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Chapitre 9 : Liberté

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Jay était planté là, sur le parking d'Arkham, sidéré. Complètement sidéré. Il venait de regarder la voiture de Harley – non, pardon, de la doc' Quinzel – s'en aller au loin doc' qui, juste avant ça, venait tout bonnement de l'envoyer bouler.

Jay ressentait à la fois comme un vide et comme une lourdeur au fond de son estomac. Une sensation très, très désagréable. Mais bientôt, ce vide fut remplacé par une véritable tempête qui le saisit jusque dans ses tripes, remontant dans ses poumons, dans sa gorge, atteignant même son cerveau. C'était une tempête d'émotions mêlée de colère, de tristesse, d'humiliation...

Jay poussa un cri de rage et donna un violent coup de pied dans le mur le plus proche, suivi d'un grand coup de poing. La douleur qui se répercuta dans ses membres lui donna autre chose sur quoi se concentrer et le fit donc redescendre un peu sur terre. Il fulminait toujours mais, bordel, qu'est-ce qu'il avait mal à la main maintenant ! Son épaisse chaussure avait plutôt bien protégé son pied, mais la peau de sa main, elle, n'avait pas remplie la même mission. C'est avec un certain calme qu'il contempla ses phalanges ensanglantées, se laissant quelques instants captiver par les gouttes de sang qui en perlaient lentement, avant d'aller s'écraser une à une sur le sol.

Après quelques secondes de ce spectacle Jay se secoua. Il regarda autour de lui et constata que, oui, il était toujours sur ce foutu parking. Déjà qu'il y avait passé presque une heure à attendre que la petite blondinette veuille bien sortir... Il n'allait pas s'y attarder plus longtemps.

Il enfonça ses mains dans les poches de son blazer et reprit sa marche le long du parking, en direction du Pont Arkham qui le ramènerait pas à pas vers le centre-ville de Gotham.

Il aurait dû s'en douter, se dit-il tout en faisant claquer sa langue dans un signe d'agacement. Bien sûr qu'il aurait dû s'en douter : si la jolie petite psychiatre ne lui répondait plus ce n'était pas uniquement parce qu'elle avait « trop de travail » c'était tout simplement parce qu'elle ne voulait plus se rendre disponible pour lui. Et tout ça au nom de quoi, hm ? Tout ça pour une histoire de règle, de cadre comme elle aimait l'appeler. Tout ça parce qu'elle avait accepté de s'enfermer dans une foutue petite case et que, aveugle comme elle l'était, elle s'en contentait très bien. Pauvre petite sotte, pesta Jay tout en donnant un coup de pied dans un caillou qui croisait son chemin.

Et dire qu'au départ il avait cru, il avait vraiment cru qu'elle était... comme lui. Un être humain différent des autres, unique en son genre, qui ne demandait qu'à déployer ses ailes pour s'envoler. Le problème, c'est qu'elle avait déjà été habituée à les garder bien fermées, ses petites ailes, tant elle avait été formatée par cette belle société, à rester ainsi dans un beau petit rôle bien confortable de professionnelle... Jay avait vite compris que, s'il voulait l'approcher, il devait s'efforcer au départ de rentrer dans son cadre à elle, de jouer le jeu.. Et il avait parfaitement réussi ! Alors il lui avait donné l'occasion, plusieurs fois, de se défaire de ses chaînes. Mais non ! Elle continuait obstinément à s'accrocher à ses oeillères... jusqu'à carrément l'envoyer bouler, lui !

Et bien soit.

Elle ne voulait plus le voir ? Ne plus entendre parler de lui ? Très bien. Il foutrait donc une paix royale à madââme la docteure, la grande psychiatre au cadre d'existence tellement bétonné. Sauf qu'un jour, le jour où sa vraie nature voudra sortir... Et bien, là, ce sera elle qui reviendra vers lui. Peut-être même en rampant, qui sait.

Soudainement, Jay interrompit ses pensées et releva la tête.

Pendant sa marche et ses réflexions, il avait fixé ses chaussures – il fallait dire tout de même qu'elles n'étaient pas désagréables à regarder, il avait du goût ! – se laissant ainsi porter par ses pas mais il avait reconnu la zone pavée sur laquelle il marchait à présent. Il tourna donc son regard vers la gauche et reconnut l'ensemble de bâtiments entouré par un grand grillage, qui formait ainsi le si splendide centre de réinsertion.

Il eut un sourire narquois tout en levant les yeux au ciel, avant de tranquillement continuer son chemin.

Plus jamais il ne foutrait les pieds dans ce stupide centre.

Au départ, là aussi, il avait bien voulu essayer de jouer le jeu. Il s'était naïvement contenté de sa petite chambre, des douches communes et de l'infecte cantine il s'était également résigné à faire ce travail de jardinier – « d'entretien des espaces verts ! » l'avait-on corrigé plusieurs fois. Ca ne l'enchantait pas vraiment, mais bon, apparemment, il n'avait pas d'autre choix.

Et puis, à cette époque, il avait encore Harley – doc' Quinzel – régulièrement au téléphone, qui lui soutenait que oui, ce n'était peut-être pas l'idéal mais qu'il fallait qu'il s'accroche, car cela lui ouvrirait sûrement par la suite d'autres opportunités. Alors il avait attendu, passant le temps du mieux possible, en demandant une avance sur son salaire pour s'acheter quelques toiles et de la peinture il avait passé le temps à son travail en taillant des buissons de manière alambiquée, certes, mais tout de même bien plus belle que celle, si simple qu'on lui demandait de réaliser. Bon, il est vrai qu'il avait eu droit à un petit sermon lorsqu'il avait taillé un buisson dans une forme phallique mais que voulez-vous, il faut bien s'amuser !

Sauf que voilà, l'amusement avait été particulièrement maigre et de très, très courte durée. Il ne voyait aucun intérêt, aucun sens à ce qu'il faisait ni dans le présent, ni sur du long terme. Jay avait beau être amnésique, il n'était pas stupide pour autant : même s'il ne connaissait pas tous les rouages de la société dans laquelle il venait d'être « inclus », il voyait bien que tout ce qu'il faisait était futile, voire même complètement vain.

Et, en plus de tout ça, il n'avait pas grand monde avec qui partager ses réflexions : son éducatrice référente, même si elle n'était pas si désagréable que ça, n'était pas franchement branchée discussion profonde son nouveau psychiatre avait annulé leurs deux rendez-vous – la première fois sans même une excuse la seconde fois il l'avait tout de même appelé pour le prévenir en personne, s'excusant et prenant la peine de faire un court entretien téléphonique de quelques minutes... – quant à la doc' Quinzel, au fil du temps, elle ne répondait quasiment plus à ses appels.
Oh, certes, peut-être aurait-il pu essayer de discuter un peu avec ses si sympathiques camarades de réinsertion, hm ? Très peu pour lui, merci bien de ce qu'il avait pu en apercevoir, ils étaient au moins tous aussi crétins que des manches à balais – et encore, c'était là une insulte pour les manches à balais.

Et donc, plus le temps passait, plus Jay se disait qu'il ne pouvait pas continuer comme ça. Non, vraiment pas. Il avait fini par prendre sa décision : il fallait tout bonnement qu'il se casse de là.

Il n'avait pas attendu qu'on la lui donne, l'opportunité. Il l'avait saisie par lui-même, à bras le corps.

Ca n'avait pas été une mince affaire de pouvoir partir dans les règles. Durant les deux mois écoulés il avait dû faire preuve de ruse, d'adaptation et même d'empathie. Il avait pris le temps d'essayer de cerner les membres importants du personnel du centre, puis avait essayé de comprendre, en se mettant à leur place, ce qui pourrait bien leur faire donner l'autorisation à un gars comme lui de quitter ce foutu endroit.

Il avait passé un certain temps à rôder autour du secrétariat, nonchalamment, ce qui lui avait permis de comprendre qu'apparemment le centre était surchargé de demandes : la sonnerie du téléphone vrillait bien trop souvent les tympans, et la secrétaire avait bien souvent la même réponse à la bouche : « Désolée mais nous n'avons plus de place pour le moment ».

Du côté de son éducatrice référente, il avait compris que derrière son air bourru se cachait une personne qui souhaitait réellement aider son prochain. Tellement touchant. Elle répétait bien souvent certains mots-clés, les principaux étant « faire au mieux », « bien-être » et « autonomie ».

Quant au docteur Boudin – Jay n'arrivait jamais à se rappeler du nom de son nouveau psychiatre mais lui avait trouvé un surnom très approprié puisque celui-ci était presque aussi grand que large – même s'il ne l'avait que très rarement côtoyé, de ce qu'il en avait compris, ce qui lui importait était que ses patients suivent leur traitement médicamenteux.

Alors, dès la fin du premier mois passé dans ce calvaire, Jay avait mis en place sa stratégie.

Déjà, il était poli et aimable avec tout le monde. Il arrivait à l'heure à son travail, avait taillé les buissons et les arbres bien proprement, remplissait bien toutes les missions qu'on lui avait confié. Le soir il ne sortait jamais plus tard que l'heure autorisée, ne faisait jamais de vacarme dans sa chambre, qui d'ailleurs était toujours impeccablement rangée. Il prenait toujours bien ses médicaments, montrant aux infirmières qui venaient les lui apporter qu'il connaissait son traitement par cœur : il leur donnait en commentaire la couleur et le nom des petits cachets d'un air expert.

Il avait donc mis toutes les cartes de son côté avant de formuler sa requête.

Jay avait ensuite pris rendez-vous avec son éducatrice référente. Il avait alors fait d'abord une sorte de bilan, listant toutes les belles qualités dont il faisait preuve depuis quelques temps, montrant qu'il faisait réellement de son mieux et témoignant déjà d'une nette amélioration en si peu de temps.

« Mais, lui avait-il dit, ce qui m'embête un peu voyez-vous, c'est que je crois percevoir certaines, euh, limites à ce que peut m'apporter le centre. A vrai dire, je suis pas sûr de pouvoir m'épanouir pleinement, de pouvoir accéder à un véritable bien-être en restant ici. C'est pourquoi je voulais vous faire part de mon souhait de partir.

- Partir ? s'était étonnée l'éducatrice.

- Partir, oui, avait répondu Jay avec assurance. Non pas que j'ai quoi que ce soit à reprocher au centre, au contraire ! Je sens bien, qu'ici, tout le monde est de, euh, bonne volonté. C'est juste que, vous voyez, il me tarde vraiment de pouvoir faire preuve d'une entière autonomie. Vous savez : avoir un boulot que j'aurais trouvé moi-même, un appartement que j'aurais choisi...

- Je comprends bien, avait répondu l'éducatrice. Mais si vous quittez le centre, vous ne pourrez plus exercer votre travail d'entretien des espaces verts. Sans ça, pas de salaire. Et sans salaire, pas moyen de payer un loyer ni de trouver un appartement.

- Très juste ! avait-il rebondi. Et si je vous ai demandé cet entretien pour vous faire part de tout ça, ce n'est pas pour rien : figurez-vous qu'en allant faire mes courses dans un supermarché de Gotham, j'ai découvert qu'ils cherchaient un nouvel employé. J'ai candidaté et passé un entretien d'embauche – j'avoue que si je ne vous l'avais pas dit plus tôt, c'est parce que j'espérais pouvoir vous faire la surprise – et, justement, le directeur s'est dit très intéressé par ma candidature et m'a proposé de prendre le poste à partir du mois prochain. Mais bien sûr, pour cela, il me faudrait votre accord... »

Il s'agissait là d'un parfait mensonge que Jay avait préparé pour faire peser la balance de son côté.

« Vraiment ? s'était de nouveau étonnée l'éducatrice. Et quel est ce supermarché ?

- C'est le grand Market qui se trouve sur l'avenue Ouest, vous situez ? Il faut dire que c'est franchement à l'autre bout de la ville. C'est pour ça que, si vous m'autorisiez à prendre ce poste, peut-être qu'il serait envisageable que je prenne un appartement dans ce coin de la ville..? »

Il avait laissé à son éducatrice référente le temps de réfléchir.

« Mais, avait-elle répondu, est-ce que vous vous sentiriez vraiment apte à partir du centre ? Cela ne vous ferait pas peur de vous lancer ainsi dans l'inconnu ?

- Pas du tout, avait répondu Jay. Au contraire, l'idée me rend vraiment... enthousiaste. Vous savez, à Arkham, j'avais mon propre appartement – rattaché à l'asile, bien sûr. Mais j'ai acquis toutes les compétences nécessaires pour me gérer seul. Evidemment ce serait toujours agréable d'avoir la sécurité offerte par le centre, avait-il menti, mais je me sens prêt à voler de mes propres ailes. Et puis, avait-il ajouté, quand je vois... l'aide dont ont besoin certains de mes, euh, camarades... Je me dis que, vu comme je sais me débrouiller, ma place ici serait peut-être plus profitable à quelqu'un d'autre. »

Il avait bien vu que l'éducatrice prenait sa demande au sérieux – en même temps, il fallait bien avouer que Jay avait un certain talent d'acteur et pouvait se montrer particulièrement convaincant.

« Ecoutez, avait-elle répondu au bout de quelques instants, j'entends vos arguments mais je ne peux pas prendre cette décision seule. J'en parlerais lors de notre prochaine réunion d'équipe et nous étudierons ensemble votre demande. »

Pour Jay, il s'était agit là d'une première petite victoire.

« Et je contacterai le directeur du supermarché, avait-elle dit. S'il assure qu'il souhaite vous embaucher cela fera un bon point de départ. »

Jay s'était attendu à cela et avait déjà tout prévu.

« Ah, oui, avait rebondi Jay, ça m'y fait penser : le directeur m'a dit lors de l'entretien qu'il était rarement disponible sur la ligne téléphonique du magasin, et donc il m'a donné son numéro de téléphone portable professionnel, où apparemment il est plus joignable. Tenez, voici le numéro en question. »

Jay lui avait alors tendu un bout de papier sur lequel un numéro de portable avait été proprement écrit. Après cela, l'éducatrice l'avait remercié et avait mis fin à l'entrevue. Jay avait donc patiemment attendu que tout se mette en place.

Concernant le numéro de téléphone du directeur du supermarché – qu'il n'avait, en réalité, jamais rencontré – Jay avait imaginé l'astuce suivante : il était allé acheter un téléphone portable bas de gamme dans un magasin, à 20 dollars à peine et il avait pris un abonnement téléphonique d'un mois grâce à une carte achetée à 5 dollars dans un bureau de tabac.

Ensuite il était allé voir un clochard fort sympathique, toujours posté au même endroit de la ville, auprès duquel il avait pris l'habitude de s'arrêter discuter régulièrement un brave type qui s'était retrouvé à la rue après avoir perdu son travail du jour au lendemain et qui essayait de remonter la pente tant bien que mal.
Jay était donc retourné le voir, la veille, avec son téléphone portable équipé de l'abonnement. Il avait proposé un petit travail à ce type : tout simplement répondre au téléphone lorsque celui-ci sonnerait et prétendre être le directeur du grand Market sur l'avenue Ouest, qui souhaiterait embaucher un certain John Doe. L'homme s'était empressé d'accepter, et Jay lui avait alors laissé le téléphone, un billet de 20 dollars ainsi une feuille sur laquelle étaient écrites quelques instructions à suivre concernant ce futur appel. Il lui avait fait la promesse de repasser avec un autre billet de 20 dollars une fois la mission effectuée, et lui avait également laissé entendre qu'il pourrait au final garder le téléphone pour son usage personnel.

Pourquoi se donner autant de mal ? Et bien certes, Jay aurait très bien pu garder le téléphone et répondre lui-même à l'appel en essayant de falsifier sa voix néanmoins ce n'était pas là chose aisée et il ne voulait pas prendre le risque de se faire démasquer par son éducatrice. Et puis, au passage, il aidait un brave type à se faire un peu de fric, non ?

Jay ricana. S'il s'était organisé de la sorte, c'était avant tout parce qu'il avait trouvé tout cela diablement amusant. Enfin un peu de piment dans sa vie !

Il y avait eu le risque que l'opération foire, bien sûr, pour quelque raison que ce soit c'était un risque à prendre. Cependant, au final, tout s'était parfaitement déroulé. L'éducatrice avait contacté le faux numéro, et le gentil clodo avait parfaitement joué son rôle. L'éduc avait parlé de son cas en réunion d'équipe et, deux semaines et un entretien plus tard, Jay avait eu l'autorisation de partir. L'éduc l'avait aidé à éplucher les petites annonces pour trouver un appart', lui avait fait promettre d'honorer encore un rendez-vous par mois avec elle afin de faire le point sur son avancée dans sa nouvelle vie et puis, enfin, il avait pu à nouveau faire ses bagages. Et quitter ce putain d'endroit.

Le concept en lui-même était tout de même assez drôle. Pour l'opération, il avait dépensé au total 65 dollars. C'était là un prix plutôt dérisoire pour sa liberté, n'est-ce pas ?

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Dans ce chapitre, j'en ai profité pour développer un peu le point de vue et le mode de pensée de Jay. On peut dire qu'il a déjà un côté calculateur, voire même carrément manipulateur, non ?

Le prochain chapitre arrive en suivant !