Chapitre 3 : Argent

Dire que les jours qui suivirent l'arrivée de Flavio étaient les meilleurs jours de sa vie depuis son retour d'Espagne était clairement un miracle. Jamais il n'avait connu de jours aussi paisibles sans que son alter ego dénommé Zorro n'apparaisse. Diego savait que Flavio était un homme juste et honorable, si bien qu'il n'avait même pas à le menacer comme il l'avait fait avec Toledano. Et en plus de cela, le nouveau commandant avait fini par croire que le fameux renard nocturne n'était qu'un bandit de passage cherchant à attirer l'attention et qu'il avait sans doute fini par quitter la région. Ce qui soulagea d'un côté Diego qui put respirer un peu mieux en sachant que son ami ne ferait pas de lien avec lui.

Cependant, malgré le fait que tout se passait plutôt bien pour le jeune de La Vega, quelque chose avait attiré son attention. Le comportement de Bernardo.

En effet, depuis la prise de poste de Flavio, son serviteur muet paraissait distant du moins pendant quelques temps. Le jour de l'accueil du commandant, Diego avait été surpris de voir que Bernardo paraissait nerveux. Au début, Diego pensait que c'était parce qu'il était inquiet du fait que Flavio connaissait la vérité sur sa surdité et il l'avait assuré qu'il lui avait fait croire que Bernardo avait perdu l'ouïe lors de la traversée en mer, de la même façon qu'il ait perdu l'envie d'utiliser une arme. Mais en rentant à l'hacienda, loin des regards, le mozo lui fit des signes si incompréhensibles qu'il avait été obligé d'arrêter la conversation muette. Bernardo avait fini par soupirer puis hausser les épaules, signifiant ainsi à Diego que cela n'était pas aussi grave.

Un après-midi bien ensoleillé, Diego s'était rendu à la taverne de Los Angeles en sa compagnie, comme à leur habitude. Bernardo agissait auprès de lui normalement, le faisant parfois rire avec ses plaisanteries.

Diego vit dans la taverne, le sergent Garcia qui attendait tristement avec un verre de vin. Il jeta un coup d'œil à son mozo qui hocha la tête et s'en alla dans un coin.

« -Sergent Garcia ! S'exclama le jeune homme en s'installant de se joindre à lui, pourquoi cet air aussi triste ? »

Le gros sergent leva des yeux de reconnaissance et sourit, embarrassé.

« -Oh, Don Diego, maintenant que le commandant Aldez est ici, j'ai perdu beaucoup d'argents, se confia-t-il.

-De l'argent ? Est-ce si grave ? S'inquiéta Diego.

-Oh oui, pour la capture de Zorro, le commandant Aldez étant quelqu'un de bon, Zorro ne sortira plus. »

Le jeune de la Vega faillit éclater de rire en écoutant cela, il dut se mordre les lèvres. Au lieu de ça, il appela une serveuse pour servir du vin pour Garcia et lui-même.

« -Je vois, mais dîtes vous que c'est une bonne chose, nous aurions plus de temps à passer ensemble à la taverne pour boire, rassura Diego d'un ton enjoué.

L'expression de Garcia se changea subitement et s'illumina, mais une voix les interrompit, figeant le pauvre homme.

« -Sergent Garcia, êtes-vous un soldat ou bien un buveur professionnel ? »

Diego sursauta malgré lui en reconnaissant la voix de son ami, Flavio. Il se tourna et vit effectivement que l'Espagnol, habillé de son uniforme, fusillait du regard Garcia qui se leva penaud.

« -Je suis un soldat, commandante, répondit-il le menton relevé.

- Eh bien, prouvez-le en allant reprendre votre poste, dit Flavio.

-Oui, Commandante ! Je suis désolé, Don Diego… » Fit-il à son intention avant de partir.

Le jeune renard lui fit un signe de la main et lui adressa un sourire de sympathie. Flavio prit la place de Garcia et croisa ses jambes. Son expression froide se transforma subitement et ses yeux brillèrent sur Diego, qui traduit ce changement de comportement comme étant la responsabilité d'un commandant envers ses subordonnés.

« -Je suis désolé pour ce qui vient de se passer, mon ami, lança Flavio, ce sergent Garcia est un homme bon mais qui doit être discipliné.

-Il ne faisait rien de mal, j'espère que tu n'as pas l'intention de le sanctionner. »

Le jeune soldat perdit son expression chaleureuse.

« -Je le sanctionnerai, dit-il seulement, il a outre passé de ses fonctions. Il doit rester à la caserne et ne doit pas être à la taverne.

-Et pourtant tu es là.

-Je suis commandant, c'est différent. Lui n'est qu'un sergent. »

Cette réponse choqua profondément Diego qui crut rêver en attendant son meilleur ami parlé ainsi.

« -Ceci est injuste, Flavio, et tu le sais très bien…Sergent ou pas, il a bien le droit de se détendre !

-Pour qu'il abuse de toi et de ton argent pour du vin ? Grinça le militaire sèchement.

-Mon argent me concerne que moi et j'en fais ce que je veux, Flavio, s'offusqua Diego en se levant, cette conversation n'a pas lieu d'être. Le sergent Garcia est un ami et je refuse que tu le traites de cette manière. Adios, Flavio. »

Il quitta la taverne avec colère, suivi d'un Bernardo, confus et inquiet. Jamais Diego ne s'était énervé auparavant contre Falvio mais cette échange portait à croire que les deux ans qui les avaient séparés, a changé son comportement et son caractère. Il était tellement en colère qu'il oublia rapidement que son serviteur muet tentait vainement de savoir ce qui c'était passé. Il atteint la voiture et inspira fortement, contenant cette émotion forte qui n'était pas bien pour son image du jeune oisif qu'il était.

Un tapotement sur l'épaule le fit retourner et il perçut le regard tracassé du muet. Il se détendit et soupira.

« -Excuse-moi, Bernardo…mais Flavio veut sanctionner le pauvre Garcia simplement parce qu'il a voulu passer du temps à la taverne, l'informa-t-il.

Le muet exprima sa surprise.

-Oui, avant personne ne lui disait rien…mais Flavio lui semble être à cheval sur ses règles, marmonna Diego, j'espère que le sergent ne va pas être puni plus que cela. Bien, quittons le pueblo et allons au voir Padre Felipe, je lui ai promis de passer le voir pour lui prendre quelques oranges… »

Il adressa un sourire taquin à son mozo qui rit sourdement. Sa bonne humeur était de retour, même si ses pensées étaient dirigées vers Flavio.

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Lorsque Diego quitta la taverne, Flavio avait serré des dents pour l'empêcher de partir ainsi. Il n'aimait pas mettre en colère son meilleur ami. Il avait toujours gardé de très bons souvenirs en Espagne et il avait espéré qu'en venant à Los Angeles, leur amitié n'avait pas changé, mais il avait oublié le facteur Temps et le fait que Diego se trouvait dans un village où tout le monde le connaissait mieux que lui-même. En apprenant cela, Flavio avait été profondément irrité sachant très bien que la personne qui connaissait le moins Diego était désormais lui-même. Cette réalité l'avait donc poussé à surveiller attentivement les faits et gestes du jeune de la Vega lorsque ce dernier venait au village.

Malheureusement, sa position de commandant ne pouvait lui permettre d'aller à la rencontre de Diego tout le temps. Ce dernier continuait à faire ces activités habituels, parfois venait lui rendre visite dans son bureau et s'en allait très rapidement. En plus de cela, Flavio avait effectivement appris que le caractère de Diego était bien différent de lorsqu'il était en Espagne. Beaucoup de villageois lui avait part de l'oisiveté et du non combattivité de Diego, décevant son père au passage, mais au vue de ce que son ami lui avait raconté à leur retrouvaille, il n'était pas anormal. D'un côté, Flavio avait alors ressenti ce besoin de protéger cet ami qui avait tant fait pour lui en Espagne. Les rôles étaient aujourd'hui inversé, si Diego était devenu pacifique et avait rejeté les armes, lui, commandant de Los Angeles, se servirait de ces armes lorsque l'occasion se présentera.

Mais aujourd'hui, un sentiment nouveau avait envahi le cœur de Flavio. Lorsqu'il a vu Diego entrer dans la taverne, il pensait tenir sa chance pour pouvoir enfin passer un peu de temps avec lui. Cependant, lorsqu'il le vit s'asseoir avec le sergent Garcia, une rage sourde s'était emparée lui. Diego était si à l'aise avec ce gros bon à rien…Pourquoi avait-il l'air si proche de cet idiot ? Comment Diego peut-il fréquenter un homme de cette épaisseur qui de plus, ne pensait qu'au vin ?

Il était prêt à les rejoindre quand il avait entendu alors Diego :

« - … nous aurions plus de temps à passer ensemble à la taverne pour boire. »

Cette fois-ci, il n'avait pu se contenir et il était intervenu avec une telle froideur que son meilleur ami avait dû le remarquer. Et cette colère augmenta quand Diego prit la défense du sergent Garcia. Il avait beau tenté de paraître amicale avec lui, ce dernier n'avait l'air de s'en rendre, plus préoccupé par la sanction future de Garcia.

Flavio avait fermé ses poings, accusant le coup. Cela ne s'était pas passé comme prévu, lui qui avait tenté de faire de son mieux pour retrouver l'amitié qu'il avait perdu avec le temps, venait de se mettre à dos. Et tout ça à cause de ce maudit Sergent.

Une idée lui parvint alors dans son esprit.

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Alejandro de la Vega lisait des documents quand Crescencia vint lui annoncer la visite du nouveau commandant de Los Angeles. Le vieil homme exprima d'abord sa surprise en voyant qu'effectivement que le militaire était bien chez lui.

« -Buenas Tardes, salua Don Alejandro, si c'est mon fils que vous voulez voir, il n'est pas encore rentré. »

Il n'avait pas oublié que Diego et Flavio étaient amis en Espagne et il pensa naturellement que le commandant était venu rendre visite à son fils.

« -Non, je ne suis pas venu le voir, je suis venu me confier à propos…justement de Diego… Avoua le militaire d'un air hésitant.

Alejandro cligna des yeux, de plus en plus surpris.

-Veuillez-vous expliquer, je ne comprends pas.

-J'ai vu Diego à la taverne, tout à l'heure, en compagnie du sergent Garcia.

-Oui, ils sont souvent ensemble, mais en quoi est-ce un problème ?»

Il perçut alors un léger tressaillement à travers le commandant, mais il se reprit très vite.

« -Je crains que Diego ne soit un peu trop généreux avec le Sergent Garcia, vous comme moi savions comment est le sergent, il aime le vin et a tendance à dépenser un peu trop…Et Diego dépense beaucoup trop d'argents pour le sergent…

-Mon fils fait ce qu'il veut avec son argent, répliqua Alejandro.

-Je veux bien le croire, mais en tant que son ami, je ne veux le bien pour lui et en tant que commandant, je ne souhaite que le bien pour mon sergent, répondit humblement Flavio, Diego est trop gentil avec les autres, surtout avec Garcia…C'est pour ça que je suis venu vous voir. Comprenez-moi, c'est mon ami et je ne lui veux que du bien. Sachez que j'ai peur qu'un jour, le sergent Garcia en demande plus à Diego…et je crains que sa gentillesse ne lui permettra pas de refuser. »

Le vieil hidalgo plissa son front, prit dans une intense réflexion. Les paroles du commandant l'avaient tout de même touché. C'était bien la première fois qu'un commandant s'inquiétait pour son pacifique de fils, en plus Flavio était un ami. Ses intentions n'étaient que louables et bienveillants. Et Alejandro admirait secrètement ce jeune homme qui était tout l'inverse de Diego : un militaire, un combattant, qui se souciait des autres et qui se dévouait corps et âme à la justice.

« -Je comprends, dit Alejandro, mais comme vous le savez bien, mon fils est libre de faire ce qu'il veut. Je ne peux être derrière lui à chaque fois qu'il lâche un pesos.

-Oui, je vois ce que vous voulez dire mais, ne pourriez-vous pas contrôler son argent ? En Espagne, il arrive que certains fils se voient priver d'argents par leurs pères, car ces derniers en dépensaient trop.

-C'est assez extrême, s'exclama Alejandro sous le choc.

-C'est pour leur bien, don Alejandro, et puis, ce ne sera que temporaire, le temps…d'une leçon, assura Flavio, croyez-moi que je regrette même de venir ici vous dire cela. »

La fonction et les paroles censées du commandant convainquirent le vieux père. D'ailleurs, il devait reconnaître qu'il avait déjà pensé plusieurs fois que Diego était trop gentil envers Garcia, il ne lui avait jamais reproché, car il n'avait jamais pensé que ce serait un problème, mais maintenant qu'Aldez avait signalé cela, c'était son devoir de père d'intervenir et de protéger Diego de certains abus.

« - Merci de m'avoir prévenu, j'en parlerai à Diego et j'agirai en conséquence.

-Ne lui dîtes pas que je suis venu, pria Flavio, je ne veux pas qu'il m'en veuille…

-Ne vous inquiétez pas, j'avais autrefois noté cette proximité entre Garcia et mon fils, mais je n'avais jamais osé lui faire remarquer, car je pensais qu'il était assez mature pour décider de lui-même. »

Le commandant Aldez s'inclina respectueusement et repartit satisfait, laissant Alejandro réfléchir sur les mots à dire à Diego.

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« -J'ai décidé de t'interdire l'accès à notre argent pour quelque temps, annonça Alejandro.

Diego était revenu, tard en début de soirée après avoir récupéré des oranges de la mission. Il avait rejoint son père pour le dîner et il avait cru s'étouffer en entendant cela.

« -Vous plaisantez, père ? Avala-difficilement Diego.

-Non, fils, je trouve que tu dépenses ton argent très mal.

-En quoi je le dépense mal ? S'étonna-t-il.

-tu donnes trop de pourboires au sergent Garcia. » Marmonna Alejandro.

Le jeune homme ouvrit la bouche, ne sachant quoi dire. A croire que tout le monde était contre le pauvre sergent aujourd'hui.

« -Mais père, cela me gêne pas de lui payer à boire, ce n'est que du vin.

-Du vin, certes, mais un jour, il en voudra plus !

-Le sergent Garcia ? Rit Diego, je crains que non, il n'est pas…

-Je t'en prie, Diego, je suis très sérieux, coupa le père froidement, à partir d'aujourd'hui, tu n'auras plus accès à notre argent jusqu'à nouvel ordre et si tu veux de l'argent, il faudra me demander et me dire ce que tu comptes acheter. »

Le ton était catégorique, le fils savait que dans ce moment, il ne pouvait raisonner son têtu de père et il continua le dîner dans le silence.