Glace à l'italienne.
Depuis quelques jours, une météo radieuse règne sur la ville de Colorado Springs, forçant ses habitants les plus fragiles à redoubler d'ingéniosité afin de se protéger des fortes chaleurs. En plus de ses chaleureux rayons qu'il ne cesse de darder sur les nombreux toits qui composent cette cité, l'astre diurne a réussi à chasser le vent frais qui soufflait dans les parages depuis de nombreux jours dans le seul but de pouvoir imposer une température qui semble venir tout droit du monde des enfers. Depuis le début de cette canicule, plusieurs âmes se sont éteintes et certaines avaient bien vécu, pour la plupart. Néanmoins, le docteur Quinn a toujours du mal à accepter cette fatalité et c'est le coeur lourd qu'elle approche de son cabinet, tenant les rênes des chevaux se trouvant en tête de sa voiture. La femme est actuellement seule et lorsque son véhicule arrive à hauteur de l'ancienne pension de famille, elle prend le temps de sécher ses larmes avant de descendre.
« Maman ? »
Michaela pose un pied sur le sol poussiéreux de la grande rue lorsqu'elle se tourne légèrement sur sa droite. A cet instant, elle remarque la présence du plus jeune de ses fils et celui-ci se montre particulièrement inquiet face au visage triste que présente sa mère.
« Bonjour Brian, tu es bien matinale aujourd'hui.
- Je sais mais comme je n'avais rien à faire à la maison, j'ai décidé de me promener un peu en ville. J'espère que cela ne te dérange pas ?
- Au contraire et puis de toute façon, je n'aurais pas pu m'occuper de toi sachant que j'ai beaucoup de travail en ce moment.
- A cause de la canicule ? »
La femme médecin acquiesce du visage avant de se glisser à l'arrière de la voiture. Là, elle attrape sa trousse médicale et retourne rapidement auprès de son fils. Celui-ci cherche à s'occuper mais ignore quoi faire pour se rendre utile. Du coup, il questionne sa mère dans l'espoir qu'elle lui confie une mission.
« Maman.
- Oui Brian ?
- Tu n'aurais pas un peu de travail à me donner s'il te plaît ?
- Du travail ? Mais tu es en vacances Brian.
- Je le sais mais je trouve le temps long.
- Je vois. »
Michaela s'accorde une petite pause pour quelques secondes histoire de trouver une occupation à son fils. Toutefois, malgré ce laps de temps, aucune idée ne lui traverse l'esprit et c'est en se montrant désolée qu'elle répond à son petit garçon.
« Pourquoi n'irais-tu pas pêcher à la rivière ? Cela fait longtemps que nous n'avons pas déjeuner autour d'un délicieux poisson.
- Il y en a de moins en moins. Je pense que je vais aller voir monsieur Bray.
- Avec un peu de chance, il aura besoin de tes services.
- C'est ce que j'espère. A plus tard maman.
- A plus tard Brian. »
Cette petite conversation avec son fils lui a fait du plus grand bien et désormais, elle va pouvoir poursuivre son travail sans trop songer au patient qu'elle a perdu quelques minutes auparavant. Alors que la femme de Sully ouvre la porte de son cabinet afin d'entrer à l'intérieur, Brian arrive sur le perron de l'épicerie tenue par Loren Bray. Celui-ci est assis sur une chaise en bois qu'il a prit soin de déposer à quelques centimètres de l'entrée de sa boutique. De là, l'homme peut surveiller les allées et venues au sein de son magasin tout en s'éventant le visage à l'aide de plusieurs pages de journaux pliés. L'ensemble ressemble à un éventail et Loren semble ravi de l'air frais qui fouette son visage à chaque mouvement de son poignet. Dès que Brian arrive face à lui, le vieux commerçant semble enchanté de le voir.
« Bonjour Brian.
- Bonjour monsieur Bray. Vous êtes obligé de travailler malgré cette chaleur ?
- Malheureusement mais dès lundi prochain, je serais en vacances une petite semaine en espérant que le temps sera beaucoup moins clément pour souffler un peu.
- Vous aussi vous n'aimez pas le soleil ?
- Pas vraiment et puis il faut dire qu'il fait beaucoup de dégâts chez les gens de mon âge.
- Ne m'en parlez pas. Maman est revenue tard hier soir et elle n'allait pas bien du tout.
- Ha bon ?
- Oui. Monsieur Carter a rejoint le paradis et maman en a marre de sentir impuissante malgré les recommandations qu'elle ne cesse de faire auprès de ses patients les plus fragiles.
- C'était un brave homme. Dommage qu'il ne soit plus des nôtres et j'espère sincèrement que j'aurais plus de chance. »
Il est vrai que ces nombreux décès auraient tendance à inquiéter Loren mais celui-ci sait se montrer particulièrement coriace lorsque les jours deviennent de plus en plus difficiles. Soudain, un cri féminin en provenance de l'intérieur de la boutique se fait entendre et alors que Brian s'interroge, le vieux commerçant sait de suite de quoi il retourne. Au bout de quelques secondes, Dorothy arrive sur le perron à son tour et s'adresse à Loren après s'être montrée polie avec Brian.
« Puis-je savoir où tu as trouvé le journal que tu tiens dans ta main ?
- Pourquoi me poses-tu la question alors que tu connais déjà la réponse ? Plaisante-t-il.
- C'est un exemplaire du jour ?
- Non. »
Et comme pour le prouver, Loren déplie les pages de son journal afin de dévoiler la couverture à sa vieille amie. Là, la journaliste s'en empare et porte ses yeux sous le titre de la revue, zone imprimée sur laquelle se trouvent actuellement les dates de publication.
« C'est un exemplaire de la semaine dernière. Tu es entrée dans mon local pour te le procurer ?
- Oui. Comme je doute qu'il soit vendu un jour, je me suis dit qu'il serait intéressant de lui trouver une autre utilité, ce que j'ai fait.
- En le transformant en un vulgaire éventail ?
- Parce que tu penses peut-être que j'aurais pu le transformer en autre chose ? »
Suite à cette question, Loren se met à rire légèrement, aussitôt imité par Brian. Excédée par le comportement du gérant, Dorothy préfère abandonner et quitte le magasin pour se rendre dans son local de presse. Maintenant qu'ils sont seuls, les deux amis de longue date vont pouvoir discuter d'un tout autre sujet et le commerçant sait de suite qu'il aura le gamin dans la poche.
« Je viens de songer que j'avais quelque chose à te montrer Brian.
- Vraiment monsieur Bray ?
- Oui et pour savoir de quoi il retourne, je t'invite à me suivre jusqu'à l'arrière-boutique. »
Etant d'une curiosité maladive, Brian ne se le fait pas dire deux fois. Alors que Loren quitte son siège afin d'évoluer au sein de sa boutique vide de tout client, le fils du docteur Quinn se tient déjà devant la porte fermée de la partie du magasin servant de réserve. Toutefois, lorsque le vieil homme rejoint son jeune ami, l'image d'un chien remuant la queue lui traverse l'esprit au même moment. Pour chasser cette vilaine pensée, Loren secoue la tête en espérant que ce comportement n'éveillera aucune curiosité chez l'enfant.
Quand la porte de l'arrière-boutique s'ouvre sous l'action de l'ancien beau-frère de Dorothy, Brian y voit dans son fond, une drôle de machine qu'il remarque pour la toute première fois.
« Qu'est-ce que c'est ? Demande-t-il, intrigué.
- Suis-moi et tu le sauras très vite. Par contre, je compte sur toi pour garder le secret. » Ricane le doyen des commerçants de Colorado Springs.
L'enfant hoche positivement de la tête avant de s'enfoncer dans la pièce sous la recommandation du propriétaire des lieux. Une fois qu'ils se tiennent devant la curieuse machine, Loren se montre bavard une nouvelle fois.
« La machine que tu vois ici mon garçon est une machine à faire des glaces.
- Des glaces ? S'étonne Brian.
- Oui et nous devons bien reconnaître que cette gourmandise va nous faire le plus grand bien en cette chaleur. Tu connais les glaces à l'italienne ?
- Non.
- Mais je parie que tu meurs d'envie de connaître, je me trompe ?
- Oui.
- Dans ce cas, il ne te reste plus qu'à choisir le parfum. Fraise, vanille ou chocolat ?
- Vanille s'il vous plaît. »
Ni une ni deux, Loren attrape une boîte de cornet qui reposait sur le dessus de la curieuse machine et l'ouvre afin d'en sortir l'un de ses réceptacles qui croquera très vite sous les dents du petit gourmand. Ensuite, il le place sous l'un des verseurs et actionne une manette se trouvant à proximité. A cet instant, une étrange pâte froide s'écoule du conduit métallique et s'engouffre très vite dans le cornet tout en s'enroulant sur lui-même. Au bout de quelques secondes, la gourmandise est prête et une fois que la machine est mise sous silence, l'homme tend la glace à Brian.
« Goûte-moi ça et dis-moi ce que tu en penses ! Sache aussi que tu es le tout premier à pouvoir y goûter.
- Vraiment ?
- Oui. C'est pour ça que je veux que tu gardes le secret. »
Loren fait un clin d'oeil à l'enfant pour être sûr que cette confidence restera secrète et en attendant que ce dernier donne le premier coup de langue sur sa glace, le commerçant décide de s'en servir une à son tour. Néanmoins, le parfum qu'il choisit est la fraise, ce qui tranche nettement avec le choix de son protégé.
« C'est vraiment délicieux, fait savoir le rejeton adoptif de Michaëla.
- Je savais que tu allais aimer mon petit Brian. »
Au même moment, à l'extérieur, Michaëla sort de son cabinet et veille à bien fermer la porte après son passage. Ensuite, elle marche le long de son perron lorsqu'elle croise Dorothy sur son chemin.
« Bonjour Michaëla.
- Bonjour Dorothy, comment allez-vous aujourd'hui ?
- Plutôt bien même si Loren a su me sortir de mes gonds de si bon matin.
- Déjà ? Qu'a-t-il fait ?
- Il a utilisé l'un de mes invendus pour en faire un éventail et bien sûr, il s'est gardé de me demander la permission.
- Et c'est ça qui a suffi à vous mettre en colère ?
- Bien sûr. Vous n'allez pas me dire que vous n'y voyez rien de grave dans ce geste ?
- Justement. Si j'avais été à sa place, je pense que j'en aurais fait autant.
- Michaëla ! »
La femme médecin meurt d'envie de rigoler suite à cette confession mais se garde bien de le faire afin de ne pas vexer la journaliste qui se tient face à elle.
« Je ne pensais pas que vous êtes adepte de ce type de comportement et cela me déçois beaucoup.
- Je suis désolée Dorothy mais Loren a eu une idée astucieuse et vous devriez songer à rebondir là-dessus.
- Comment ça ?
- Vous n'avez jamais envisagé de commander des petites armatures pour réaliser vos propres éventails à partir de vos invendus. Je pense que les habitants et les touristes seraient enthousiasmés de se ventiler avec les anciens journaux de cette ville. »
Alors que la rouquine allait protester, elle s'accorde quelques secondes pour réfléchir à cette idée. Il est vrai que ce projet pourrait s'avérer très original et celui-ci lui permettrait de gagner quelques sommes sur ces précieux invendus qui ne cessent de se cumuler dans son local de presse. Toutefois, une ombre est au tableau…
« Je ne sais pas du tout comment réaliser des éventails.
- Je pense que nous pouvons trouver des explications dans un livre ou un magazine, si nous avons de la chance. D'ailleurs, je suis sûr que Brian serait enchanté de pouvoir vous aider à les fabriquer et si là encore, vous avez besoin d'aide, n'hésitez pas à me le faire savoir.
- Merci beaucoup Michaëla. Je vais voir si Loren peut m'aiguiller et comme Brian est en sa compagnie, je pourrais en profiter pour discuter de ce projet avec lui. »
Motivée par ce nouveau travail, Dorothy ne s'attarde pas davantage auprès du docteur Mike et la quitte afin d'aller retrouver Loren et surtout, Brian. De son côté, la mère des enfants Cooper monte dans sa voiture et quelques secondes plus tard, la voilà partie sur un chemin qui doit la mener à l'un de ses nombreux patients. Quand la femme aux cheveux roux retrouve le commerçant et son jeune protégé, ces derniers se tiennent devant la machine à faire des glaces qu'elle voit pour la toute première fois.
« Qu'est-ce que c'est ? Se montre-t-elle curieuse.
- Une machine à faire des glaces, lui répond Brian.
- Vraiment ? J'en avais entendu parler à de nombreuses reprises mais je n'ai jamais eu la chance d'en voir une d'aussi près. »
Voulant satisfaire son intérêt soudain, Dorothy s'approche de l'appareil et veille à l'observer sous toutes ses coutures. De son côté, Loren ne dit rien mais se montre confiant grâce à ce luxueux achat.
« Cela fait combien de temps qu'elle se trouve dans cette pièce ?
- Deux jours.
- Et tu ne m'as rien dit ?
- Pourquoi l'aurais-je fait ? Après tout, si je me suis procuré ce joli bijou, c'est pour faire des bénéfices et non pour l'exposer aux yeux de tous à titre gratuit. D'ailleurs, veux-tu une glace ?
- Je doute qu'elle soit aussi bonne que celles que je fais.
- Tu pourrais être très surprise.
- Dans ce cas, je demande à voir. »
Fier de son coup, Loren avale l'extrémité de son cornet afin d'avoir les mains libres pour s'affairer auprès de son acquisition. Toutefois, une question demeure sans réponse.
« Fraise, cela te convient ?
- Parce que ta machine propose plusieurs parfums ?
- Trois pour le moment mais si cette affaire marche plutôt bien, je pourrais envisager d'élargir la gamme. D'ailleurs, je pense que je vais devoir me trouver un employé pour s'en occuper car je ne pourrai pas surveiller mon magasin et cette machine en même temps. »
Alors qu'il prépare une glace à la fraise pour Dorothy, une idée brillante traverse l'esprit du vieil homme. De suite, ce dernier ne tarde pas à en discuter avec Brian.
« Dis-moi Brian, cela te dirait de travailler pour moi dans les jours à venir ?
- Tout dépend de ce que vous voulez me faire faire. »
Amusé par cette réponse, Loren sourit et se retourne avec le cornet de glace dans l'une de ses mains. Il tend la gourmandise à Dorothy qui s'en empare et tandis que celle-ci commence à lécher la la crème froide de cette délicieuse collation, le gérant poursuit sa conversation avec son jeune camarade.
« J'aurais besoin de quelqu'un pour servir des glaces à ma clientèle. Bien sûr, je suis prêt à te verser un joli petit salaire journalier si tu acceptes.
- Combien ?
- Heu... »
Ne s'attendant nullement à cette petite interrogation, Brian termine de déguster sa glace et se met à réfléchir. Combien pourrait-il demander à cet homme qui lui fait une fleur en lui proposant un poste si sympathique. Après tout, la tâche ne serait guère rude et le garçon se doute bien qu'il ne peut pas demander grand-chose. Néanmoins, l'enfant songe à un projet qu'il nourrissait depuis quelques semaines et estime qu'il serait bien d'en discuter avec celui qui se tient face à lui.
« A vrai dire, je veux bien travailler pour vous contre un salaire assez original.
- Assez original ? S'étonne Loren.
- Oui. J'aurais aimé offrir une nouvelle robe à maman et je pense que la bleue qui se trouve au fond de votre magasin lui ferait beaucoup plus plaisir.
- Tu sais mon garçon… Le commerçant ne s'attendait pas du tout à ce que le petit Brian lui fasse une telle proposition. C'est qu'il commence à devenir dur en affaires mine de rien et cela prouve que le garçonnet prend de l'âge. Cette robe n'est pas donnée.
- Je sais mais je me suis dit que j'aurais pu l'obtenir en échange des heures que j'aurais pu effectuer pour vous. »
Le sourire qu'affichait Loren depuis un moment disparaît soudainement. Voyant là une belle occasion, Dorothy en profite pour faire part de son projet à Brian.
« Si tu es d'accord, j'avais du travail à te proposer et je suis d'accord pour t'offrir cette robe en échange.
- Vraiment ? Se montre intéressé le fils de Michaëla.
- Oui. Je souhaite recycler mes invendus en éventail mais bon, on pourra se mettre au travail une fois que j'aurais acheté certains matériels pour leur confection. Si tout se passe pas, on pourrait débuter la semaine prochaine. »
Enthousiasmé par cette proposition de travail, Brian est sur le point d'accepter lorsque Loren intervient pour défendre sa cause.
« Après avoir mûrement réfléchi, je suis également d'accord pour t'offrir cette robe en échange de tes services. »
Maintenant qu'il est la cible de deux propositions de travail, Brian sait qu'il ne pourra pas se charger de ces deux missions en même temps. Désormais, l'enfant ne sait quoi répondre et a peur de décevoir l'un des deux adultes. A ce moment, Loren revient à la charge.
« Si tu le souhaites, tu pourrais travailler le matin pour l'un de nous deux et l'après-midi pour l'autre.
- Et tout ça pour une seule robe ? »
Là encore, Brian se montre particulièrement intelligent au grand dam du commerçant. De son côté, la journaliste garde le silence.
« Et si je te dis que tu pourrais manger autant de glace que tu veux en plus de cette robe ?
- C'est d'accord mais je vais devoir en discuter avec maman pour avoir son autorisation. Par contre, je commence quand ?
- Dès que tu te sentiras prêt. »
Content d'être désormais l'employé de Loren et de Dorothy, Brian ne peut s'empêcher de sourire et espère de tout coeur que sa mère acceptera.
