Rêve ou réalité.

En ce beau dimanche après-midi d'été, Horace vient de se poser sur le petit banc qui se trouve devant son bureau de télégraphe. L'air est plutôt doux en ce moment puisque la veille, le temps n'était pas à l'ensoleillement mais à la pluie. D'ailleurs, quelques flaques d'eau sont présentes ici et là dans les rues de Colorado Springs et certains garnements de la ville s'amusent à jouer avec en sautant dedans, à pieds joints. Horace aurait aimé voir sa fille en faire également mais comme cette dernière est restée auprès de sa mère, dans cette grande ville pour laquelle cette dernière a jeté son dévolu, ce souhait restera irréalisable pour un long moment. En tout cas, la jeune enfant ne viendra pas à Colorado Springs avant les prochaines vacances et forcément, son père trouve le temps un peu long.

Alors qu'il regarde les nuages blancs qui se promènent dans le firmament au-dessus de la ville, l'homme aperçoit le révérend qui s'approche de lui, en se déplaçant grâce à sa canne. Lorsqu'il arrive sur le trottoir en bois qui se trouve devant le bureau de télégraphie d'Horace, l'homme d'église sourit et monte sur celle-ci. Toutefois, quand l'extrémité de sa canne heurte l'une des jambes de l'ancien mari de Myra. Etonné de trouver un obstacle sur son chemin, aussi près de ce banc, le barbu s'interroge lorsque la voix d'Horace se fait entendre.

« Faites attention où vous promenez votre canne mon révérend.

- Horace ? »

Il est très rare pour Timothy de trouver cet homme installé aussi près de son bureau. D'habitude, Horace traîne du côté du saloon d'Hank ou au restaurant de Grace mais là, le télégraphe de la ville donne l'impression qu'il souhaite s'isoler pour réfléchir un peu. L'homme d'église a peur de le déranger et préfère lui poser une question pour savoir s'il a le droit de se poser à son tour sur le siège de bois ou s'il est préférable pour lui de partir s'installer ailleurs.

« Puis-je me poser sur ce banc Horace ?

- Bien sûr mon révérend, il est à tout le monde. »

Et cet homme n'a pas entièrement raison. Soulagé de cette réponse, l'aveugle se retourne pour proposer son séant au banc et une fois qu'il est installé, ce dernier peut lancer la conversation.

« Je dois reconnaître Horace que je suis un peu étonné de vous voir ici. Vous êtes encore en froid avec Hank ?

- Non. C'est juste que je ne suis pas d'humeur à supporter les gens aujourd'hui.

- A part moi ?

- Oui parce que vous n'êtes pas du genre à chercher ou à provoquer les ennuis. »

Timothy sourit car il se rend compte que celui qui se tient à ses côtés reste encore observateur. Pourtant, l'homme religieux n'est pas du genre à se rendre très souvent au bureau de télégraphie afin d'y faire parvenir quelques messages et les courriers à son attention ne sont pas très nombreux à arriver jusqu'ici. D'ailleurs, qui pourrait écrire à un révérend en dehors de ses pairs ?

« Je suis content que vous soyez là mon révérend car j'ai besoin de parler.

- Et je suis prêt à vous écouter Horace. Que se passe-t-il ?

- Cette nuit, j'ai fait un rêve étrange et lorsque je me suis réveillé, je me suis demandé si ce n'était qu'un simple songe ou la réalité.

- Vraiment ?

- Oui. »

Timothy voit de suite le genre de rêve qu'a pu faire Horace. Certains matins, l'aveugle se réveille, encore marqué par son songe de la nuit et se montre plutôt déçu lorsque ses paupières s'ouvrent sur la journée qui a débuté depuis quelques heures.

« De quoi avez-vous rêvé Horace ?

- J'ai rêvé de Myra et de ma fille. J'ai rêvé qu'elles étaient de retour à Colorado Springs pour reprendre notre vie de famille là où elle s'était arrêtée.

- Alors que nous savons tous les deux que cette histoire est loin d'être facile.

- Oui. Toutefois, dans mon songe, tous nos problèmes appartenaient au passé et cela nous convenait. On était heureux. »

A ce doux souvenir, Horace sourit à son tour et aurait tellement aimé que ce rêve soit la réalité et non un flot d'images appartenant au monde du fantasme. S'il était possible de faire marche arrière, il y aurait longtemps que le télégraphe l'aurait fait mais il est tellement fermé à cette idée que les deux membres d'un couple puissent travailler chacun de leur côté.

« Je n'arrive pas à comprendre. Myra avait tout pour être heureuse et pourtant, elle a préféré partir pour mener une autre vie. Combien de femmes aiment rester à la maison pour s'occuper de leur mari une fois son retour du travail mais moi, je n'ai pas eu cette chance.

- Vous n'avez jamais réussi à faire des concessions en ce qui concerne Myra.

- Je sais alors que ma chère épouse n'arrêtait pas d'en faire pour moi. J'ai vraiment agi comme le plus grand des égoïstes. »

Le révérend se garde de lui donner raison mais n'en pense pas moins. Combien de fois est-il intervenu dans ce couple afin de résoudre leurs problèmes et combien de fois Horace est resté sur ses positions. A l'heure d'aujourd'hui, l'homme reste malheureux depuis le départ de sa femme et malgré les efforts de certains habitants de la ville pour lui faire rencontrer d'autres magnifiques créatures, Horace ne parvient pas à oublier la mère de sa fille. Il faut dire que leur histoire n'a pas été facile et c'est peut-être aussi la cause de cet attachement malgré les nombreux kilomètres qui les séparent.

« Vous n'êtes toujours pas décidé à rencontrer une autre femme ?

- Non et je pense que c'est très bien ainsi. Je ne tiens pas à retomber dans mes travers en menant la vie dure à la pauvre malheureuse qui aura fait la bêtise de s'attarder sur moi.

- Vous avez conscience de vos erreurs Horace et maintenant, vous êtes capable de les éviter vous ne croyez pas ? »

Non, cela fait longtemps que Horace ne croit plus à l'amour. Alors que les deux hommes se réfugient dans le silence, une troisième personne s'approche d'eux.

« Bonjour Messieurs, leur lance le docteur Quinn. Magnifique journée pour discuter un peu.

- Bonjour Michaela, lui répond le révérend.

- Bonjour et oui, le temps est radieux aujourd'hui. » Se montre poli Horace.

Avec un sourire sur les lèvres, le médecin de la ville reste face au duo et de suite, elle s'empresse de prendre de leurs nouvelles.

« Comment allez-vous ?

- Plutôt bien pour ma part Michaela, merci de vous en soucier.

- Et vous Horace ?

- Je vais très bien aussi. »

Suite à ces réponses, la femme de Sully se montre un peu déçue et son comportement est remarqué par Horace.

« Tout va bien docteur Mike ?

- Oui… Enfin non. »

Michaela décide de se montrer franche vis-à-vis des deux hommes en expliquant sa réponse un peu confuse.

« En fait, cela fait deux jours que mon cabinet est vide de la moindre visite et je ne suis pas du genre à rester inactive.

- Attendez, commence à rire le révérend. Vous êtes en train de vous plaindre de ne pas avoir de travail en ce moment ?

- C'est exactement ça. Je pourrais rester à la maison afin de m'occuper de mes enfants mais je dois avouer que je n'aime pas trop rester derrière mes fourneaux. Etre une femme au foyer, très peu pour moi. »

Cette fois, c'est à Horace de rigoler et cette réaction déclenche l'hilarité de la mère des enfants Cooper. Toutefois, il est très rare qu'il ne se passe rien à Colorado Springs et c'est aussi pour cette raison que Michaela est surprise. D'habitude, elle reçoit au moins un patient tous les jours mais là, rien du tout.

« Et vous n'avez pas de recherches à faire ? Lui demande l'aveugle.

- Non car sinon, je ne serais pas face à vous en train de discuter. Dans un sens, je devrais me réjouir de ne compter aucun patient en ce moment car cela veut dire que la vie à Colorado Springs est paisible. Soudain, la femme se rend compte qu'elle n'a pas encore aperçu Loren aujourd'hui et rapidement, cette dernière s'en inquiète.

« Vous avez vu Loren aujourd'hui ?

- Non, lui répond Horace.

- Et vous révérend ?

- Non plus. Le magasin était vide ce matin et c'est Dorothy qui se tient derrière le comptoir, à la demande de Loren.

- Et vous savez où je pourrais le trouver ?

- Il ne l'a dit à personne.

- Même à Dorothy ? »

En guise de réponse, l'homme d'église se contente de hocher positivement de la tête. Devant tant de mystère, Michaela s'interroge et sa curiosité ne cesse d'être titillée. Si elle devait s'écouter, le médecin irait trouver sa meilleure pour tenter de percer cette énigme mais elle n'a pas le droit de s'immiscer dans la vie de Loren comme elle souhaite le faire.

« Je n'aime pas le savoir seul dans la nature, dit-elle.

- Allons docteur Mike, Loren n'est pas du genre à se perdre ou à se mettre en danger.

- Je le sais mais il n'est pas tout jeune non plus. »

N'y pouvant plus, le médecin s'excuse auprès de l'aveugle et de son compagnon et traverse la rue en direction de la boutique du vieil homme. Maintenant qu'ils se retrouvent seuls, les deux hommes reprennent leur discussion.

« Je suis très étonné de voir le docteur Mike sans travail. D'habitude, elle est tellement sollicitée qu'elle n'a guère le temps de s'arrêter pour discuter, fait savoir Timothy.

- Et avec un peu de malchance, ce n'est que le début. Nous sommes peut-être au seuil d'une nouvelle époque où les patients seront de moins en moins nombreux. » Conclut Horace.

Quelques secondes plus tard, Michaela franchit le seuil de la boutique de Loren et voit Dorothy se tenir derrière le comptoir. Toutefois, aucun client ne se promène entre les rayons et aucun enfant ne traîne devant l'une des nombreuses bonbonnes à bonbons qui sont posées sur une l'étagère qui leur est consacrée.

« Bonjour Dorothy, dit la femme de sciences après s'être immobilisée devant la table de travail de Loren.

- Bonjour Michaela, lui répond la journaliste. Vous avez besoin de quelque chose ?

- Non. Je suis juste inquiète au sujet de Loren.

- Vous avez su qu'il était parti très tôt ce matin et que sa destination reste inconnue ?

- Oui.

- Je suis désolée de ne pouvoir vous aider davantage Michaela mais je n'en sais pas plus à ce sujet. Il n'a rien voulu me dire lorsqu'il est venu me trouver pour me demander de garder sa boutique pour la journée. »

Pourquoi Loren fait-il autant de mystère ? Ce comportement est très étonnant de sa part mais peut-être a-t-il continué de nourrir ce projet de rejoindre la Bolivie comme il avait tenté de le faire il y a de cela quelques années. Pourtant, malgré les réponses de Dorothy, Michaela poursuit son interrogatoire.

« Il ne vous a pas semblé déprimé ce matin lorsqu'il est venu vous voir ?

- Non, pas plus que d'habitude.

- Je suis rassurée de le savoir, dit le docteur avant d'enchaîner. Il est parti avec un équipement ?

- Non. Il a juste pris un cheval et c'est tout. »

Donc, le vieil homme n'est pas encore parti pour la Bolivie et c'est une bonne chose. Si cela se trouve, Loren est parti retrouver un ami qui habite à plusieurs kilomètres de là et dont le voyage ne nécessite pas plusieurs jours de route.

« Si jamais il est de retour parmi nous, vous pensez que vous pourrez venir me trouver pour me le faire savoir ?

- Bien sûr et j'imagine que je dois garder le silence sur cette conversation ?

- S'il vous plaît.

- Ne vous inquiétez pas Michaela, je saurais me montrer aussi muette qu'une tombe.

- Merci. »

Soulagée de pouvoir compter sur la discrétion de sa meilleure amie, le docteur Quinn peut quitter le magasin sans nourrir la moindre inquiétude.

De leur côté, Horace et le révérend continuent de discuter tranquillement sans être dérangé par un quelconque habitant de Colorado Springs. Il faut dire que la plupart d'entre eux sont enfermés chez eux afin de profiter pleinement de ce dimanche de repos. Quant aux autres, ils se trouvent chez Hank et sont occupés à noyer leurs problèmes à grands coups de verres de bières et autres boissons alcoolisées.

« J'ignore comment cette femme fait pour garder le moral alors que son mari est loin d'elle.

- De qui parlez-vous Horace ?

- Du docteur Mike et de Sully.

- Elle savait très bien ce qu'elle faisait lorsqu'elle s'est mariée avec lui. Sully est un homme qui aime la liberté et les Indiens pourront toujours compter sur lui lorsqu'il s'agit de défendre leur cause. Dans un sens, j'admire son courage et j'aurais aimé en posséder ne serait-ce qu'un dixième de cette qualité.

- Vous plaisantez ?

- Non.

- Pourtant, la vie de Sully est loin d'être de tout repos.

- Je le sais mais au moins, cet homme pourra se narguer d'avoir mené une vie passionnante et riche, ce qui n'est pas le cas de tout le monde dans cette ville.

- Vous parlez de moi mon révérend ?

- Non et je ne me le permettrais pas. Lorsque je disais ça, je pensais surtout à moi. De toute façon, que pourrais-je faire maintenant que je suis aveugle ?

- Beaucoup de choses ?

- Comme ?

- Faire des voyages. »

A l'évocation d'un tel projet, l'aveugle se permet de sourire et se demande bien comment qu'il pourrait faire. Certes, il pourrait avaler plusieurs kilomètres grâce à la marche et à sa canne mais comment fera-t-il si sa route devait croiser celle d'un animal dangereux, surtout si celui-ci sait se montrer discret, comme un serpent ? Et si son chemin devait rencontre celui d'un malfaiteur en fuite ? Non, le révérend ne peut plus se permettre de mettre à réalisation ce genre de projet et il le regrette profondément. S'il avait su que la vie lui jouerait un si vilain tour à l'époque où ses yeux fonctionnaient parfaitement, il en aurait profité à fond et ainsi, aucun regret n'aurait habité son coeur comme c'est le cas actuellement.

« C'est beaucoup trop dangereux Horace.

- Et si je vous dis que je suis prêt à devenir vos yeux ? »

Timothy est très étonné d'entendre de tels mots venant de la bouche d'Horace. D'habitude, cet homme ne passe pas pour être un individu aimant le risque et l'inconnu et c'est pour cette raison que l'homme d'église ne sait quoi penser. Alors qu'il est toujours perdu dans ses réflexions, voilà que le docteur Quinn fait son retour. De suite, Horace lève ses yeux afin de soutenir le regard de la femme.

« Alors, vous avez réussi à mettre la main sur Loren ?

- Non mais Dorothy m'a convaincu de ne pas m'en faire pour lui.

- Mais cela doit être difficile pour vous, n'est-ce pas ?

- Oui et je me rends compte par la même occasion que vous me connaissez plutôt bien Horace.

- Depuis le temps que vous vivez parmi nous, le contraire aurait été inquiétant.

- Je ne vous le fais pas dire. »

Puisque la femme est de nouveau présente, Timothy décide de lui faire part de la conversation qu'il vient tout juste d'avoir avec l'ancien époux de Myra.

« Horace m'a suggéré de faire des voyages afin de soulager mon coeur des nombreux regrets que je nourris.

- Et je trouve que c'est une excellente idée. »

L'homme souffrant de cécité connaissait déjà la réponse du docteur Mike sans que cette dernière ait besoin de la prononcer. Toutefois, un retour à la raison s'avère nécessaire.

« Vous avez oublié l'état dans lequel je suis.

- Non et en cas si vous ne l'avez pas remarqué, vous êtes en excellente forme malgré vos yeux.

- Et il a oublié de vous dire que je suis prêt à mettre les miens à sa disposition s'il en ressent le besoin, se mêle Horace.

- Vous ? » Se montre étonnée Michaela.

Contrairement à Timothy qui sait rester maître de ses émotions mais surtout, de ses pensées dans le but de blesser personne, la mère de Matthew, Colleen, Brian et Katie se montre un peu plus franche dans sa réaction. Bien sûr, cette dernière ne passe pas inaperçue aux yeux d'Horace qui souhaite savoir la raison de ce comportement.

« On dirait que cela vous étonne docteur Mike ?

- Et j'ai d'excellentes raisons de l'être. D'habitude, vous venez me trouver dans mon cabinet à chaque fois que vous êtes victime d'un petit bobo et je n'ose imaginer ce que cela pourrait donner si vous devenez les yeux du révérend.

- Je suis bien plus courageux que je laisse le penser.

- Vraiment ? »

Du coup, Michaela souhaite lui jouer un tour pour tester la soudaine bravoure d'Horace. Peu à peu, la surprise qui se lisait sur le visage du médecin laisse la place à une certaine frayeur et pour renforcer cette comédie, elle n'hésite pas à reculer de plusieurs pas.

« Horace, près du pied du banc.

- Quoi donc docteur Mike ?

- Un crotale ! »

Ni une ni deux, Horace bondit du banc et s'empresse de se placer aux côtés de Michaela avant de se retourner. Là, il regarde du côté du siège en bois et cherche désespérant la présence du serpent.

« Où est-il ? Demande-t-il, totalement apeuré.

- Nulle part. » Répond-elle avant d'éclater de rire.

Peu de temps après, Timothy se joint à elle, provoquant la vexation du télégraphe par la même occasion.

« Et vous êtes fière de vous docteur Mike ? »