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Chapitre 10 : Inhibition

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Les pas de Jay l'avaient finalement conduit jusqu'au pied de son nouvel immeuble, un bâtiment de douze étages dont la peinture n'avait pas été refaite depuis longtemps et qui s'écaillait allègrement à certains endroits. L'appartement qu'il occupait au quatrième étage n'était certainement pas un palace, mais ce n'était là qu'une première étape lui ayant permis de sortir de ce fichu centre il trouverait bien mieux par la suite, lorsqu'il mènerait sa vie de grandeurs !

Néanmoins, cette vie-là, il ne savait pas encore exactement comment il allait y accéder – mais il y arriverait bien un jour, il en était persuadé. De plus, il était diablement motivé. Peut-être, pensa-t-il, en vendant ses toiles et en réussissant à se faire connaître..?

Son salaire du mois précédent lui avait pour l'instant permis de payer le premier mois de loyer ; mais pour le prochain, il allait falloir qu'il trouve une solution. Sans pour autant s'abaisser à travailler dans un stupide supermarché par exemple. Non, il valait bien mieux que ça, il le savait parfaitement.

Jay s'avança vers l'immeuble dans l'idée de monter dans son appartement. Sur son chemin, posté non loin de l'entrée extérieure, il croisa du regard un type aux cheveux bouclés et bruns, dont les joues étaient creusées et qui avait, le long de sa mâchoire du côté droit, une jolie balafre bien cicatrisée. « Petit joueur » pensa Jay en étirant ses propres cicatrices dans un ricanement.

Leurs regards se croisèrent un instant et le type à la mâchoire balafrée lui lança un drôle de regard, du style « Quoi, tu veux ma photo ? ». Jay lui renvoya son regard le plus tordu agrémenté d'un sourire qu'il savait bien flippant, montrant toutes ses dents et étirant encore un peu plus ses propres cicatrices.

Le type finit par détourner son regard et reprendre sa posture impassible au pied de l'immeuble, alors que Jay l'ignorait finalement et se dirigeait vers la grande porte d'entrée.

De ce que Jay en avait entendu, ce type-là n'était qu'un simple petit dealer de shit bas de gamme – non pas qu'il soit allé lui demander en personne, mais c'étaient là les rumeurs qui circulaient parmi les petits jeun's de l'immeuble. Bien que ce type était apparemment fiché par les habitants du coin, il n'avait pour l'instant, de ce que Jay avait pu en voir, jamais eu d'emmerdes avec la flicaille. En même temps, ce petit coin de paradis social était situé à l'entrée de Narrows, quartier dans lequel tout le monde savait que les flics n'aimaient pas spécialement s'aventurer.

Jay gravit ensuite les marches de l'escalier intérieur le menant jusqu'à la porte de son appartement et, une fois devant celle-ci, souleva le paillasson posté juste devant pour récupérer la clé qu'il avait dissimulé dessous. Pas forcément très très secret comme planque, hein ? Mais Jay n'en avait pas grand chose à faire. En réalité, il lui était arrivé tellement de fois à Arkham de paumer sa clé d'appartement qu'il avait pris l'habitude de la laisser dans un endroit dont il se souviendrait sans problème. Habitude qu'il avait donc gardée ici. Et puis quoi, même si quelqu'un trouvait sa petite planque-à-clé, qu'est-ce que ça pouvait bien faire, hm ? Il n'y avait rien d'intéressant à voler dans cet appartement où tout n'était que récup'. Bon, à la limite, il y avait bien ses toiles, ok.
Pas touche à ses toiles.

D'ailleurs, dès qu'il entra dans son petit nid douillet, ce fut la première chose à laquelle Jay pensa. Peindre. Déjà parce qu'il aimait ça, mais aussi parce qu'il se devait d'être créatif au vu du contrat qu'il avait avec un troquet du centre-ville, pour y exposer certains de ses tableaux dès ce week-end et durant un mois. Il fallait bien commencer quelque part, non ?

Jay envoya valdinguer ses affaires dans un coin de la pièce, installa son chevalet et une toile neuve, prépara sa peinture, s'empara de son pinceau de sa main toujours tuméfiée après sa rencontre avec le mur un peu plus tôt, et... Il fixa la toile. Quelques secondes. Plusieurs minutes. Plusieurs dizaines de minutes...

Irrité, Jay jeta son pinceau contre le mur et posa sa palette par terre sans aucune délicatesse. Il n'avait aucune foutue inspiration. D'habitude les idées lui venaient comme ça, tout simplement. Il n'avait qu'à faire un peu le vide dans sa tête et laisser ses doigts commencer leur ballet artistique.

En même temps, il était vrai que, là, faire le vide dans tête... C'était un peu compliqué.

Et pourquoi ça, hm ? Tout ça à cause de cette foutue doc' Quinzel. Toutes ses pensées continuaient à revenir vers elle, ressassant leur dernière entrevue un peu plus tôt sur le parking. Putain. Elle ne voulait pas sortir de sa tête un peu ?!

Jay donna un coup de pied rageur contre le mur et les sensations ressenties lui rappelèrent que, tout de même, il faudrait voir à ne pas trop abuser, parce qu'il s'était déjà servi de ce même pied un peu plus tôt pour shooter dans un mur en béton. La douleur ressentie le calma un peu et il pesta silencieusement.

Bien. Tout ce qu'il avait à faire c'était se changer les idées. Passer à autre chose. Se vider la tête.

Et pour ça... Quoi de mieux que de regarder cette idiotie hypnotisante qu'est la télévision, hm ?

Jay s'approcha de la télévision miteuse qu'il avait trouvé dans la décharge voisine et l'alluma, faisant bouger l'antenne pour essayer de capter une image assez claire. Une fois l'opération réussie il se posta devant et la regarda pendant un moment, zappant sur les quelques chaînes qu'il réussissait à capter.

Au bout d'un moment, lorsqu'il commença à faire nuit, il décida de se faire un léger repas : des pâtes et du jambon – heureusement qu'il n'avait jamais eu la vocation d'être cuisinier, ce n'aurait pas été un grand succès.

Une fois son repas englouti Jay regarda encore un peu la télé puis décida finalement de l'éteindre pour se poster à nouveau devant sa toile vierge.

Il souffla un grand coup, essaya de faire le vide dans sa tête et se concentra.

Mais rien. Rien ne vint.

Rien à part les foutus bruits des voisins du dessus, qui avaient des gamins en bas âge qui couinaient régulièrement de manière intempestive. De plus les parents, un grand barbu et une jeune maigrelette aux cheveux blonds, se mettaient souvent à gueuler eux aussi.

Tiens, une blonde, pensa Jay. Comme la doc' Quinzel.

Agacé, il envoya de nouveau valdinguer son pinceau. Pourquoi est-ce qu'il n'arrivait pas à se sortir cette petite sotte de la tête, hein ? Pourquoi fallait-il toujours qu'elle revienne dans ses pensées, allant même jusqu'à inhiber sa créativité ?!

Ca ne servait à rien de forcer les choses, conclut Jay en essayant de retrouver son calme. Il n'arriverait à rien comme ça.
Résigné, il laissa tomber sa toile et attrapa sa veste.

Il avait un foutu besoin de prendre l'air.

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Jay ne savait pas exactement depuis combien de temps il déambulait ainsi dans les rues de Gotham. Sur son chemin il croisa une pharmacie dont la petite enseigne affichait 3h12 du matin.

Dans ce coin de la ville, de jour, les rues n'avaient rien d'exceptionnel à offrir, à part leur perpétuel lot de crasse et de déchets. De nuit elles n'étaient pas plus belles pour autant, néanmoins, il fallait bien avouer qu'elles étaient plus animées : des groupes de clochards se réunissaient autour d'un feu de fortune sous un pont, des prostituées étaient postées à intervalle régulier le long des trottoirs, des types bourrés vomissaient allègrement aux abords des ruelles... Un magnifique spectacle en somme.

Jay continua sa marche solitaire. Enfin, sa déambulation. Parce qu'en effet, il marchait sans but. Son seul objectif était de pouvoir souffler un peu, profiter de l'air frais de la nuit, et essayer de se vider la tête. Mais cette dernière continuait à faire tourner en rond ses moindres pensées. Alors Jay continuait à marcher, encore et encore, sans même regarder où il allait, espérant réussir à se fatiguer et qu'à ce moment-là sa fichue tête lui foutrait enfin la paix.

A un moment, il se rappela qu'il avait oublié de prendre ses médicaments ce soir. Et ce matin aussi. Et puis le soir d'avant également. Peut-être que les oublis s'étaient fait de plus en plus nombreux depuis qu'il avait quitté le centre – il faudrait alors qu'il pense, une fois rentré chez lui, a jeter dans les chiottes les jolis petits cachets que les infirmières lui avaient préparé dans de beaux piluliers pour le mois, histoire qu'à son prochain rendez-vous avec cette crétine d'éducatrice il prouve bien que les jolies boîtes étaient vides, témoin de sa prise médicamenteuse restée régulière. Non mais je vous jure, quelle vaste blague...

Soudain, Jay s'arrêta de marcher. Non pas qu'il ait volontairement décidé de s'arrêter : ses pas s'étaient stoppés d'eux-même. Suivant son instinct il releva la tête et écarquilla les yeux.

Devant lui se dressait un grand entrepôt délabré et très probablement abandonné vu son état. A cette vision, sans vraiment savoir pourquoi, Jay se sentit mal à l'aise. Pourquoi un foutu bâtiment le mettait-il mal à l'aise ?

Jay regarda autour de lui. La rue était sombre et il n'y avait pas de traces d'âmes qui vivent aux alentours. Où pouvait-il bien être ? Il n'avait même pas fait attention à l'itinéraire qu'il avait emprunté...

Son attention se reporta sur le bâtiment. Cette sensation de malaise continuait à persister en lui, ce qui éveilla autre chose : de la curiosité. Pourquoi diable ce morceau de béton l'attirait ainsi ?

Alors, lentement, Jay se remit en marche pour s'approcher de plus près de l'entrepôt. Une fois devant la grande porte il essaya de l'ouvrir, en vain. Parce que oui, à présent, il n'avait plus envie que d'une chose : y entrer. Il ne savait pas ce qu'il allait y trouver, mais il avait diablement envie d'entrer.

Il entreprit donc de faire le tour du bâtiment et finit par remarquer une petite porte à l'arrière, uniquement fermée par une vieille chaîne et un vieux cadenas rouillés. Jay chercha autour de lui et trouva finalement un bout de ferraille qui, à force de lutte, lui permit de faire sauter le cadenas.

Alors Jay enleva la chaîne et, dans le crissement de la porte qui s'ouvrait, il pénétra lentement dans l'obscurité de l'entrepôt.

Jay entreprit de coincer la petite porte qu'il venait de franchir avec la barre métallique utilisée précédemment, et ce afin que la dite porte reste ouverte : en effet, il faisait particulièrement sombre dans l'entrepôt et un peu de lumière du clair de lune n'était pas malvenu pour essayer de distinguer l'intérieur du bâtiment. Il se fit la remarque qu'il aurait était bien plus pratique d'avoir une lampe mais, que voulez-vous, on ne peut pas toujours tout avoir.

Peu à peu, ses yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité parsemée de rayons de lumières provenant de la petit porte arrière et de quelques fenêtres en hauteur qui laissaient également filtrer un peu de lumière artificielle provenant d'une lampadaire situé dans la rue.

Une forte odeur de moisissure lui vrilla l'odorat et accentua un peu plus sa sensation de malaise, qui ne l'avait toujours pas quittée depuis l'instant où il avait vu le bâtiment. Pourtant, d'habitude, l'odeur de la moisissure ça lui était bien égal il avait dû il n'y a pas si longtemps en nettoyer dans certains coins de son nouvel appartement, et ça ne l'avait alors pas dérangé plus que ça...

Jay avança à tâtons le long du mur et distingua peu à peu que, à part la moisissure, le vieil entrepôt délabré était surtout habité de vieux morceaux de cartons et divers bouts de ferrailles, éparpillés un peu partout au sol. Sur le chemin du mur sa main finit par rencontrer ce qu'il discerna être un interrupteur il essaya de l'actionner, mais en vain. La bâtisse avait dû être abandonnée il y a de longues années vu l'état dans lequel elle était il ne devait plus y avoir personne pour payer l'électricité depuis bien longtemps.

Au fur et à mesure qu'il continuait son inspection des lieux Jay sentait que ses pulsations cardiaques commençaient à s'accélérer, sans même qu'il sache pourquoi. Et, de plus, un mal de tête commençait à poindre. Sa sensation de malaise n'en fut que plus accentuée et il envisagea un instant que, si ça continuait comme ça, il ferait peut-être mieux de foutre le camp de cet endroit qui lui filait littéralement la nausée.

Néanmoins il continua à avancer encore un peu, continuant à longer les murs, comme si, au fond, c'était plus fort que lui. Il avança, avança... Et finir par rencontrer la grande porte d'entrée du bâtiment qu'il avait un peu plus tôt essayé d'ouvrir depuis l'extérieur. Normal qu'il n'ait pas réussi : elle était scellée par une grande planche en bois qui barrait entièrement l'issue.

C'est alors qu'il fut pris d'une violente angoisse, partant du creux de son estomac et se propageant dans tout son être. Cette planche qui barrait la porte lui donnait l'horrible sensation d'être enfermé, pris au piège, comme s'il pouvait rester coincé là indéfiniment, comme si... comme s'il aurait pu crever là, carrément.

Jay se mit alors à trembler et ses jambes flanchèrent sous son poids et sous celui de cette putain d'angoisse qui le prenait aux tripes. A tel point qu'il en tomba par terre à genoux. Jay se prit la tête entre les mains parce qu'en plus de cette sensation de malaise, de cette violente angoisse, de son cœur qui tambourinait contre ses côtes... il y avait ce putain de mal de crâne qui s'intensifiait un peu plus à chaque seconde...

C'en était trop pour Jay. Sous le poids de ces horribles sensations qui l'assaillaient de toute part, il ne put rien faire d'autre que crier. Crier de douleur.

Son cri fut comme un écho intérieur et soudain il écarquilla les yeux, alors que tout un flot de souvenirs refoulés revenaient simultanément à sa conscience, se bousculant dans son esprit et secouant tout son être.

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Au passage, je me permets de faire un petit rappel : à la fin du chapitre 3 étaient donnés les maigres éléments qui avaient pu être amassés concernant l'histoire de Jay, et il était justement question d'un certain entrepôt...

Enfin voilà, j'ai enfin posté ici ces trois chapitres qui étaient déjà publiés ailleurs depuis des mois.

Normalement, dans le suivant, on retournera enfin du côté de Harleen !

J'espère ne pas à nouveau oublier de mettre cette histoire à jour une fois que j'aurais de nouveaux chapitres à vous proposer, ahem.

Je vous dis tout de même à bientôt !