui parler de la motion du conseil. Mais en terme de gravité, lequel des deux avaient commis la plus grosse faute ? Ce n'était pas lui mais bel et bien Renji.
Dans son brouillard émotionnel, il parvenait néanmoins à comprendre qu'il avait tenté de trouver une solution à ce problème, tout comme lui de son côté mais jamais il n'aurait du prendre de décision sans le concerter, lui en parler. Il y avait des décisions qui devaient être prises en commun accord, des décisions qui pouvaient changer la vie.
Et la décision que Renji avait prise venait de changer sa vie. Parce qu'il était à présent capable de devenir une femme.
Une femme…
Byakuya ne parvenait pas à réaliser la chose bien qu'il l'ait vu de ses propres yeux. Il ne pouvait pourtant nier l'évidence.
Et il se sentit soudainement las.
Pas une seule fois il n'avait regretté sa relation avec son fukutaicho. Pas une seule fois il n'avait maudit le destin d'avoir mis un homme dans son cœur. Oh, certes, il savait très bien qu'un jour ou l'autre, son clan aurait réclamé son dû, ce précieux héritier et il savait tout aussi bien depuis le début que Renji était incapable de lui donner un enfant. Mais cela ne l'avait pas empêché de poursuivre cette relation, de la faire grandir, s'épanouir jusqu'à ce que le jeune homme lui devienne aussi indispensable que l'air qu'il respirait, jusqu'à ce que Renji ne puisse plus se passer de lui.
Une interrogation lui frappa alors l'esprit : avait-il été égoïste ? Ne les avait-il pas, dès le départ, conduits à leur propre perte ? Dans son désir, son besoin d'aimer et d'être aimé, avait-il pensé aux conséquences ?
Mais comment aurait-il pu penser à de telles conséquences ? Même dans son imagination la plus débridée, et il fallait bien avouer qu'il en avait peu, jamais pareille idée n'aurait traversé sa pensée.
Et d'ailleurs, comment cela était-il possible ? Comment diable avait-il fait pour obtenir cette capacité de devenir une femme ? Quel était le mystère ?
La colère grondait toujours en lui mais la curiosité s'y mélangeait désormais. Il avait besoin de comprendre le phénomène.
Il jeta un coup d'œil à Renji qui en était toujours au même dossier. Il comprenait son manque de concentration, lui-même n'avait pas beaucoup avancé dans son travail. Ses sombres pensées ainsi que le réiatsu pulsant de son second courcircuitaient son travail. Il fallait débloquer cette situation. En cet instant précis, il ne savait pas si leur couple survivrait à cette épreuve, et ça lui déchirait le cœur, mais il fallait briser ce silence et cette terrible tension. Du moins, il se devait d'essayer.
Byakuya redressa la tête et pose son pinceau dans un geste calme et mesuré bien que la colère régnait toujours en lui. Il inspira lentement.
« Renji. »
Ce dernier redressa brusquement la tête à l'entente de son nom. Son regard rencontra celui, plutôt froid il devait l'admettre, de son amant et son cœur se mit à battre la chamade. Il ne savait pas à quelle sauce il allait être mangé et il se sentait désespéré. Cela faisait plusieurs heures qu'il tentait de travailler dans ce silence de mort lourd de reproches contenus alors, là, alors qu'il l'interpelait enfin, sous ce regard glacial, il craignait le pire. Il déglutit péniblement et ses mains se mirent à trembler.
« Hai taicho ? »
Byakuya nota le tremblement de ces mains si fortes en temps normal. Décidément, force était pour lui de constater qu'ils se trouvaient tous les deux dans un état lamentable.
« Il faut que nous parlions. J'ai besoin d'avoir des réponses à certaines de mes interrogations.
_Euh… Oui, je comprends.
_Mais pas ici. Allons chez toi, nous serons plus tranquilles.
_Maintenant ?
_Oui, maintenant. »
Le ton n'admettait aucune réplique. Les deux hommes se levèrent, quittèrent leur bureau. En passant, Byakuya donna quelques ordres au troisième siège et indiqua qu'il s'absentait pour une affaire urgente et que le fukutaicho l'accompagnait.
Renji s'effaça pour laisser entrer son supérieur. Il entra à son tour dans son appartement et referma la porte en déglutissant. Il regarda alors Byakuya se diriger vers le sofa, prêt à s'asseoir. Lui ne savait pas quoi faire. Il était perdu et il avait peur. Terriblement peur.
Il s'avança finalement dans la pièce et son regard croisa celui du brun. Il se racla la gorge.
« Euh, dois-je faire du thé, demanda t-il maladroitement. »
Byakuya soupira. Il eut envie de repousser la demande mais se ravisa. Pourquoi pas, cela le détendrait peut-être un peu. Il hocha simplement son accord. Sans un mot, Renji disparut dans la cuisine. Les quelques minutes qui suivirent leur permirent d'essayer de trouver une contenance.
Puis le lieutenant revint avec le plateau et versa le liquide brûlant dans deux tasses avant de s'asseoir à son tour à côté de son amant mais malgré tout à bonne distance. Le silence devint pesant et, finalement, le capitaine lança la conversation.
« Explique-moi comment cela fonctionne. Toutefois, si tu le sais. »
Il ne cherchait pas à rabaisser le jeune homme mais tout le monde savait que parfois, il n'était pas très futé. La voix de Renji s'éleva alors, tremblante mais non hésitante.
« J'ai trouvé ce lieu en Chine. Dans une région peu peuplée perdue dans les montagnes. Là-bas cet endroit est appelé « les sources maudites ». C'est une petite pleine cachée dans les montagnes sur laquelle se trouve plus de mille points d'eau. Autrefois, c'était un lieu d'entrainement difficile car il fallait faire attention à la malédiction. La légende sur la malédiction de ces sources est plutôt ridicule. C'est le gardien des sources qui m'en a parlé. C'est l'histoire qu'il raconte pour dissuader les gens d'y aller et de risquer de tomber dedans. Il m'a raconté une histoire à dormir debout. Ces humains, qu'est-ce qu'ils peuvent être crédules ! »
Il se tut pour boire une gorgée de thé. Byakuya eut envie de sourire en entendant Renji parler des humains crédules. Il pouvait parler de crédulité…
« Soit disant que dans chaque source, quelqu'un ou quelque chose se serait noyé et que, si on tombe dedans, on devient ce quelqu'un ou ce quelque chose. Ainsi, il y a la source du panda, du canard, du chat, du cochon, du bonze et… de la jeune fille. »
Il cessa alors de parler pour boire à nouveau, redoutant la réaction de Byakuya. Les doigts de ce dernier se contractèrent autour de la tasse de thé.
Allons bon, qu'est-ce que c'est que ces histoires ? Je n'ai jamais entendu une chose aussi ridicule. Je dois admettre être de l'avis de Renji en ce qui concerne la crédulité des humains. Il doit y avoir autre chose.
« Je t'accorde que ça semble farfelu. Tu n'y crois pas toi-même alors, quelle est l'explication ? »
Renji souffla discrètement. Bon, le ton était toujours glacial mais il restait calme, du moins, en apparence, c'était déjà ça.
« C'est bien simple, c'est du kido. »
A cet instant, Byakuya se redressa et posa un regard plus que surpris sur Renji.
« Comment cela « du kido » ? Je suis un expert en nécromancie et je n'ai jamais entendu parler d'un kido capable de faire cela.
_Ouais, je vous l'accorde pourtant, y'a pas à chiquer, c'en est bien. Urahara est complètement d'accord sauf que ce n'est pas notre kido. C'est beaucoup plus fort, malsain même. J'étais tellement fatigué de mon voyage que sa puissance m'a fait tomber dans les pommes. Il a fallu que je déploie mon réiatsu pour pouvoir le supporter. Même Tessai, qui a pourtant était le maître de la nécromancie, ne connait pas son origine. Un kido qui fonctionne à l'eau froide et à l'eau chaude, c'est pas un truc imaginable !
_De l'eau chaude et froide ? Qu'est-ce que tu me racontes ?
_Bah, c'est comme ça que ça marche. L'eau des sources est froide. En plongeant dans cette eau froide, je suis devenue une femme. Si je suis en contact avec de l'eau chaude, je redeviens moi-même. C'est pour cela que les humains parlent de malédiction. Il suffit qu'il se mette à pleuvoir pour que les personnes frappées par ce sort change d'apparence devant tout le monde. Mais bon, à l'heure où nous parlons, je suppose qu'Urahara et Tessai ont commencé leurs recherches. »
Byakuya ne comprenait plus rien. Le kido n'avait pas beaucoup de secret pour lui, pourtant, il en perdait son japonais. C'est alors que l'information atteignit ses sens.
« Leurs recherches ?
_Bah oui, je lui ai demandé de trouver une solution pour m'en défaire. Comme c'est du kido, il doit forcément exister un contre kido pour me débarrasser de cette malédiction, ironisa t-il, oubliant durant un instant que la situation était plus que précaire entre son amant et lui. »
Il le réalisa trop tard en sentant le réiatsu de Byakuya gagner en force.
« Et tu as plongé tête baissée dans une source porteuse d'un kido que tu n'avais jamais rencontré, que tu qualifies toi-même de malsain et sans savoir s'il y avait une possibilité de te défaire du sort ? Sans en connaître vraiment les effets ? »
La voix froide et coupante lui donna un long frisson dans le dos. Un bruit de tasse que l'on pose brutalement se fit entendre et le chef de clan se leva précipitamment, ses yeux lançant des éclairs de fureur. Renji n'osa plus bouger et gardait les yeux ancrés dans son thé.
« Comment as-tu pu être aussi stupide ? Et s'il n'y avait aucun moyen d'y échapper ? Et s'il y avait des effets secondaires ? Y as-tu seulement réfléchi quelques secondes avant de sauter dans cette eau ? Si même Tessai-san ne connait pas cette magie, Urahara a-t-il seulement une chance de trouver un remède ? »
Devant le silence de l'homme, Byakuya le pressa.
« Alors ? A-t-il une chance de trouver ?
_Je… Je ne sais pas… Il m'a demandé de faire des recherches à la bibliothèque centrale et… Et il pensait aussi vous… vous demander de voir dans… Dans les archives personnelles de votre clan s'il avait été fait mention de… De ce kido quelque part. »
Le noble resta coi. Alors personne ne savait rien. Il ne pouvait se vanter de connaître les archives par cœur, elles étaient bien trop nombreuses mais son penchant pour la nécromancie l'avait poussé à éplucher les archives correspondantes et aucun kido de ce type n'était apparu. C'était une véritable catastrophe ! Une catastrophe… Y avait-il la moindre chance qu'il ait manqué un chapitre ? Consciencieux comme il était ? Il ne pouvait y croire. Il inspira fortement.
« Renji, tu as parfaitement conscience de ma colère. Tu as pris une décision lourde de conséquences sans me concerter au préalable parce que tu savais que je ne t'aurais jamais donné mon accord. Et ce qui arrive aujourd'hui m'aurait donné raison. Réalises-tu à quel point la situation est dramatique ? Tu n'es pas totalement ignorant en ce qui touche le kido. Tu sais que certains sorts ont des effets dévastateurs. Alors, explique-moi comment tu as pu te jeter dans cette source ?
_Parce que c'était le seul moyen, répondit-il calmement.
_Non ! Ca ne valait pas ce sacrifice ! Rien ne justifie un tel risque ! »
Et là, pour le coup, ce fut Renji qui en eut assez. Comment pouvait-il se tenir debout devant lui et clamer que ça ne valait pas le coup. Il se leva brutalement à son tour et fit face à Byakuya. En cet instant, c'était son tour d'être furieux, il sentait même la rage monter en lui. Et comme toujours dans ces moments-là, toutes ses barrières cédaient.
« Comment peux-tu rester là à me regarder et me jeter en pleine face que ça ne valait pas la peine ? Qu'est-ce que je dois comprendre derrière ces paroles, hein ? Qu'en fin de compte, tu n'en à rien à foutre de moi et de nous ? C'est pourtant bien toi qui m'a dit il n'y a pas si longtemps que je ne devais pas douter de tes sentiments pour moi ! Et pourtant, à tes yeux, notre relation, nous deux, notre avenir, ça ne valait pas ce sacrifice ? Je compte donc si peu pour toi ? Qu'est-ce que je suis pour toi, bordel ! Qu'est-ce que je vaux à tes yeux ? Que dois-je comprendre au juste, que toi, tu serais incapable de te sacrifier pour moi ? Qu'est-ce que j'étais sensé faire ? C'est le genre d'homme que je suis ! Je suis capable de tout pour les personnes que j'aime ! Je pensais que tu l'avais enfin compris depuis le temps ! Tu me connais donc si mal ? »
Son réiatsu s'était enflammé comme jamais et pesait des tonnes sur les épaules de Byakuya qui n'avait pas du tout anticipé la réaction de son compagnon. Il était tellement choqué par les mots durs prononcés par cette bouche qui l'avait tant de fois embrassé qu'il en restait sans voix, incapable de répondre à ses accusations infondées. Il ne savait pas quoi répondre. Il se sentait perdu, totalement perdu. Face au silence, Renji reprit, encore plus enragé.
« Ou alors quoi ? Ca veut dire que toi, tu serais incapable d'en faire autant pour moi ? C'est ça la profondeur des sentiments que tu me portes ? Ca voudrait dire que tu t'es foutu de ma gueule tout ce temps, c'est ça ? Tu t'es amusé avec moi et une fois que j'ai bien été amoureux et accroché, tu as trouvé le moyen infaillible de te débarrasser de moi ? Ca t'arrangeait peut-être bien que ton foutu clan à la con veuille absolument te marier, au moins, ça te donner une super bonne excuse pour me jeter ! Et bien vas-y ! Va te marier avec une belle grognasse noble, fondez ensemble une belle famille noble et bien sous tout rapport et !... Et va te faire foutre ! »
Et la pression spirituelle de Renji retomba tout aussi soudainement face à l'immobilité du noble. Son regard se voila d'une terrible douleur et il disparut dans un shunpo, laissant Byakuya cloué sur place, incapable de réagir.
Ce dernier tomba finalement à genoux sur le sol de l'appartement de son amant et se cacha le visage dans les mains…
