Chapitre 1 : Flavio Valdez

« -Alors, on ne salue pas son meilleur ami ? »

Diego déglutit puis prit le temps de se lever et enfin, lui adressa un sourire charmeur dont il avait le secret.

« -Flavio, je suis heureux de te revoir, mais je ne m'attendais pas à te revoir aussi vite. »

L'homme éclata de rire puis enfin, enlaça amicalement Diego qui se laissa faire, se rappelant alors la complicité qu'ils avaient eu en Espagne. Il se sentait même coupable de craindre Flavio, d'avoir voulu éviter ces retrouvailles qui auraient été moins angoissants si Zorro n'avait pas existé. Il devait se l'avouer, il était profondément heureux de revoir Flavio, son compagnon de chambre, son confident, son meilleur ami, sans qui ses trois années en Espagne auraient été d'un ennui mortel.

Il se souvint alors de la manière dont Flavio et lui s'étaient quittés.

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Port de Cadix, 1820

Diego lisait la lettre de son père, encore une dernière fois, avant de monter sur le bateau qui allait bientôt partir. Le voyage allait durer au moins quatre semaines. Il n'avait pas le cœur de quitter l'Espagne et encore moins de quitter l'Université, lieu dont il avait appris les moindres recoins.

« -Hé, ne fais pas cette tête d'enterrement. »

Diego se tourna vers Flavio qui était venu l'accompagner jusqu'au port.

« -Pendant quelques minutes, j'ai cru que tu t'étais perdu, s'amusa le Californien.

-Je me perds rarement. »

Il arqua un sourcil, faussement surpris.

« -Bon d'accord, mais j'y travaille, marmonna Flavio.

-J'ai hâte de voir ça.

-Où est Bernardo ? Je le croyais avec toi, demanda le jeune espagnol en regardant autour de lui.

-Il est allé aider les marins à charger mes affaires, fit Diego.

Il n'osa pas dire que c'était pour qu'ils se disent au revoir dans la plus grande intimité. Bernardo avait pensé à tout et savait que ses adieux allaient difficiles pour eux. Le navire allait, dans une heure, ouvrir les voiles vers les terres d'Amérique. Diego croisa le regard de Flavio, qui l'évita alors, ne sachant quoi dire.

« -On se reverra surement, un jour, dit-il en regardant ses pieds.

-Flavio, je…j'aurai aimé terminer mes études avec toi…mais…

-Je sais, ton père te demande, j'aurai fait pareil, tu n'as pas à m'expliquer quoi que ce soit, je comprends.

-Qui va te protéger ? »

La question de Diego figea l'autre étudiant, qui posa un regard surpris sur lui.

« -Je peux me protéger moi-même, s'écria-t-il en serrant les poings.

Le jeune de la Vega cligna des yeux, un peu choqué que son ami ait haussé le ton. Ce n'était pas quelque chose de tabou, Diego avait toujours été le bouclier de Flavio. Ce dernier ne savait pas se battre, il n'avait pas le talent, ni l'aisance de Diego à l'escrime ou aux arts des armes. Pendant ces trois années, le duo était connu uniquement parce qu'il y avait De la Vega, l'un des étudiants les plus titrés. Valdez était aussi populaire, mais en tant que son ombre, son ami, celui qui suivait partout Diego. Mais cette différence de situation n'avait jamais causé de problèmes entre les deux amis, au contraire, cela les avait renforcé. Diego faisait toujours de son mieux pour défendre Flavio et lui, tentait de couvrir Diego quand ce dernier était dans une situation difficile.

L'un ne pouvait se débrouiller sans l'autre.

« -Je ne suis pas…faible, Diego…Je vais devenir quelqu'un de fort, tu verras. Tout ce que tu m'as appris, ne sera pas vain, continua Flavio, quand nos chemins se croiseront, je serai sans doute meilleur que toi. »

Flavio avait dit cela d'un ton si déterminé, que Diego en fut convaincu. Il rit doucement puis un sourire se dessina sur son visage.

« -Je suis sûr que tu seras meilleur que moi et… »

Avant même que Diego puisse finir sa phrase, Flavio se jeta sur lui, enroulant ses bras autour de lui et le serra fortement. Le jeune homme ferma les yeux, appréciant ce geste affectueux qui était pour lui, un signe d'attachement, d'une forte amitié, d'une fraternité. Diego entendit alors des sanglots provenant de son meilleur ami et, même si ils se trouvaient dans un port, il ignora les regards qu'on leur lançait. Pleurer pour un homme n'était pas digne d'un caballero, mais Diego et Flavio ne s'en souciaient pas.

« -Je serai meilleur que toi Diego, tu entends, murmura Flavio, je serai bien meilleur et ce sera moi qui viendrai te protéger ! »

Il relâcha Diego et effaça ses larmes d'un revers de main.

« -Je me suis inscrit à la 1er Classe militaire de l'Université, annonça-t-il d'une voix rauque.

Diego écarquilla les yeux, sous le choc. Il connaissait cette fameuse classe, car elle était connue pour la dureté et la sévérité des militaires pour ces jeunes recrues.

« -Tu es complètement fou, Flavio…S'exclama Diego, moi-même je n'aurai jamais fait ça !

-Tu vas affronter certainement des militaires virulents en Californie, de mon côté, j'affronterai mon destin, je veux entrer dans l'armée, je veux devenir aussi fort que toi, donc ma seule option est d'entrée dans l'Armée. »

Cette fois, Diego comprit que la détermination de son ami était bien ancrée en lui, qu'il n'allait pas abandonner aussi vite. Il se rendit compte qu'en trois ans, le jeune Flavio, timide et réservé, avait bien changé, à croire que sa fréquentation y était pour quelque chose.

-En as-tu parlé à ton père ? S'enquit Diego.

-Si, évidemment, il était ravi que son dernier fils choisisse l'armée. »

Diego savait que la relation entre Flavio et son père étaient assez tendu, notamment parce que Flavio avait un caractère beaucoup trop pacifique, mais choisir l'armée était contre ces préceptes. C'est cela qui inquiétait le jeune de la Vega.

« -Tu n'as jamais été attiré par l'armée pourtant…nota-t-il.

-Diego, en vivant avec toi et en te voyant évoluer, j'ai eu une révélation, entre toi et moi, tu étais le seul qui se battait quand tu avais une injustice sous les yeux et j'aspire à faire de même. Le seul moyen que j'ai, c'est d'entrer à l'armée, de me forger et de m'entrainer…

-Flavio, il y a d'autres moyens pour…

-Tu m'as montré tant de choses, j'ai tellement appris auprès de toi…Je veux…Je ne souhaite qu'une chose, Diego, c'est d'être un homme aussi valeureux que toi, même si je dois me battre contre moi-même.

-Je suis touché mais… »

A ce moment-là, Bernardo fit son apparition, coupant Diego. Il leur fait des signes, expliquant que le navire allait bientôt quitter le port. Son maître devait donc faire vite.

« -Eh bien, Diego, je crois qu'il est temps de nous dire adieux.

-Je pense bien, mon ami, mais ce ne sont que des au revoir je suis certain que nous nous reverrons. »

Diego saisit la main que Flavio lui tendit et la serra. Il était ému et tenté de le cacher, son instinct lui disait qu'ils allaient bientôt se revoir. Il avait presque envie de lui proposer de venir en Californie, de laisser tomber l'Armée et de l'accompagner. Mais il savait que c'était impossible, que le pays de Flavio était l'Espagne et qu'il allait y rester pour longtemps. Diego n'était désormais qu'un visiteur.

-Vaya con dios, estrella polar… »

Diego esquissa un sourire à ce surnom que lui avait donné Flavio lors de leur première rencontre. Ils s'enlacèrent une dernière fois. Puis, le jeune de La Vega se dirigea vers le navire d'embarcation. Le muet s'inclina auprès de Flavio.

« -Prend soin de lui, cher Bernardo, protège-le, pria Flavio au serviteur, fais en sorte qu'il ne lui arrive rien. »

Ce dernier hocha la tête, portant sa main sur son cœur pour sceller cette promesse et se précipita derrière Diego.

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Alors que le navire leva l'ancre, Diego se posta là où il pouvait voir une dernière fois son meilleur ami. Il vit au loin la silhouette cherchant un passage entre la foule pour lui dire au revoir et le suivre une dernière fois avant qu'il ne disparaisse à l'horizon. Les larmes montèrent aux yeux du jeune Californien, quand il vit que Flavio tentait de lui dire quelque chose, mais il n'eut pu pas entendre, à cause du vent, des vagues et des cris de la foule.

Son ami et son frère de cœur, Flavio, allait terriblement lui manquer. Il avait comblé le vide qu'il avait eu en venant dans ce pays si loin de sa terre de naissance, si loin de son père, de ses amis. Il était l'une des rares personnes à qui Diego faisait confiance en Espagne. Et aujourd'hui, par devoir filiale, par devoir de citoyen, il devait quitter ses souvenirs, cette amitié qui lui avait permis de survivre dans un pays qui n'était pas son sol natal.

A ces côtés, Bernardo avait aussi assisté à ses adieux entre les deux hommes. Leur amitié était forte, c'était presque fusionnel, il le savait et pourtant, il avait lu sur les lèvres, bien malgré lui, les derniers mots qu'avait criés le jeune Flavio à Diego. Il leva les yeux vers son maître, accoudé à la rambarde du bateau, fixant le quai qui s'éloignait, le regard triste. Il n'avait rien entendu. Devait-il lui dire ?

Devait-il lui dire les deux petits mots qu'avaient criés Flavio ? Mais Bernardo n'avait pas les signes qu'il fallait pour le faire. Et il craignait que Diego ne comprenne pas.

Et est-ce une bonne idée ?

Non, il n'allait pas lui dire.

Ce n'était pas son rôle.

Un autre jour. Peut-être.

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« -Tu as tellement changé, Flavio, je t'aurai pas reconnu, avoua Diego d'un air penaud en se grattant l'arrière de la tête tout en faisant un pas en arrière pour admirer l'uniforme de son ami.

-Tu vois ? Rit l'autre homme, il y a tellement de choses qui se sont passés depuis ton départ d'Espagne, je peux t'assurer que l'ancien Flavio n'est plu. Allons, viens, discutons sur le chemin. »

Il passa un bras chaleureux derrière Diego, l'emmenant vers les chevaux qui les attendaient pour partir.

« -Nous t'attendions cette après-midi et non, aussi tôt, l'informa-t-il.

-Je sais, j'avais dit que j'arrivais dans l'après-midi, mais j'avais tellement hâte de te revoir, Diego que je n'ai pas pu résisté de partir plus tôt pour espérer te voir en premier, quel chance de t'avoir croisé sur la route. A croire que Dieu est avec moi. »

Bien sûr, c'était évident. Diego se maudit de ne pas avoir anticipé les réactions de son ami. Flavio savait qu'il habitait Los Angeles, il était naturelle pour lui d'être impatient de le voir.

Ils grimpèrent sur leur monture respectif et prirent leur temps pour se diriger vers le pueblo. Diego put ainsi mieux observer la silhouette de son ancien compagnon de chambre. De même taille que lui, il avait une belle carrure, bien bâti. Ce n'était pas plus l'homme mince qu'il avait connu en Espagne, des muscles saillants se devinaient sous l'uniforme.

« - Je dois t'appeler, Commandante, maintenant ? S'amusa Diego en pointant les décorations sur la poitrine de Flavio.

-Ne te moque pas de moi, tu sais bien que même si je suis devenu un militaire, je reste le même, je suis toujours tu mejor amigo, tu seras toujours mi estrella polar. »

Diego rougit brusquement. Cela faisait deux ans qu'il n'avait entendu ce surnom. Pendant un instant, cela l'avait rendu nostalgique, mais il se rappela qu'il avait désormais un autre pseudonyme, Zorro. Et tôt ou tard, il allait forcément faire face aux questions de son ami.

« -Au fait, Diego, je suis surpris de voir que tu n'as pas d'épées à ta ceinture, je me souviens qu'en Espagne, tu avais toujours une épée sur toi, est ce que la Californie est beaucoup plus paisible que je ne l'aurais cru ? »

Flavio avait toujours été un bon observateur et c'était une bonne qualité qui lui avait beaucoup servi quand ils étaient étudiants, mais aujourd'hui, cela n'arrangeait pas Diego qui réfléchit à toute vitesse pour lui trouver une réponse adéquate.

« -Je ne porte plus les armes, dit-il doucement, j'ai laissé tomber l'escrime. »

Le jeune militaire arrêta alors son cheval, exprimant sa surprise face aux paroles de Diego.

« -Que veux-tu dire ? Demanda-t-il d'une voix tremblante.

Le Californien s'excusa mentalement de tous les mensonges qu'il allait devoir déballer, mais même si Flavio était son meilleur ami, il restait un militaire et il ne voulait pas risquer Zorro, il souhaitait aussi protéger son ami de ce secret. Il n'avait pas le choix.

« -C'est une longue histoire, soupira Diego en faisant mine d'être attristé, je ne suis pas sur que tu seras heureux de l'entendre.

-J'aimerai savoir ce qu'il s'est passé, comment toi, le fougueux maître de l'escrime de l'Académie ait pu décider d'abandonner l'épée.

-Bueno, comme tu veux…pendant mon voyage qui me ramena ici, nous avions rencontré des pirates sur la mer, raconta-t-il, j'ai dû prendre les armes pour me battre, mais…j'ai dû aussi tuer des hommes. Et Dieu seul sait que je n'avais jamais fait ça de ma vie, même en Espagne. »

Et il était vrai. Diego n'avait jamais tué lorsqu'il était en Espagne, étant bon escrimeur, il évitait toujours que son adversaire ait une blessure mortelle, c'est ce qui avait d'ailleurs

« -Aujourd'hui, je ne me bats plus, je ne veux plus être confronté à la violence, finit Diego, je préfère rester dans les activités intellectuelles. »

Le visage de Flavio s'assombrit, rendant mal à l'aise Diego. C'était bien la première qu'il lui mentait et qu'il voyait que son ami ainsi. Jusqu'où son ami avait changé ? Jusqu'où pouvait-il aller dans son mensonge pour être crédible auprès de celui qui avait partagé ses études en Espagne, jusqu'à quel point pouvait-il se permettre de lui mentir sans que cela ne soit soupçonneux.

C'était facile d'inventer une histoire à quelqu'un qui ne le connaissait pas avant son séjour en Espagne, mais là, non seulement il culpabilisait mais en plus, il craignait pour son secret.

« -Tu ne t'es donc pas remis de cette…expérience alors ? Comprit Flavio.

-Je crains que…non, répondit Diego d'une voix mal assurée.

-C'est bien étrange ce qui nous est arrivé, mon ami, toi tu as tué des hommes mais tu as été affecté par cela, alors que moi, je n'ai rien senti, au contraire, je suis indifférent à cela. »

Devant cette révélation soudaine et surprenante, Diego était resté silencieux. Que voulait-il dire par là ? Le Flavio qu'il connaissait était doux et pacifique, il n'aimait pas tuer. Certes, il était au courant qu'il avait fait l'armée, mais il n'aurait jamais pensé entendre son ami dire cela.

« -Tu penses que j'ai changé ? Lança Flavio en interrompant le silence pesant.

-Je dois te dire que je suis surpris, avoua Diego.

-Je peux dire de même pour moi. On dirait que nous avons échangé nos caractères respectifs. »

Flavio rit, amusé. Diego sourit seulement.

Non, celui qui avait véritablement changé, ce n'était pas lui. Et cette pensée le dérouta.