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Chapitre 6 : Jay

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Harleen, dans l'encadrement de la porte, se tenait face à son patient au cheveux verts et aux grandes cicatrices partant des commissures de ses lèvres. Sur celles-ci étaient étalé un franc et grand sourire.

« Bonjour, clama l'homme sur un ton joyeux.

- Bonjour, répondit Harleen. Je vous en prie, entrez. »

Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois et entra d'un pas joyeux dans le bureau. La psychiatre ferma la porte derrière lui et s'installa à nouveau dans son fauteuil. Mais, contrairement aux patients précédents, celui-ci resta debout et fit quelques pas pour inspecter les lieux. Il regarda d'abord la moquette, puis la tapisserie, puis la bibliothèque encore vide enfin, il se plaça devant la fenêtre et scruta le paysage avec curiosité.

Au bout de quelques instants, alors que son patient n'avait toujours pas bougé de devant la fenêtre, Harleen lui adressa la parole.

« Voulez-vous vous asseoir ? » proposa-t-elle en désignant la chaise face à elle.

Le jeune homme se tourna vers elle et inclina sa tête légèrement sur le côté alors qu'il la regardait. Un nouveau sourire vint éclairer son visage.

« Oh, oui, bien sûr » répondit-il alors qu'il daignait considérer le siège qui lui était offert.

Il jeta alors un dernier regard par la fenêtre, prit une grande inspiration et s'avança finalement en direction de la chaise. Il la regarda un moment, comme s'il jaugeait le meuble du regard. Puis il se saisit du dossier, retourna la chaise et s'installa dessus à l'envers, à califourchon. Le jeune homme croisa ses bras et les posa sur le haut du dossier, faisant à présent face à Harleen. Il lui lança un regard, les sourcils relevés et la tête légèrement sur le côté, qui semblait lui demander « Alors ? ».

Alors, en à peine une minute, Harleen trouvait déjà ce personnage très théâtral. Elle se rappela le diagnostic de trouble de la personnalité narcissique qu'elle avait lu dans son dossier ainsi que les paroles de sa collègue, la veille, le qualifiant d' « un peu mégalo ». Harleen n'était donc qu'assez partiellement surprise par ce comportement.

« Je suis le docteur Harleen Quinzel, votre nouvelle psychiatre, commença-t-elle sans se montrer décontenancée. Nous nous verrons deux fois par semaine, les mardis et les jeudis, pour des entretiens de trente minutes. Pour commencer, est-ce que vous avez des questions ? » débita-t-elle comme du par cœur, ces mots lui ayant servi d'introduction tout au long de sa matinée.

« Harleen Quinzel... » répéta le jeune homme, le regard dans le vague, pensif. Puis il braqua à nouveau son regard sur la jeune psychiatre.

« J'ai une question, en effet, annonça-t-il. Et cette question est : connaissez-vous l'Arlequin ? »

Harleen, légèrement surprise, accepta néanmoins de répondre.

« Et bien, c'est un personnage de la Comedia dell'Arte il me semble. »

Son patient hocha vigoureusement la tête, d'un air entendu.

« Vous savez, expliqua-t-il sur un ton expert, le nom ''Arlequin'' provient du vieux français ''Hellequin'' qui, au Moyen-Âge, renvoyait au Diable. Son costume est fait de nombreux losanges qui renvoient aux multiples facettes de sa personnalité. Il peut être un peu sot mais sympathique, espiègle parfois mais il se révèle en fait être très malin et rusé. »

Harleen repensa alors à l'amnésie qui avait été diagnostiquée chez ce patient. Néanmoins, par cette dernière tirade, elle se fit la réflexion que sa mémoire sémantique, celle stockant les connaissances générales, avait apparemment été conservée. Est-ce que seule sa mémoire épisodique, celle renvoyant aux souvenirs personnels, avait été touchée ?

« Et pourquoi me posez-vous cette question concernant l'Arlequin ? lui demanda Harleen.

- C'est votre nom qui m'y a fait pensé, répondit-il sur le ton de l'évidence. Harleen Quinzel, Harle-Quin... N'y aurait-il pas une ressemblance ? »

Harleen préféra répondre par une autre question.

« Est-ce que c'est ainsi que vous me voyez, lui demanda-t-elle, comme un Arlequin ?

- Ca, lui répondit-il dans un léger rire, je ne peux pas encore le dire. Il va falloir que j'apprenne à vous connaître avant de pouvoir affirmer si oui ou non vous avez plus que le nom de commun avec le personnage de l'Arlequin. »

« Que j'apprenne à vous connaître » se répéta mentalement Harleen. Cela ressemblait à ce qu'elle-même avait dit plusieurs fois à d'autres patients au cours de sa matinée.

« Et vous, demanda-t-elle pour recentrer un peu la conversation, pourriez-vous vous présenter ? »

Il se redressa un peu plus sur sa chaise.

« Et bien, répondit-il, je suis un homme simple. Vous voyez, je me contente de peu de choses ici. Un toit sur la tête, de la nourriture que l'on ne peut pas qualifier de bonne mais qui reste comestible, quelques, euh, colocataires originaux... Ce que j'aime le plus, enchaîna-t-il, ce sont les maigres ateliers que l'on nous propose. Tout particulièrement l'atelier peinture thérapeutique. Je crois qu'au fond, j'ai une âme d'artiste. Je me suis d'abord demandé si je ne devrais pas être comédien – vous savez, je peux être un sacré clown quand je m'y mets – mais je crois que mon truc, plus encore, c'est la peinture. J'aime tout particulièrement peindre les paysages du parc d'ici qui aurait pu imaginer qu'un asile puisse être entouré d'une aussi belle nature, hm ? »

Harleen releva que son patient s'ancrait dans le présent pour se définir. Lorsqu'elle avait demandé à ses autres patients de se présenter, ceux-ci lui avaient donné des éléments très factuels comme leurs noms ou leurs âges, ou bien ce pour quoi ils étaient internés ici. Mais pas lui. Harleen trouvait son discours un peu grandiloquent mais néanmoins très intéressant.

« Ah, et j'aime beaucoup jouer aux cartes aussi, ajouta-t-il. Je suis un as dans ce domaine. Surtout au poker. »

La psychiatre hocha la tête en un sourire, en guise de réponse. Mais elle se décida alors à toucher un point sensible.

« Et pouvez-vous me dire comment vous vous appelez ? »

La mine du jeune homme s'affaissa d'un coup.

« Ca n'est pas écrit sur vos bouts de papiers peut-être ? » demanda-t-il en désignant d'un geste du menton la liasse de papiers regroupant les fiches des patients que Harleen avait entassé derrière son ordinateur.

« Si, en effet, répondit-elle. Mais j'aimerais que vous me disiez comment vous souhaitez que je vous appelle. »

Son patient la fixa de son regard quelques instants, prenant pour la première fois depuis le début de l'entretien un air sérieux. Il prit quelques secondes de réflexion.

« Sur ces papelards, dit-il, on m'appelle John Doe. Un nom original, n'est-ce pas ? demanda-t-il sarcastiquement. Mais, pour en revenir à votre question... Vous pouvez m'appeler John. Quasiment tout le monde ici m'appelle John. Mais est-ce pour autant mon vrai prénom ? Allez savoir. Vous pouvez tout aussi bien m'appeler Jack, Jason, ou même José... A votre guise. Ou bien... Vous pouvez peut-être m'appeler Jay *. Juste ça. J'aime bien la lettre J. » termina-t-il sur un ton songeur.

Harleen le laissa réfléchir quelques instants avant de reprendre ce qu'il lui avait dit.

« Donc, vous préférez que je vous appelle plutôt John ou Jay ?

- Jay, cela me semble pas trop mal... Ou monsieur J peut-être ? Non, non, c'est bien trop formel... Alors, pour vous, ce sera Jay, conclut-il en un sourire.

- Et bien, Jay, je suis ravie de faire votre connaissance » répondit Harleen.

A cette phrase, le sourire de ce dernier se fit encore plus grand.

« Alors dites-moi, Jay, reprit la psychiatre, est-ce que vous vous plaisez ici ? »

C'était là une autre question qu'elle avait beaucoup posé au cours de sa matinée pour se faire une idée de comment ses patients vivaient leur internement au SAS.

« Vous savez, répondit-il après quelques instants de réflexion, je n'ai pas beaucoup d'éléments de comparaison. J'ai quelques euh, petits trous de mémoire, ajouta-t-il en se tapotant deux fois la tempe de son index. De gros trous de mémoire, même. Ma vie d'avant... Elle est partie en fumée. Je n'en ai pas de souvenirs. Ma psy – chologue, ajouta-t-il comme précision – pense que c'est un mécanisme de défense que mon esprit a mis en place pour me protéger du, euh, traumatisme, que j'ai vécu, dit-il en désignant les grandes cicatrices sur son visage. Elle n'a sûrement pas tort mais, si vous voulez mon avis, c'est quand même un peu envahissant comme mécanisme. »

Harleen imagina combien il devait être difficile de vivre sans se rappeler de sa vie d'avant. Elle ne pouvait qu'approuver cette dernière phrase.

« Donc reprit-il, les seuls éléments de comparaison que j'ai en mémoire en fait, ce sont ma petite vie en cellule en attendant mon procès et mes petits moments au Pénitencier. Alors à choisir, je crois qu'il n'y a pas photo, je préfère largement être ici. »

« Je comprends, répondit Harleen. Et donc, vous êtes suivi par une psychologue également ?

- Exact. Comme tout le monde ici en fait.

- Et vous êtes satisfait de ce suivi ?

- Hm, dans l'ensemble, plutôt oui. En général je peux parler de tout avec Aileen – Aileen Byrd, c'est son nom – et j'avoue que c'est assez agréable.

- Et votre suivi avec votre ancien psychiatre, rebondit Harleen, en étiez-vous satisfait aussi ?

- Oh, ça.., répondit Jay tout en réfléchissant. Ca allait. On se voyait deux fois par semaine aussi, mais les entretiens étaient beaucoup plus courts avec la psychologue ça dure à peu près 45 minutes, et avec vous, vous m'avez dit... 30 minutes ? Je crois qu'avec lui c'était censé duré une demie-heure aussi, mais en général au bout d'un quart d'heure c'était plié.

- Comment expliquez-vous ça ?

- Je crois qu'écouter les patients, à un moment, ce n'était plus trop son truc. Il préférait surtout parler médocs. »

Harleen en profita pour saisir un nouveau sujet de discussion important.

« Et votre traitement médicamenteux, justement,qu'en pensez-vous ? »

Son patient lui fit un grand sourire

« Ca, on y avait beaucoup travaillé. On a beaucoup baissé les doses au fil du temps, mon traitement est assez léger maintenant, il me semble. »

La jeune psychiatre consulta la feuille d'ordonnance depuis son ordinateur. Il n'avait en effet plus que d'assez petites doses d'un anxiolytique et d'un neuroleptique.

« C'est assez léger en effet. Je vois à votre sourire que cela a l'air de vous faire plaisir ? »

Le sourire de Jay redoubla d'intensité.

« Oui, répondit-il avec conviction, parce que voyez-vous docteur, je vais mieux. Vraiment beaucoup mieux. »

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A midi, Harleen raccompagna Jay jusqu'à la porte – derrière laquelle Zack Maxwell, l'agent de sécurité, attendait pour le reprendre en charge – puis elle se retrouva seule dans son bureau. Elle s'étira longuement avant de se rasseoir dans son fauteuil. Elle n'avait pas encore très faim, alors elle décida de prendre un temps pour mettre ses notes de sa matinée au propre elle avait deux heures de pause à midi, autant en profiter pour le faire maintenant car elle n'aurait probablement pas très envie de le faire une fois la fatigue de la digestion enclenchée.

Elle eut fini au bout d'une demie-heure et décida ensuite de prendre son sandwich et son yaourt à boire pour aller les consommer dans la salle de réfectoire. Elle referma son bureau derrière elle et parcourut les couloirs pour s'y rendre.

Lorsqu'elle entra dans le réfectoire, un léger brouhaha lui parvint aux oreilles. Une trentaine de patients devaient s'y trouver – pas tout à fait la totalité, certains ayant peut-être déjà fini de manger – et parmi eux elle aperçut Jay qui lui fit de grands signes de main. Elle lui adressa un petit salut de la main en retour. Puis elle repéra sa collègue psychiatre, Emily, assise à une table avec d'autres professionnels Harleen se dirigea donc vers eux.

« Bonjour, lança-t-elle tout en s'asseyant.

- Bonjour » lui répondit le reste de l'assemblée presque à l'uni-son.

Elle s'installa et déballa son déjeuner.

« Alors, lui demanda Emily, la matinée s'est bien passée ?

- Plutôt oui, répondit Harleen. Mais il me tardait un peu de pouvoir faire une pause. »

Emily laissa le silence planer quelques instants, puis elle lança un drôle de regard à ses collègues avant de s'adresser de nouveau à Harleen.

« Alors comme ça tu as trouvé un petit surnom à John ? »

Harleen, qui s'apprêtait à mordre dans son sandwich, arrêta son geste. Les nouvelles allaient vite dis donc ! Mais ce qui la perturba ce fut le ton de reproche qu'elle percevait dans cette remarque. Elle se redressa un peu plus sur sa chaise.

« Et bien, ce n'est pas un petit surnom, corrigea Harleen. Je lui ai juste demandé comment il souhaitait que je l'appelle.

- Et il s'appelle John » répliqua sa collègue.

La jeune psychiatre n'osa pas plus se justifier. Avait-elle fait une bourde ?

« Moi je trouve ça intéressant, enchaîna une femme brune d'une quarantaine d'années. Aileen Byrd, se présenta-t-elle pour Harleen, je suis la psychologue de John.

- Echantée, répondit Harleen.

- Intéressant ? répliqua Emily qui ne semblait pas vraiment convaincue.

- Oui, reprit la psychologue. Vous dites que vous lui avez demandé comment il souhaitait être appelé ? Et bien moi je trouve ça intéressant sous deux aspects : premièrement que vous lui ayez posé cette question – est-ce que quelqu'un ici s'en était déjà soucié ? – et deuxièmement qu'il ait pu élaborer une réponse qui soit autre que le nom qui lui a été attribué d'office.

- Moi je pense que ça risque de le perturber, répliqua Emily. John a une identité très fragile.

- Je pense justement l'inverse, répondit la psychologue sur un ton calme. Du fait de son amnésie, il est vrai que John a une identité fragile. Mais pourquoi ça ? Et bien tout simplement parce qu'il est encore en quête d'identité. Il se cherche encore. Alors je pense que ça peut justement l'aider à se définir et à renforcer son identité, de le re-subjectiver de cette façon. »

Harleen hocha la tête. Elle était bien contente que cette Aileen soit de son avis, elle se sentait un peu plus légitime, et surtout soutenue.

« Je lui ai juste laissé un choix, répondit Harleen un peu timidement. Et il s'en est saisi, c'est tout.

- C'est tout ? En tout cas je peux vous dire que ce n'est pas rien. A peine votre séance est finie qu'il est déjà en train de le clamer partout. Attendez-vous à avoir des retours » répliqua Emily qui semblait toujours fort peu convaincue par la situation.

Aileen reprit la main sur la discussion pour nuancer les propos de sa collègue.

« Je pense néanmoins que John est tout à fait capable de tirer quelque chose de positif de cette nouveauté. Ce sera très intéressant pour lui. Par contre, continua-t-elle en s'adressant directement à Harleen, Emily n'a pas complètement tort : avec lui, vous pouvez vous attendre à du grand spectacle. »

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Et voilà pour ce nouveau chapitre !

* « Jay » est la prononciation anglaise de la lettre J. Or il se trouve aussi que c'est parfois un prénom, notamment donné dans les pays anglo-saxons.

Alors, que pensez-vous du personnage de John / Jay ?

J'espère que cette version vous aura plu et je vous dis à bientôt :)