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Chapitre 7 : Doux parfum
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Alors que Harleen se rendait en ce mercredi matin à son deuxième jour de travail à Arkham, elle avait en tête ce que la psychologue Aileen Byrd lui avait dit la veille au soir. Alors qu'elle avait tout juste fini sa journée, elle avait vu Aileen qui attendait dans le hall. Celle-ci souhaitait la voir afin de lui dire quelque chose : « Il faudra peut-être que tu aies une petite discussion avec John demain ».
Harleen avait été intriguée, mais lorsqu'elle avait demandé plus d'informations à sa collègue celle-ci lui avait répondu qu'elle ne pouvait pas en dire plus afin de préserver le secret professionnel lié à ses entretiens. Harleen avait respecté cela s'était donc résignée à attendre le lendemain pour en savoir plus.
Une fois arrivée, lorsque Aaron Cash, le gardien-en-chef, lui ouvrit les grilles pour pénétrer dans Arkham, il lui apprit qu'il y avait eu une livraison pour elle un peu plus tôt ce matin. Une livraison ? Harleen s'interrogea. Elle n'avait pourtant passé aucune commande... Et puis une idée lui traversa l'esprit. Est-ce que par hasard cela pouvait avoir un rapport avec ce que Aileen avait cherché à lui dire la veille ?
Lorsqu'elle entra dans le SAS il n'y avait personne dans le hall, mais on entendait au loin les bruits provenant du réfectoire. Harleen s'engagea dans le couloir qui la menait jusqu'à son bureau – désert ici aussi – et quand elle arriva devant sa porte elle remarqua qu'elle était à présent ornée d'une plaque à son nom, ainsi que d'une fiche présentant ses horaires de travail. Elle sortit sa clé et ouvrit la porte et là, une fois sur le seuil de son bureau, elle comprit parfaitement ce qu'était la fameuse livraison.
Sur son bureau avait été déposé un énorme bouquet de roses rouges. Véritablement énorme. Combien pouvait-il bien y avoir de fleurs en tout ?
Harleen lâcha ses affaires dans un coin de la pièce sans quitter le bouquet du regard, puis elle s'en approcha pour le détailler. Les roses étaient bien taillées, toutes à taille égale, et les épines avaient été retirées. Les nombreuses fleurs d'un rouge profond dégageaient un doux parfum. Elle aperçut un petit morceau de papier coloré et plié qui était accroché au lot. On pouvait y voir le nom et l'adresse d'un fleuriste de Gotham puis, quand elle ouvrit le petit papier, un simple « J » était écrit à l'intérieur.
« Bonjour ! » clama joyeusement une voix derrière elle.
Harleen se retourna en un léger sursaut. Jay se tenait sur le pas de la porte, tout sourire.
« Bonjour » répondit calmement Harleen.
Son patient aux cheveux verts désigna sa fiche horaire qui était nouvellement accrochée à sa porte.
« J'ai vu que vous faisiez des consultations libres ce matin. Est-ce que je peux venir ?
- Oui, allez-y, entrez » lui répondit la psychiatre.
Harleen referma la porte derrière lui et partit s'asseoir à son bureau, encore encombré par l'immense bouquet. Mais Jay, lui, resta debout et se plaça à côté d'elle.
« Est-ce qu'elles vous plaisent ? » demanda-t-il en désignant les fleurs.
Harleen eut donc confirmation que Jay était bien l'expéditeur de cet énormissime bouquet.
« Elles sont très jolies, répondit-elle prudemment. Et vraiment très nombreuses.
- Vous les avez comptées ? enchaîna Jay, enthousiaste.
- Non, je n'en ai pas eu le temps.
- Il y en a cent, lui apprit-il avec fierté. Et elles sont toutes pour vous, Harley. »
La psychiatre tiqua à l'emploi de ce nouveau surnom. Ça plus le bouquet... Il allait falloir qu'elle recadre un peu les choses, Jay commençant à s'emporter un peu trop à son goût. Mais il fallait également qu'elle n'y aille pas trop brusquement elle sentait que son patient pouvait être du genre à dégoupiller facilement.
« Mon prénom est Harleen, rappela-t-elle doucement mais fermement. Et je souhaiterais que vous m'appeliez docteur Quinzel, s'il vous plaît. »
Le sourire de Jay disparut de son visage.
« Vous, vous m'appelez bien Jay pourtant.
- C'est parce que je vous ai demandé comment vous souhaitiez que je vous appelle, lui rappela-t-elle, ce que j'ai respecté. De mon côté, je vous dis simplement que ce que je préférerais, c'est que vous m'appeliez docteur Quinzel. »
Jay s'écarta d'elle et leva les yeux au ciel.
« Si vous le prenez comme ça... ». Il la regarda quelques instants puis hésita, et partit finalement en direction de la porte.
« Vous partez déjà ? » lui demanda Harleen.
Jay se stoppa devant la porte du bureau sans la regarder.
« Je croyais pourtant que vous m'aviez demandé un entretien, enchaîna-t-elle, et les trente minutes sont loin d'être écoulées. »
La jeune psychiatre essayait par ces mots de poser son cadre professionnel et d'inciter son patient à le respecter.
Celui-ci se retourna légèrement vers elle la regarda longuement. Puis, au bout d'un moment, il leva à nouveau les yeux au ciel et poussa un soupir à fendre l'âme. Semblant s'être résigné, il se traîna alors jusqu'à la chaise face à Harleen et s'y laissa choir sans douceur. Il croisa les bras et les jambes et prit un air renfrogné.
« Quoi encore ? » demanda-t-il âprement.
Harleen ne se laissa pas décontenancer.
« Je voulais vous remercier pour les fleurs, reprit-elle calmement. C'est une très gentille attention qui, de plus, permet d'embellir ce bureau. Et je suis désolée si je vous ai vexé, car ce n'était vraiment pas mon intention. C'est simplement que je suis ici en tant que professionnelle et qu'il y a certaines limites à ne pas dépasser dans le cadre de mon travail. »
Jay resta silencieux et détourna son regard en direction de la fenêtre du bureau. Harleen laissa le calme s'installer quelques instants, avant d'essayer de détourner un peu la mauvaise humeur de son patient.
« Est-ce qu'il y a d'autres personnes à qui vous aimez offrir certaines choses ? demanda-t-elle.
- Non » répondit Jay sèchement.
Là aussi il resta silencieux quelques instants... avant de diriger à nouveau son regard vers elle.
« Enfin..., reprit-il, il y a bien Maggie Olson peut-être. »
Ce nom fit écho dans l'esprit de Harleen : c'était là une de ses nouvelles patientes, qu'elle avait rencontré la veille.
« À mademoiselle Olson ?
- Oui. En fait, pour son anniversaire, continua-t-il, elle a eu la surprise de trouver un rat crevé devant sa porte » dit-il dans un rire jaune.
Bon, Harleen ne s'était pas vraiment attendue à ça. Tout compte fait, elle préférait peut-être recevoir des fleurs plutôt que des rats morts.
« Pourquoi un rat ? demanda Harleen sur un ton empreint de curiosité bienveillante.
- Elle a horreur des rats » répondit Jay avec un sourire un peu malsain.
Mais Harleen ne se laissa pas déstabiliser et continua la conversation.
« Vous devez bien la connaître pour savoir cela.
- Oh, vous savez, répondit Jay en décroisant les bras, ici tout le monde se connaît. C'est un petit univers voyez-vous on ne peut rien garder pour soi très longtemps.
- Est-ce que vous voulez dire que vous manquez d'intimité ici ?
- Ah, ça, c'est peu de le dire ! Ici les murs ont des oreilles, les portes ont des oreilles, et même les gens ont des oreilles ! »
Harleen était un peu soulagée que Jay redevienne loquace. Elle essayait là de renouer leur alliance thérapeutique, qui avait très vite accroché la veille mais qu'elle avait vu vaciller avec un peu de crainte ce matin.
« D'ailleurs, enchaîna-t-elle, vous êtes en appartement thérapeutique à l'étage il me semble ? En colocation ?
- Oh, oui, avec mes merveilleux colocataires, répondit-il un peu blasé.
- Et qui est avec vous ?
- Alexander Russel et Daniel Green ».
Là aussi il s'agissait là de patients que Harleen venait de rencontrer.
« Je vois, répondit-elle. Et est-ce que la cohabitation se passe bien à votre goût ?
- ''Bien''... c'est un bien grand mot. Disons que nous sommes dans une sorte de, hm, coexistence pacifique. C'est déjà arrivé que quelques tartes partent à la volée, mais... En ce moment c'est plutôt calme. Et puis normalement dans deux mois je vais déménager, alors je m'accroche à ça.
- Vous allez déménager ?
- Et oui, répondit Jay tout sourire. Dans deux mois, il ne me restera plus que six mois avant ma sortie. Et ici, lorsqu'il ne reste plus que six mois à tirer, s'il y a assez de place on nous met en appartement individuel. Pour nous préparer au retour à la vie normale, vous voyez ? »
Harleen hocha la tête il lui semblait que Emily lui avait mentionné cette procédure.
« Et alors, demanda-t-elle, ce ''retour à la vie normale'', comment est-ce que vous l'envisagez ?
- Grandiose ! s'exclama son patient. L'assistante sociale est en train de me chercher mon futur logement. Bon, au début, ce sera sûrement dans un foyer ou quelque chose du genre... Mais attention, je n'accepterai pas d'aller n'importe où. Je veux un grand et bel appartement, que je pourrai décorer à mon goût et où je pourrai faire ce qu'il me plaît. »
Harleen ne releva pas qu'il serait peut-être difficile d'avoir du choix, pour ne pas braquer son patient et le laisser continuer à lui raconter l'idée qu'il se faisait de sa vie à venir.
« Ce qu'il vous plaît, c'est-à-dire ?
- Une fois dehors, répondit-il, je serai artiste. J'installerai mon atelier dans mon appartement, et je peindrai des toiles toutes plus belles et originales les unes que les autres.
- C'est un très beau loisir, commenta Harleen.
- Oh oui mais vous savez, c'est plus qu'un loisir, je compte carrément en faire mon métier. J'ai du talent vous savez, je pense que mes toiles pourront se vendre à de bons prix.
- Ce n'est pas trop difficile de vivre de son art ?
- Il paraît que pour certains c'est difficile oui, concéda Jay. Mais pour moi, avec ma motivation et mon talent, ce sera du gâteau. »
Harleen ne savait pas trop si ce projet pouvait être réaliste, mais elle comptait bien soutenir cette créativité.
« Au fait, enchaîna Jay, il paraît que vous allez venir à l'atelier peinture de cet après-midi ?
- Les nouvelles vont vite, releva Harleen. C'est exact, j'y serai bien présente aujourd'hui.
- Alors je serai ravi de vous y voir » répondit Jay avec son éternel grand sourire.
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Le reste de la journée de Harleen passa agréablement. Le midi elle avait revue Aileen Byrd, à laquelle elle avait lancé un regard entendu. Cependant, Harleen avait préféré ne pas parler du bouquet avec elle, car non loin d'elles était assise Emily. Elle était persuadée que si celle-ci avait été au courant de la livraison des fleurs de la part de Jay, elle s'en serait saisie pour faire de nouveaux reproches à Harleen. De fait, notre jeune psychiatre préférait que cela ne s'ébruite pas trop.
Emily lui avait assez peu adressé la parole. Dès le premier jour Harleen avait remarqué que sa collègue avait un caractère bien trempé, et elle ne s'étonnait donc pas tellement de la légère froideur qu'elle sentait émaner d'elle à son égard. Mais Harleen se sentait tout de même un peu exaspérée par autant de susceptibilité ; elle espérait néanmoins qu'elle pourrait suffisamment recréer de lien avec elle pour côtoyer à nouveau la femme pleine d'énergie et d'enthousiasme qu'elle avait découverte à son arrivée.
Avec ses autres collègues tout se passait bien, Harleen se sentant peu à peu intégrée au sein de l'équipe. Elle avait eu plusieurs discussions intéressantes au cours du repas, et après cela elle avait eu l'occasion de se rapprocher professionnellement de Carl Jimenez, un psychologue également formé à l'art-thérapie. L'homme d'une quarantaine d'années doté de cheveux bruns et d'yeux couleur noisette avait été ravi de l'accueillir sur son atelier au cours de l'après-midi.
Il lui avait d'abord expliqué la différence entre l'art-thérapie, qu'il pratiquait avec des patients lors d'entretiens individuels, et l'atelier du jour qu'il qualifiait de « groupe thérapeutique à médiation artistique ». De ce qu'elle en avait compris, la différence se situait sur deux aspects : en art-thérapie la parole n'est presque pas utilisée et les œuvres créées n'étaient jamais exposées à la vue d'autres personnes que le patient et le thérapeute. Dans l'atelier de groupe en revanche, un temps de parole commun était prévu à la fin de la première heure, qui elle était consacrée à la création des œuvres, et celles-ci étaient présentées par les patients aux autres participants lors du temps de discussion en groupe.
Harleen ne connaissait rien à tout cela mais trouvait néanmoins cette approche très intéressante, et il lui avait tardé de découvrir ce qu'il se passerait au cours de l'atelier.
Le groupe était constitué de dix personnes au total : elle et Jimenez, ainsi que huit patients. Parmi ceux-ci se trouvait bien évidemment Jay, qui avait semblé fort enthousiasmé par sa présence, deux autres patients qu'elle avait en suivi – Maggie Olson et Brian Ward – ainsi que d'autres patients qu'elle avait rencontré là pour la première fois, sûrement en suivi avec Emily.
Au début du groupe, Harleen avait été invitée à se présenter. Puis le psychologue avait rappelé le déroulement de la séance et quelques règles de base. La première heure était consacrée à la peinture une petite pause d'une dizaine de minutes était ensuite proposée, avant de passer au temps de discussion en groupe au cours de la deuxième heure. Les règles de bases consistaient en des principes tels que le respect des autres, le non-jugement et la bienveillance, l'interdiction de couper la parole, et l'écoute de chacun.
Pendant le temps de création, Carl Jimenez et Harleen étaient passés auprès de chaque patient, tous concentrés sur leurs toiles posées sur leurs chevalets. Le psychologue avait pris des notes au milieu de ce silence créatif. Harleen, elle, avait simplement essayé de saisir ce qui se jouait sous ses yeux.
Il n'y avait eu que peu de débordements – un patient, apparemment agacé par son manque d'inspiration à propos de la thématique du jour qui était « La liberté », avait demandé à quitter le groupe Jimenez avait donc pris un temps avec lui pour essayer de faire émerger ensemble le processus créatif. A part cela, il y avait juste eu Jay qui, souhaitant un pinceau plus fin, avait préféré essayer d'en subtiliser un à sa voisine plutôt que de demander du matériel à l'animateur du groupe.
Après la pause, le temps de parole avait commencé. Disposés en cercle, chaque patient avait tourné son œuvre achevée vers les autres. Une discussion avait ensuite eu lieu, au cours de laquelle chacun prenait la parole à son tour pour parler de sa création, des choix qui avait été opérés au cours de la réalisation, et des pensées et émotions qui les avaient traversés. Jimenez répondait ensuite à chacun, relevant ce qu'il avait noté pendant la séance et soulevant certaines interrogations. Harleen avait également été invitée à partager son ressenti à propos de la séance.
Lorsque ce fut au tour de Jay de présenter son œuvre, Harleen ne put s'empêcher de se faire la réflexion que son patient avait bel et bien du talent.
Jimenez lui avait expliqué auparavant que ce n'était pas le résultat final qui comptait mais plutôt le processus créatif par lequel les patients avait été portés lors de la réalisation de leur peinture. Néanmoins, la jeune psychiatre trouvait que la toile de son patient était de loin la plus belle.
Il avait représenté un paysage très détaillé, composé d'un ciel bleu orné de quelques nuages ainsi que de nombreuses nuances de vert pour la nature environnante. Au milieu du paysage trônait un saule pleureur dont les branches tombaient en cascade, et les feuilles passaient chacune d'un vert profond à un jaune délicat à leurs extrémités. Le tout formait un tableau très réussi aux yeux de Harleen.
« J'ai remarqué, avait dit Jimenez une fois que Jay eu finit sa présentation, que vous avez beaucoup regardé notre nouvelle participante, le docteur Quinzel, au cours de la séance. Sa présence a-t-elle changé quelque chose pour vous ? »
Harleen s'était alors interrogée. Avait-elle pu déranger certains patients ? Il est vrai que le groupe avait eu l'habitude de fonctionner sans elle jusqu'à présent, et elle se demanda si elle n'avait pas pu être perçue par certains comme un élément perturbateur.
« En fait, répondit Jay simplement, je me suis inspiré de sa chevelure pour les branches et les feuilles du saule. »
Même si Harleen n'en laissa rien paraître sur le moment, cette attention la toucha sincèrement.
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Le jour suivant, Harleen arriva à l'heure habituelle pour s'installer dans son bureau, attendant de commencer sa journée de rendez-vous. Une fois assise, elle regarde le petit bouquet qu'elle avait installé dans un vase, trônant sur sa bibliothèque. « Petit » car elle n'avait laissé là qu'une vingtaine de roses, ayant décidé la veille d'en emporter la majorité chez elle pour dégager son bureau – la totalité prenait vraiment beaucoup trop de place. De fait, son appartement s'était retrouvé envahie par les fleurs rouges, qu'elle avait séparées en plusieurs autres petits bouquets – un dans sa cuisine, un dans son salon et un dans sa chambre. Durant tout le temps passé chez elle elle avait été embaumée d'un doux parfum, qu'elle retrouvait à présent sur son lieu de travail.
La matinée et le midi se passèrent sans encombre, et elle entama ensuite la dernière demie-journée qui la séparait de son week-end. Elle revoyait aujourd'hui les dix patients qu'elle avait déjà eu en rendez-vous mardi et, entres autres, elle s'attendait à revoir Jay.
Harleen était bien sûr intéressée par chacun de ses patients – intéressée par leurs parcours de vies, par les objectifs thérapeutiques à mettre en place avec eux... Mais elle devait bien s'avouer que c'était par Jay qu'elle était le plus intriguée. Elle trouvait ce drôle de personnage attachant par ses aspects parfois un peu enfantins, ses airs théâtraux... et ses petites attentions chargées d'affection.
En tant que professionnelle, elle savait que l'affection dont pouvaient témoigner certains patients était un terrain glissant, voire même potentiellement dangereux. Il fallait qu'elle maintienne la distance nécessaire pour que la relation reste professionnelle et thérapeutique, tout en s'engageant suffisamment pour créer une accroche avec son patient. Prendre en compte les ressentis des deux côtés concernés et les ajuster au mieux n'était pas une tâche aisée.
Elle revit donc le jeune homme aux cheveux verts en fin de journée. Il était, comme d'habitude, accompagné par l'agent de sécurité Zack Maxwell. Une fois qu'elle l'eut invité à entrer d'un geste de la main, Jay vint s'asseoir spontanément dans le siège face à elle.
« Bonjour Jay, entama la psychiatre. Comment allez-vous aujourd'hui ?
- Oh, bien, très bien... » répondit son patient.
Celui-ci resta quelques instants silencieux, et Harleen respecta ce silence. Puis, légèrement hésitant, il reprit la parole.
« J'ai, hm, j'ai eu mon rendez-vous avec Aileen Byrd ce matin. »
Voyant son hésitation, la jeune psychiatre l'invita à poursuivre.
« Je... Elle m'a dit que elle, elle ne peut pas parler de nos entretiens – à cause du secret professionnel, tout ça. Mais que si, euh, moi, j'ai envie d'en parler, et bien... j'en ai le droit. A condition que ça puisse être... constructif. »
Harleen interpréta ce que Jay venait de lui énoncer.
« Y a-t-il quelque chose à propos de ces entretiens que vous auriez envie de partager ? »
Jay se tortilla légèrement sur sa chaise avant de se lancer.
« Oui. En fait, aujourd'hui... on a surtout parlé de vous. De vous et du bouquet. »
Son patient tourna son regard vers le petit bouquet posé sur la bibliothèque, et il se passa l'index le long de ses cicatrices, pensif.
« Vous... Vous ne les avez pas toutes gardées ? » demanda-t-il sur un ton dans lequel Harleen décela une légère inquiétude.
La jeune psychiatre décida de lui répondre avec franchise.
« J'ai décidé de séparer le bouquet, car ici la totalité prenait trop de place. J'ai emporté le reste chez moi. »
Elle perçut comme un soulagement dans le regard aux iris vertes.
« L'espace d'un instant, confia-t-il, j'ai eu peur que vous les ayez jetées. »
Harleen imagina l'ampleur de la blessure narcissique qu'elle aurait infligé à son patient si elle avait osé commettre un tel acte.
« Votre crainte peut donc se dissiper. »
Jay lui répondit en un sourire, mi-amusé mi-gêné.
« Enfin donc, je disais..., reprit-il. Oui, euh, voilà. On a parlé de vous et du bouquet. Vous savez, au départ, lorsque j'ai eu l'idée de vous l'offrir j'étais vraiment convaincu que c'était une bonne idée. Une idée brillante même. Mais lorsque j'ai vu votre réaction... Enfin, vous n'avez pas vraiment mal réagi, mais... Après vous avez parlé de limites, tout ça... Et alors je me suis demandé si ce n'était pas... si ce n'était pas, peut-être, un peu trop. »
Harleen était un peu soulagée que son patient puisse faire preuve d'une certaine auto-critique. Cela n'avait sûrement pas dû être spontané, mais il était tout de même en capacité de se questionner dans l'après-coup. La jeune psychiatre trouvait qu'il s'agissait là d'une ouverture intéressante.
« Vous pensez ? » répondit-elle simplement à son patient.
« Hm, oui... Peut-être que, euh, cent roses c'était un peu trop » confirma-t-il.
Il resta pensif, silencieusement, pendant quelques instants à nouveau. Puis il reprit la parole avec plus d'entrain.
« C'est pour ça, j'en ai discuté avec Aileen, enchaîna-t-il. Je voulais avoir son opinion. Mais bon, vous connaissez les psys, lui dit-il sur un ton ironique, ils donnent rarement leur avis. Du coup on a réfléchi sur ce qui pourrait être ''suffisant'', sans être ''trop''. Je me suis dit que peut-être, au lieu de vous offrir autant de roses d'un coup, je pourrais vous en offrir, disons, une par jour. C'est déjà un peu plus... nuancé. Mais je ne sais pas si ce serait toujours trop, ou pas. Ou bien... ça pourrait être une rose par semaine ? Ou une par mois ? Mais là, là franchement je trouverais que ça n'est pas assez. Sauf que, hm, voilà, ça c'est mon avis à moi. Et je ne sais pas quel est votre avis à vous. Au départ j'ai essayé de deviner, et puis Aileen m'a dit quelque de, euh, pertinent. Elle m'a dit... que si je voulais savoir ce que vous pensiez, et bien, je n'avais qu'à vous demander directement. »
Harleen s'était sentie amusée intérieurement pendant la tirade de Jay. Mais elle devait garder son sérieux, car même si elle trouvait qu'il s'agissait là de quelque chose qu'elle pourrait qualifier de léger en temps normal, il s'agissait en revanche pour son patient d'un enjeu important.
« Je voudrais d'abord vous demander, répondit-elle, pourquoi vouloir m'offrir des roses ? »
Il lui semblait important que son patient puisse mettre du sens sur son comportement.
« Ben je sais pas moi, ça me semble, euh, logique, normal. C'est un peu comme pour vous souhaiter la bienvenue. »
Jay s'arrêta là dans ses explications, que Harleen trouva assez superficielles et incomplètes. Elle avait, à vrai dire, sa propre idée sur la question. Elle pensait que Jay cherchait par là à se faire remarquer par son originalité, à exister à ses yeux d'une façon unique. Elle pensait qu'il était notamment question ici d'une problématique identitaire, point sensible pour son patient amnésique encore en quête d'une identité stable.
Mais Harleen décida de ne pas le dire à Jay. Du moins pas tout de suite. Sa réponse avait été assez évasive car probablement défensive, ce point étant probablement trop sensible à aborder pour l'instant.
Elle prit donc la décision d'accepter de continuer à recevoir les fleurs. C'était un peu particulier, certes, mais Jay était, comme tous ses autres patients, un être singulier. Il allait donc falloir travailler au cas par cas avec ce qu'il lui apportait. Et ici, il s'agissait des roses.
Harleen réfléchit à ce qu'il lui avait proposé avant de formuler sa réponse.
« Et bien, lui répondit-elle, une rose par semaine, cela me semble être un assez bon compromis. Qu'en pensez-vous ? »
Le sourire de Jay ne s'en fit que plus étincelant, lui apportant ainsi sa réponse.
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Et voilà ! Il s'agit là du dernier chapitre ''mignon'' de cette histoire. A partir du chapitre prochain, les événements commenceront à s'assombrir progressivement.
Néanmoins le chapitre suivant n'arrivera pas tout de suite, pour cause d'enchaînement d'examens et de stage de mon côté au cours des prochains mois. Je valide ma dernière année en septembre.. avec un peu de chance, j'aurais peut-être du temps libre au cours de l'été pour écrire, mais rien de sûr. Au pire je reprendrai donc cette histoire en automne..
J'espère que ce chapitre-ci vous aura plu, et vous dis tout de même à (relativement) bientôt pour la suite !
