Protestations.

En ce dimanche matin ensoleillé, Michaela Quinn en profite pour sillonner les nombreuses rues que compte Colorado Springs. D'humeur à faire des emplettes, la doctoresse s'approche de la boutique de Loren Bray lorsque ses yeux se posent sur le cimetière se situant à plusieurs mètres de l'endroit où la femme se trouve. A l'intérieur de l'enceinte funéraire, le docteur remarque une petite silhouette se tenir devant l'une des nombreuses tombes et s'interroge aussitôt.

« Mais… C'est Brian ?

- Oui et cela fait plusieurs minutes qu'il se tient près de la tombe du petit Anthony, lui répond le vieil épicier qui sort tout juste de sa boutique.

- Il a toujours du mal à se remettre de sa disparation et cela me fait penser que cela va faire un an jour pour jour que cet enfant nous a quitté.

- A mon avis, vous ferez mieux d'aller discuter avec lui.

- Et c'est ce que je vais faire. Merci de votre conseil Loren.

- Je vous en prie. »

Alors que le médecin de la ville s'éloigne du perron de l'épicerie, le vieux commerçant décide de retourner à l'intérieur. De plus, alors qu'il discutait avec la femme de Sully, l'ancien beau-frère de Dorothy avait bien remarqué que deux clientes s'étaient glissées au sein des murs de sa petite entreprise et il déteste quand des acheteurs potentiels évoluent sans qu'il soit dans les parages.

De son côté, Michaela arrive bientôt au cimetière et son approche n'a pas été remarqué par son fils. Pourtant, la femme ne veille pas à être particulièrement discrète et tandis que les pans de sa longue veste brune dansent au fur et à mesure que leur propriétaire marche, l'enfant continue de discuter à voix haute comme s'il était toujours seul.

« Tu sais Anthony, j'ai beau faire des efforts pour tenter de me faire des nouveaux amis mais aucun d'entre eux ne t'arrivera à la cheville. D'ailleurs, j'envisage d'abandonner car je me fais du mal pour rien. »

Tout en levant son regard pour le déposer sur la croix en bois signalant la tombe de l'enfant de couleur, Brian poursuit :

« Je t'entends déjà me dire que ce n'est pas mon genre de baisser les bras aussi facilement et pourtant, je dois accepter la vérité. De plus, je me fais du souci pour ta maman, madame Grace. Depuis plusieurs mois, son comportement a beaucoup changé et parfois, elle sent l'alcool. Je dois t'avouer que je me fais du souci pour elle et si je devais m'écouter, j'irai lui parler mais elle me dirait sûrement que je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Enfin, tu sais comment est ta mère hein ?

- Brian ? »

Entendant son prénom, le jeune homme se retourne et voit sa mère adoptive venir dans sa direction. Au bout de quelques secondes, elle se tient à ses côtés et c'est ensemble qu'ils contemplent la dernière demeure du rejeton adoptif de Grace et de Robert E.

« Il te manque n'est-ce pas ? Lui demande l'épouse de Sully.

- Oui et je pense à lui tous les jours.

- Tu es venu le voir parce que cela va faire un an aujourd'hui ?

- Oui. Je songeais lui cueillir des fleurs et venir les déposer sur sa tombe mais j'ai préféré les troquer pour un cornet de bonbons. J'ai pris soin de lui choisir ses préférés et j'espère qu'il aura la chance de pouvoir les goûter là où il se trouve désormais.

- Et c'est une bien gentille attention de ta part et je sais qu'il doit être très touché.

- Tu crois ? Poursuit-il en levant les yeux pour plonger son regard dans celui de sa mère.

- Cela ne fait aucun doute. » Intervient une autre voix.

Rapidement, le docteur Quinn et son fils tournent leur visage vers l'entrée du petit cimetière et remarquent la présence de Grace. Celle-ci, habillée de la tête aux pieds d'une robe noire, s'avance doucement vers la tombe de son enfant, un bouquet de fleurs des champs dans les mains. Les larmes aux yeux, la femme a encore du mal à faire le deuil d'Anthony malgré le soutien de son mari.

« Bonjour Grace.

- Bonjour docteur Mike et bonjour à toi Brian.

- Bonjour Madame Grace. »

Une fois après avoir rejoint les deux membres de la famille Quinn, la restauratrice de la ville s'accorde quelques secondes pour déposer son offrande sur le monticule de terre qui recouvre le cercueil de son enfant. Lorsqu'elle voit le cornet de bonbons qui repose également à cet endroit, elle ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire timide mais sa tristesse prend le dessus et voilà que ses yeux deviennent humides sous le coup de l'émotion.

« Même si cela fait un an qu'il nous a quitté, j'ai toujours du mal à reprendre le contrôle de ma vie, s'exprime-t-elle. Tout est devenu si difficile sans lui.

- Et je comprends parfaitement Grace.

- Je suis navrée de vous blesser docteur Mike mais vous ne pouvez pas comprendre. Vous avez certes perdu un enfant mais le vôtre n'a pas eu la chance de vivre plusieurs années comme le mien et c'est ça qui fait le plus mal. Avec Anthony, j'ai eu le temps de construire des souvenirs et lorsque je songe à l'un d'entre eux, la douleur se fait toujours plus forte.

- C'est pour cette raison que vous vous êtes réfugiée dans l'alcool ? » Ose Brian.

Choquée que son addiction ne soit pas passée inaperçue aux yeux de tous, Grace feint la surprise et lui répond rapidement par l'ignorance.

« Je ne vois du tout de quoi tu es en train de parler Brian. »

Ne voulant pas l'accaparer davantage, le jeune homme préfère se taire. Toutefois, il aimerait voler au secours de cette pauvre femme par respect envers la mémoire de son jeune ami. De plus, l'endroit ne se prête pas à ce genre de discussion et le docteur Mike pense qu'il va être grand temps d'avoir une petite conversation avec son fils cadet.

« Brian, j'ai oublié d'acheter un kilo de farine chez monsieur Gray, peux-tu me rendre ce service s'il te plaît ?

- Oui Maman. »

L'enfant adresse ses salutations à Grace avant de s'éloigner de la tombe d'Anthony afin d'exécuter la demande de sa mère adoptive. Toutefois, Michael s'assure que son fils est assez loin pour avoir une discussion avec la restauratrice de la ville et lui présenter des excuses par la même occasion.

« Je suis vraiment désolée que Brian vous ai posé cette question.

- Ce n'est pas grave docteur Mike, ce n'est qu'un enfant et il ne peut rien comprendre à la douleur que peut ressentir un adulte. »

Ne s'attendant pas à cette réponse, la femme de Sully reste interdite pendant une poignée de secondes avant de poursuivre. Toutefois, Grace ne daigne pas la regarder droit dans les yeux et préfère se perdre dans ses souvenirs avec celui qui repose sous le sol, à quelques centimètres d'elle.

« Sachez que je ne pense pas comme vous, commence-t-il.

- A quel sujet docteur Mike ?

- Celui des enfants qui d'après vous, seraient incapables de comprendre la douleur des adultes. Vous n'êtes pas la seule à avoir perdu Anthony en cas si vous ne l'avez pas remarqué. Brian était le meilleur ami de votre fils Grace et lui aussi a du mal à remonter la pente.

- Vraiment ?

- Oui et il s'est souvenu de cette triste date d'anniversaire. »

Suite à cette information, Grace cesse de rester sur ses positions et reconnait qu'elle s'est montrée un peu dure avec le meilleur ami de son fils défunt. Pour montrer sa bonne volonté, elle tourne légèrement sa tête sur sa droite mais évite toujours le regard du médecin.

« Je ne pensais pas que Brian se serait souvenu de cette date. Je pensais qu'il rendait une simple visite à mon petit garçon parce qu'il n'avait rien d'autre à faire.

- Depuis quand êtes-vous devenue aussi horrible Grace ?

- Je vous demande pardon ? »

Michaela ne voulait pas en arriver jusque-là mais cela fait trop longtemps qu'elle se tait pour épargner son amie. Désormais, le décès d'Anthony ne s'est pas déroulé la veille et il est temps d'arrêter la compassion et les silences. Si Grace souhaite avancer, il est normal qu'une personne se dévoue pour la brutaliser un peu, histoire de lui faire ouvrir les yeux.

« Depuis quelques mois, poursuit le docteur Mike, j'ai l'impression que vous n'êtes plus la même et je peux largement comprendre pourquoi. Toutefois, je me demande si c'est bien la femme que j'ai connu qui se tient devant moi ou la bouteille de whisky qu'elle a consommé.

- Je ne vous permets pas. »

Énervée et ayant peur de prononcer des mots qui dépasseront ses pensées, la femme médecin choisie de tourner sur ses talons et de marcher le long de l'unique sentier qui se trouve au sein du cimetière. Alors qu'elle s'apprêtant à franchir l'entrée de l'enceinte funéraire, la voix de Grace se fait entendre et l'immobilise par la même occasion. Cependant, avant de se retourner, le docteur Quinn se concentre sur ses ouïes car un détail semble avoir tenté de retenir son attention. En effet, la voix de Grace lui a semblé trouble et c'est pour cette raison qu'une certaine inquiétude commence à naître en elle. Voulant en avoir le cœur sœur, la mère de Brian se retourne une seconde fois et regarde l'épouse de Robert. E droit dans les yeux.

Bien sûr, cette dernière a toujours le regard fuyant.

« Je n'ai pas compris ce que vous avez dit Grace et je m'en excuse.

- J'ai dit, tente de se reprendre la femme de couleur, que je me sentais un peu perdue en ce moment et que je n'arrivais pas à me montrer aussi forte que je le désirais. Tous les matins, je m'attends toujours à le voir entrer dans sa cuisine pour venir prendre son petit-déjeuner mais lorsque je pose mes yeux sur le vide qui se trouve devant son bol de céréales, je comprends alors que la réalité est tout autre. Cette réalité, je ne la supporte plus et je veux tellement retrouver mon petit garçon. »

Ne pouvant plus canaliser ses émotions, Grace s'oublie totalement et la voilà en train de pleurer à chaudes larmes. Cette douleur demeure toujours en elle mais semble être aussi forte qu'au premier jour. Le docteur Quinn savait que la cuisinière hors pair qui se tient à quelques mètres allait rencontrer des difficultés à surmonter ce triste événement mais pas à ce point. Cela fait un an tout de même.

« Grace, vous saviez très bien que vous pouviez venir me voir à chaque instant. Pourquoi ne l'avez-vous pas fait alors que vous continuez à souffrir dans votre coin ?

- Je pensais être assez forte pour surmonter cette crise toute seule.

- Et ce n'est pas le cas. »

Voulant réconforter son amie, Michaela s'éloigne de l'entrée du cimetière. Tout en marchant, elle fouille dans l'une des nombreuses poches avant de sa longue veste afin d'y trouver un carré de tissu propre qu'elle pourrait proposer à Grace. Lorsqu'il se tient à ses côtés, le mouchoir a été délogé de sa cachette et se tient désormais dans les mains de la mère éplorée.

« A partir de demain, je veux vous voir devant la porte de ma clinique pour nous accorder une heure.

- Et que ferons-nous pendant cette heure docteur Mike ?

- Nous discuterons et ce n'est pas le docteur que vous viendrez voir mais votre amie. Cette demande vous semble convenable ?

- Je ne peux pas me permettre d'ouvrir mon restaurant avec une heure de retard.

- Mais vous n'hésitez pas à le faire lorsqu'il s'agit de boire une petite bouteille. Puisque vous aimez autant votre nouvelle amie, je vous retire ma main tendue et je vous souhaite bonne chance Grace.

- Michaela, je ... »

Agacée par le manque de courage de celle qui se tenait devant elle, Michaela décide de quitter la femme pour de bon. Cette dernière a beau l'appeler, le médecin ne cesse pas sa marche pour autant et quelques secondes plus tard, elle a totalement déserté le cimetière. Quand elle retrouve Brian, c'est sur le perron de la boutique de Loren. Le vieil homme se tient aux côtés du jeune homme et les deux compagnons semblent en pleine conversation.

« Alors ? Se montre curieux l'épicier.

- C'est la première fois que je me sens aussi impuissante. Elle a beau être mon amie, je n'ai pas de temps à lui accorder.

- Mais… Elle va vraiment mal, poursuit Loren.

- Je sais mais si Grace n'a pas la volonté de s'en sortir, nous ne pouvons rien faire. Je dois reconnaître que cela me fait de la peine de la voir ainsi mais elle n'est pas la seule à souffrir de cette situation. Brian aussi est tout aussi retourné et pourtant, je peux le laisser seul chez moi car je sais que jamais je le retrouverais avec une bouteille de whisky entre les mains.

- Je n'aime pas ça le whisky, fait savoir Brian.

- Tu ne diras pas ça dans dix ans, je t'en fais la promesse, plaisante Loren.

- Monsieur Bray, vous n'avez pas du travail qui vous attend à l'intérieur de votre boutique ? » Lui demande Michaela.

Comprenant que la femme de sciences n'a pas vraiment aimé sa petite intervention humoristique, le vieil épicier abandonne les deux personnes pour se glisser à l'intérieur de son entreprise. Maintenant que rien ni quelconque ne pourra gêner sa conversation, Michaela regarde son fils avant de se lancer.

« Tu l'as fait parce que tu te fais du souci pour mademoiselle Grace, n'est-ce pas ?

- Si c'est au sujet de sa consommation d'alcool, oui. Anthony n'aurait pas aimé la voir ainsi.

- Je le sais et cela me fait aussi du mal de la voir se détruire ainsi.

- Et il n'y a pas un remède contre ça ?

- A la vitesse où vont les choses, j'ai bien peur que la seule solution qui s'impose pour l'aider correctement serait une cure de désintoxication.

- Une cure de désintoxication docteur Mike ? »

Suite à l'entente de cette voix autre que la leur, Brian et Michaela tournent leur tête en direction de la rue qui passe juste devant la boutique de Loren. Là, ils remarquent la présence de Grace et cette dernière se tient droite. Pourtant, dans sa main gauche se tient une petite bouteille de bourbon et le docteur espère que son amie ne tentera pas la moindre folie.

« Vous ne trouvez pas que cette solution est un peu extrême, demande l'épouse de Robert. E.

- Je suis navrée si mes propos ont pu vous choquer Grace mais à part cette méthode, je ne vois rien d'autre qui pourrait vous aider.

- Je ne suis pas une alcoolique si c'est que vous pensez.

- Ha bon ? Et cette bouteille dans votre main, c'est parce que vous vous êtes mise à les collectionner ?

- Non. C'est la bouteille que je m'apprêtais à ouvrir ce matin lorsque je me suis souvenue que c'était l'anniversaire de décès d'Anthony.

- A quand remonte votre dernier verre Grace et je veux de la franchise.

- Mais je suis fr…, la restauratrice n'a pas le temps de terminer sa phrase que la doctoresse se permet de lui couper la parole en se montrant ferme.

- Ne fuyez pas cette question Grace. Depuis quand remonte votre dernier verre ?

- Hier soir.

- Et celui d'avant ?

- Même pas une demi-heure avant le remplissage du dernier.

- Et vous voulez me faire croire que vous n'avez pas un souci avec l'alcool ?

- Non car j'estime avoir le droit de mener ma vie comme bon me semble. Dieu s'est amusé à me retirer ce qui comptait le plus à mes yeux et il voudrait que je cesse de vivre à mon tour ? Désolée mais si je ne m'étais pas tournée vers l'alcool, comment aurais-je pu me maintenir debout jusqu'à présent ?

- Peut-être parce que vous êtes une femme bien plus forte que vous le pensez Grace. Dommage que vous ne le soyez pas assez pour me demander de vous tendre la main. »

Voulant rentrer chez elle, Michaela ne se prive pas pour le faire savoir à Brian. Toutefois, avant de suivre docilement sa mère comme il a l'habitude de le faire, le garçon descend les trois marches qui relient le perron à la rue afin de se poster face à la mère d'Anthony.

« Cela me rend triste de vous voir ainsi car moi aussi je pense à Anthony. C'était mon meilleur ami et je sais que personne n'arrivera à le remplacer.

- A qui le dis-tu ?

- Et pourtant, je suis sûr qu'il n'aurait pas été très heureux de vous voir dans cet état. Anthony était et aimait la vie. »

Estimant en avoir terminé avec la malheureuse, le fils Cooper l'abandonne et remonte le petit escalier afin de retrouver sa mère. Ensuite, il s'éloigne avec cette dernière tandis que son ultime phrase retentit encore dans l'esprit de Grace. Alors que des larmes lui montent aux yeux pour une énième fois, la femme de couleur regarde la bouteille qu'elle tient dans ses mains et s'interroge. En fait de compte, elle est au fond du trou mais depuis combien de temps ? Depuis combien de jours n'a-t-elle pas avalé un verre d'eau à la place de l'une de ses bouteilles d'alcool ?

Le docteur Mike a raison. Elle est devenue alcoolique et maintenant qu'elle en a consciente, que va-t-elle faire pour s'en sortir ?

« J'irai voir le docteur Andrew à la première heure demain matin, lâche-t-elle à qui veut bien l'entendre.

- Alors Grace, on parle toute seule ? Lui demandant Hank, qui passait par là, assit sur la selle d'un cheval dont la robe est chocolat.

- Foutez-moi la paix ! »

Excédée par l'attitude du gérant de la pépite d'or, la restauratrice s'éloigne du magasin afin d'aller retrouver son restaurant. Après tout, elle devait être au travail depuis plusieurs minutes et c'est à cause de cette maudite bouteille qu'elle est encore en retard. D'ailleurs, alors que Grace approche de son entreprise, elle en profite pour jeter le bourbon dans l'une des nombreuses poubelles de la ville.