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Chapitre 5 : Entretiens
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Harleen gara sa voiture sur le parking de l'asile et se dirigea ensuite à pieds vers le plus petit des deux portails. Elle sonna à l'interphone et peu de temps après le gardien-en-chef, Aaron Cash, vint lui ouvrir. Il fouilla son sac avant de la laisser entrer, puis Harleen parcourut le chemin bordé de verdure jusqu'au bâtiment du Service d'Accompagnement à la Sortie.
Une fois devant les grandes portes de chêne, elle sortit son badge flambant neuf et l'apposa contre le petit boîtier électronique qui servait de serrure sophistiquée. Un « bip » retentit juste après, et elle pénétra à l'intérieur du bâtiment.
Le hall était vide mais on entendait des bruits venant d'ailleurs ; peut-être du réfectoire, pensa Harleen en voyant qu'il était presque neuf heures. Elle hâta ensuite le pas en direction de son bureau, souhaitant pouvoir commencer ses consultations à l'heure.
Lorsqu'elle arriva dans le couloir elle remarqua que deux hommes attendaient déjà devant sa porte : un patient et un agent de sécurité. Ce dernier s'avança vers elle.
« Bonjour, lui dit-il tout en lui tendant la main, vous êtes le docteur Quinzel ?
- C'est exact, répondit-elle tout en serrant la main de l'homme. Et vous êtes..?
- Zack Maxwell, l'informa-t-il, agent de sécurité. C'est moi qui vais amener vos patients en consultation ce matin.
- D'accord, répondit Harleen, je vous en remercie. »
Elle se tourna alors vers l'autre personne présente, qu'elle savait être son premier patient de la journée.
« Et vous devez être William Marshall je suppose ? » lui demanda-t-elle tout en lui tendant la main à son tour.
L'homme ne répondit que d'un hochement de tête et accepta de serrer la main de la jeune femme tendue vers lui.
« Je vous en prie, entrez » lui dit-elle tout en ouvrant la porte de son nouveau bureau. L'homme la suivit à l'intérieur et avant qu'elle ne referme la porte l'agent de sécurité lui adressa un signe de tête avant de s'en aller.
Harleen referma la porte et posa ses affaires à côté de son bureau. Elle enfila la blouse propre qui était posée sur le meuble et s'assit dans son fauteuil, face à son patient qui s'était assis sur l'autre chaise. Elle détailla quelques instants l'homme face à elle, d'une trentaine d'années environ, aux cheveux bruns en bataille et aux yeux noisette. Celui-ci ne semblait pas franchement décidé à prendre la parole, c'est donc Harleen qui initia la conversation.
« Donc, introduisit-elle, je suis le docteur Harleen Quinzel, votre nouvelle psychiatre. Nous nous verrons deux fois par semaine, les mardis et les jeudis, pour des entretiens d'une durée de trente minutes. Pour commencer, avez-vous des questions ? »
Son patient, les jambes et les bras croisés, lui répondit d'un non de la tête.
« Dans ce cas, reprit Harleen, peut-être pourriez-vous vous présenter ? »
L'homme échappa un léger soupir et décroisa ses jambes.
« J'm'appelle William Marshall, répondit-il sur un ton monotone. J'ai 33 ans. Ca fait deux ans que j'suis là et il me reste encore un an et demi à tirer.
- Pourriez-vous me dire pourquoi vous êtes ici ? »
William Marshall lança à Harleen un regard un peu torve.
« Bah quoi, c'est pas écrit dans mon dossier peut-être ? Ou vous l'avez pas lu ?
- J'ai lu votre dossier, répondit Harleen d'un ton calme. Cependant j'aimerais que vous puissiez me raconter vous-même votre histoire. »
L'homme soupira encore. Il avait l'habitude des psys et de leurs questions, et il savait qu'ici ce n'était pas lui qui menait la danse. Il obtempéra.
« J'étais défoncé, lui dit-il sur un ton lassé. A l'héroïne. J'me piquais à l'époque, précisa-t-il. Puis j'ai pris la voiture d'un pote, y fallait que j'aille voir ma copine, elle allait pas bien. Sauf que voilà, à un moment sur la route un gosse est sorti d'nulle part. Il était sur son vélo et il a déboulé devant moi, j'ai rien vu venir. J'ai freiné mais j'lui suis quand même rentré dedans. »
Il s'arrêta là mais Harleen l'invita à continuer.
« Cela a dû vous faire un choc, non ? »
L'homme la regarda quelques instants avant de poursuivre.
« Au départ... J'suis resté là, scotché à mon volant. J'me disais que c'était pas possible, que j'en avais trop pris et que c'était une hallu, chai pas. Ca pouvait pas être réel. Mais j'ai entendu des gens commencer à crier, et là, ben j'suis sorti de la voiture, parce que... fallait qu'je sache. Y fallait qu'je sache si c'était réel ou pas. Et putain, quand j'ai vu ce gamin là, allongé par terre, dans une flaque de sang... »
Marshall fit une pause dans son récit. Ce n'était pas la première fois qu'il racontait tout ça, bien sûr. Il pensait qu'il aurait été rodé avec le temps mais pourtant, à chaque fois qu'il repensait à cette scène, il ne pouvait s'empêcher de ressentir quelque chose en lui. Quelque chose qui remuait désagréablement.
« Et ensuite, qu'avez-vous fait ? reprit la psychiatre.
- J'ai bugué, lui répondit son patient. J'me suis assis par terre, à côté de lui, et j'ai bugué. Je l'ai regardé, là, et tout s'est arrêté. Je savais qu'y avait des gens autour de nous mais je captais pas. » Marshall se racla la gorge avant de poursuivre. « Et puis à un moment, j'sais pas trop quand, les flics sont arrivés. Ils m'ont embarqué, m'ont foutu en cellule et puis voilà. J'ai pas trop d'souvenirs après ça. Puis ensuite y a eu mon procès et j'suis arrivé ici » éluda-t-il.
Harleen laissa flotter le silence quelques instants, ne souhaitant pas être trop brusque. Elle savait notamment, après lecture du dossier, que William Marshall était rentré dans un état confusionnel délirant après son arrestation, ce qui pouvait expliquer le manque de souvenirs qu'il rapportait. Elle décida de ne pas trop creuser ce moment-là et de plutôt rebondir sur autre chose.
« Et cet enfant, demanda-t-elle, vous avez eu de ses nouvelles ? »
Son patient prit son temps avant de répondre.
« On m'a dit que pendant mon procès il était dans le coma. Et puis quelques mois après mon arrivée à Arkham mon psychiatre m'a dit que le gamin avait fini par se réveiller.
- Cette nouvelle a dû vous soulager, non ?
- Ouais, répondit Marshall sur un ton évasif, p'têtre, j'sais pas. »
La jeune psychiatre n'insista pas plus pour le moment. Elle savait qu'il était souvent très difficile chez les personnes addictées de toucher à tout ce qui avait trait aux émotions, ces patients souffrant bien souvent d'alexithymie*. Elle décida de dévier sur un autre sujet.
« Et votre ancien psychiatre, lui demanda-t-elle, vous vous entendiez bien avec lui ?
- Ouais, ça va, répondit-il sans grand enthousiasme.
- Comment se passait votre suivi ?
- Ben... Pareil, on se voyait deux fois par semaine ; il me demandait comment j'allais puis il me parlait de mes médocs, et voilà. »
Ne souhaitant pas paraître trop intrusive, Harleen décida là aussi de pas insister sur l'aspect relationnel mais de plutôt rebondir sur le dernier élément évoqué.
« Et votre traitement médicamenteux, lui demanda-t-elle, est-ce qu'il vous convient ?
- Bah c'est pas comme si j'avais l'choix, lui répondit Marshall.
- C'est en effet aux psychiatres de décider de la mise en place d'un traitement, répondit Harleen sur un ton calme, mais vous avez le droit de dire ce que vous en pensez. »
L'homme la regarda quelques instants, un peu suspicieux.
« Ouais ben moi dans l'idée j'aimerais bien arrêter de prendre ces conneries » lâcha-t-il dans un grognement.
Harleen prit de le temps de peser sa réponse.
« Je pense, répliqua-t-elle, qu'il peut en effet être intéressant d'envisager qu'un jour vous n'ayez plus besoin de traitement, et surtout de pouvoir travailler cet objectif ensemble. »
Marshall redressa son regard qu'il posa sur elle, surpris.
« Vous voulez m'faire arrêter les médocs ? demanda-t-il sur un ton quelque peu goguenard.
- Vous avez envie d'en prendre toute votre vie ? » demanda la psychiatre en miroir.
Harleen laissa un peu de temps à Marshall. Elle se saisissait là d'une demande de son patient ainsi que de l'effet de surprise qu'elle avait créé ; peut-être était-ce là l'occasion de créer une alliance thérapeutique ?
« Je ne vous dis pas que vous allez arrêter votre traitement demain, reprit-elle plus explicitement, ni dans un mois, ou peut-être même pas avant votre sortie. Ni vous ni moi ne sommes devin. Mais si vous me dites que vous avez envie un jour de ne plus avoir à prendre de médicaments, je peux l'entendre. La question qui se pose alors, c'est comment en arriver là ? Pour ça, il faudrait que nous puissions y travailler ensemble. »
Elle laissa son patient, toujours suspicieux mais intrigué, assimiler ses dernières paroles ; puis elle regarda sur son ordinateur la version numérique de l'ordonnance au nom de William Marshall.
« Je vois que vous avez eu pendant plusieurs mois un antipsychotique que vous avez arrêté progressivement. Maintenant, vous avez en traitement substitutif 10mg de subutex** par jour, et vous avez aussi du lexomil*** comme anxiolytique, énonça Harleen. Que pensez-vous de ce traitement actuel ? »
Son patient resta pensif quelques instants, la psychiatre attendant patiemment qu'il mène sa réflexion.
« Ben, commença-t-il, le subutex... Ca j'en ai besoin. C'est sûr. Par contre cette connerie de lexomil, ça franchement je m'en passerai bien.
- Vous vous en passeriez bien ? demanda Harleen. Cela veut dire que vous ne ressentez pas d'anxiété ?
- Non, répondit Marshall.
- Alors, pourquoi vous l'a-t-on prescrit ?
- Z'avez qu'à d'mander à l'ancien psychiatre, c'est lui qui m'la prescrit.
- Oui mais vous, est-ce que vous savez pourquoi ? On ne vous l'a sûrement pas prescrit pour rien. »
Marshall hésita un peu avant de répondre.
« Bah c'est vrai qu'au début... Parfois j'me tapais des crises d'angoisses. Pas souvent, mais parfois ça arrivait. En même temps avec l'arrêt de l'héroïne et les cauchemars que j'avais de l'accident... Normal non ?
- Cela peut se comprendre, en effet, répondit Harleen.
- Mais là c'est bon, reprit son patient, j'en fais plus des crises d'angoisses, depuis un bon moment. Alors, on pourrait l'arrêter ce médoc, non ? »
Harleen fit attention de bien peser ses mots dans sa réponse.
« Cela pourrait s'envisager, répondit Harleen. Mais pas dès aujourd'hui. J'imagine que vous comprenez que je ne peux pas prendre une telle décision dès le premier jour ; car pour cela, j'ai d'abord besoin d'apprendre à vous connaître. Mais si vous acceptez que nous entamions un travail ensemble, nous pourrons essayer de trouver des éléments en faveur de l'arrêt de ce traitement. Mais vous devez savoir qu'un anxiolytique ne doit pas s'arrêter brutalement, cela pourrait être trop violent pour la chimie de votre cerveau. Si nous en arrivons à trouver cela judicieux, nous pourrons commencer par envisager de diminuer les doses, petit à petit. Mais pour cela, rappela-t-elle, il faudra que nous y travaillions ensemble. Est-ce que vous accepteriez ? »
Marshall remua un peu sur sa chaise. Harleen attendit sa réponse patiemment ; elle allait savoir si elle avait bien trouvé là un point d'accroche avec son patient.
« Peut-être..., répondit-il finalement, peut-être qu'on pourrait y réfléchir ouais. Pourquoi pas... mais attention, prévint-il sur la défensive, vous avez pas intérêt à m'faire de coup tordu. »
Harleen lui fit un sourire.
« Je vous promets que ce n'est pas dans mes intentions. »
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Harleen avait déjà enchaîné cinq consultations, et cela était très prenant de rencontrer autant de nouvelles personnes. Néanmoins, il commençait à lui tarder de pouvoir réellement faire une pause ; ce qui serait enfin possible à midi, c'est-à-dire à la fin du rendez-vous qui allait prochainement arriver.
Elle raccompagna Abbigail Robertson, la patiente avec laquelle elle venait de finir de s'entretenir, jusqu'à la porte qui, lorsqu'elle l'ouvrit, fit apparaître dans l'encadrement ZackMaxwell, l'agent de sécurité. Il venait chercher la patiente et également lui amener son dernier patient de la matinée.
Une fois Abbigail Robertson à son côté, Maxwell repartit en direction du hall. Harleen découvrit alors le dernier patient qu'il lui avait amené : un jeune homme aux cheveux verts qui, une fois face à Harleen, lui adressa un large sourire accentué par de grandes cicatrices.
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Et voilà pour ce chapitre !
J'avais envie de m'essayer à écrire un premier entretien avant de me lancer dans la première conversation entre Harleen et notre futur Joker ; et puis je voulais vous présenter aussi la façon de travailler de Harleen. J'espère que cela vous aura plu :)
J'en profite pour faire quelques petites précisions de vocabulaire :
- * L'alexithymie désigne une difficulté à reconnaître et mettre en mots ses émotions (mais les personnes alexithymiques n'ont généralement pas de mal à identifier les émotions des autres ni à avoir du vocabulaire émotionnel. C'est juste que les émotions en soi sont trop difficiles à exprimer.)
- ** Le subutex est un médicament utilisé dans le traitement substitutif de la dépendance aux opiacés. Il existe différentes doses possibles.
- *** Le lexomil est un anxiolytique (médicament utilisé contre l'anxiété) qui est assez commun, d'ailleurs peut-être que vous le connaissiez déjà. (Là aussi il y a différentes doses possibles.)
Sinon, comme vous l'avez compris, le prochain chapitre détaillera le premier entretien entre Harleen et celui qui deviendra par la suite le Joker.
Et il s'agira là du dernier chapitre que j'ai en stock pour l'instant.
N'hésitez pas si vous avez des questions ou si vous avez envie de partager des réflexions.
A samedi prochain !
