Tableau noir.
Brian est à l'école aujourd'hui, comme tous les matins depuis qu'il a l'âge de s'y rendre. Élevé particulièrement studieux comme l'est sa grande sœur, le garçon peine pourtant à se concentrer ce matin. Perdu dans ses pensées, le fils du docteur Quinn tourne la tête vers la vitre du bâtiment et regarde le temps exécrable qu'il fait dehors. Avant, une présence à ses côtés le gênait lorsqu'il se livrait à cette contemplation mais depuis que cette personne n'est plus de monde, terrassée par un mal étrange qui n'a toujours pas de remède à l'heure d'aujourd'hui, rien n'est plus vraiment pareil pour le petit homme au cœur terriblement ravagé. C'est incroyable comme son meilleur ami lui manque.
Toujours en proie aux méandres de ses souvenirs, l'élève n'entend pas son professeur l'appeler. Il lui faut plusieurs secondes pour revenir à la réalité et se rendre compte qu'il bénéficie de toute l'attention de cette femme qui s'est mariée avec le maire de la ville il y a de cela quelques semaines.
« Brian, est-ce que tu vas bien ? Demande madame Slicker, inquiète pour ce dernier.
- Oui. » Répond-il péniblement, comme si se prêter à cet échange lui demandait des efforts au-dessus de ses moyens.
Sachant très bien qu'elle est la cause de son état, la maîtresse d'école hésite à l'envoyer au tableau pour répondre à l'exercice qu'elle a prit soin de rédiger un peu plus tôt. Pourtant, peut-être que cela lui ferait du bien de revenir un peu à la réalité et lui montrer, par la même occasion, que la vie continue.
« J'aimerais que tu ailles au tableau s'il te plaît.
- D'accord. »
Pendant qu'il se lève du banc de bois qui lui sert de siège, l'enfant lâche un soupir d'exaspération. Oui, marcher dans cette école pour se rendre jusqu'au tableau lui demande une nouvelle fois de sacrés efforts et une fois qu'il se tient sur l'estrade, craie en main, le gamin pose ses yeux sur l'exercice et tente de se concentrer pour y répondre au mieux. Néanmoins, son esprit lui fait encore défaut en lui imposant des souvenirs devenus douloureux et forcément, Brian ne rédige aucune réponse. Figé devant ce tableau noir qui semble le narguer de son énigme du jour, l'enfant laisse passer de longues minutes avant que la voix de son professeur brise le silence qui s'est imposé de lui-même, au sein de cette salle de classe.
« Brian, je pense qu'il vaudrait mieux que tu rentres chez toi pour aujourd'hui. »
Frustré à cause de la situation dans laquelle il s'est mise bien malgré lui, l'élève attrape la brosse et essuie tout ce qui a été rédigé au tableau, provoquant l'incompréhension totale chez sa maîtresse et celui de ses camarades. Ensuite, il s'empresse de descendre de l'estrade à la hâte et traverse la salle en courant. Lorsqu'il passe devant madame Slicker, le petit frère de Colleen la bouscule sans ménagement sans se retourner sur cette dernière. Alors qu'elle parvient à poser ses mains sur le bureau de l'un de ses écoliers pour éviter de tomber, Brian poursuit son chemin et sort de l'école.
Lorsque Michaëla Quinn se lève de la chaise se trouvant derrière le bureau de son cabinet, la pendule de la pièce vient tout juste de sonner midi. Tout en approchant de la porte, la femme entend des pas s'approchant de sa direction, venant de l'autre côté de l'issue. Visiblement, ce n'est pas encore maintenant qu'elle pourra prendre son repas et puis dans un sens, cela tombe bien puisqu'elle n'a pas très faim aujourd'hui. Curieuse, la femme-médecin ouvre la porte et tombe nez à nez avec l'institutrice de son fils.
« Bonjour madame Slicker.
- Bonjour docteur Quinn. Je suis navrée de venir vous déranger à cette heure mais je devais m'entretenir avec vous le plus rapidement possible. »
Devant l'air grave qu'affiche la Mexicaine, Michaëla ne tarde pas à s'inquiéter.
« Vous souffrez d'un mal ?
- Non mais c'est l'impression que j'ai au sujet de Brian.
- Brian ? Que se passe-t-il ?
- Ce matin, je lui ai demandé de se rendre au tableau afin de répondre à un exercice de mathématique. Si j'ai décidé de l'envoyer, c'est parce que je l'ai surpris perdu dans ses pensées et je me suis dit que cela pourra lui faire du bien. Toutefois, rien ne s'est déroulé comme je l'avais prévu.
- Anthony je présume ?
- Oui.
- Et où est Brian actuellement ?
- Sûrement chez vous car je lui ai demandé de quitter ma classe puisqu'il n'était pas dans son assiette. En tout cas, je pense qu'il devrait rester chez vous pendant quelques jours si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
- Bien sûr que non mais à partir de quel moment un retour sera envisageable ?
- Essayez pour le début de la semaine prochaine.
- Très bien. Je vais essayer de lui parler d'ici là et je suis vraiment désolée. »
Madame Slicker hoche doucement de la tête avant de tourner sur ses talons et de quitter le seuil du cabinet de Michaëla.
A plusieurs mètres de là, Sully se tient dans la cour de sa maison et est occupé à fendre du bois. Quelques minutes auparavant, il a étonné de voir Brian revenir de l'école et lorsqu'il lui a posé la question, le gamin s'est gardé de lui fournir une réponse. Comprenant que quelque chose le préoccupait, son beau-père a jugé nécessaire de le laisser tranquille un petit moment afin qu'il puisse se calmer. Avec un peu de chance, peut-être que l'enfant viendrait le trouver pour discuter avec lui et lui donner la raison de ce retour précipité. Alors que les deux parties d'une bûche fraîchement fendue tombent au sol, l'homme pose sa hache contre le billot de bois, ce dernier entend le bruit d'une carriole.
Intrigué par cette approche, Sully cesse son activité et se tourne légèrement vers l'entrée de la cour pour connaître l'identité de son visiteur. Lorsqu'il se rend compte que celui-ci n'est autre que sa femme, là encore, de nouvelles interrogations naissent dans son esprit. Décidément, cette journée s'anime de plus en plus au fur et à mesure que les minutes s'écoulent. Pourtant, lorsque Sully s'est réveillé ce matin et qu'il a vu le temps exécrable qu'il faisait dehors, il s'était dit que rien de pire ne pouvait arriver et hélas, les heures qui ont suivi ce levé du jour tentent de lui prouver le contraire. Quand Michaëla arrive auprès de lui, elle dépose un baiser tendre sur ses lèvres avant de se montrer curieuse.
« Brian est à la maison ?
- Oui et d'ailleurs, comment se fait-il qu'il soit ici et non à l'école ?
- Justement. Madame Slicker est venue me trouver à mon cabinet et m'a raconté ce qui s'était passé. Brian rencontre beaucoup de difficultés pour passer à autre chose et à avancer.
- Attends, tu ne vas pas me dire qu'il pense toujours à Anthony ?
- Si alors que cela fait déjà six mois qu'il n'est plus parmi nous. Je ne sais plus quoi faire pour l'aider et le sermonner ne serait pas d'une grande utilité.
- Je suis tout à fait d'accord avec toi mais il ne peut pas se permettre de manquer les cours.
- Je sais. »
Ne sachant plus quoi faire, Michaëla se réfugie dans le silence mais aimerait tellement qu'une idée lui vienne à l'esprit afin d'aider ce garçon qu'elle aime tant.
« Cet après-midi, j'irai trouver Nuage Dansant et voir s'il lui est possible d'entrer en contact avec l'esprit d'Anthony. Avec un peu de chance, cela pourrait être suffisant pour Brian.
- Tu crois ?
- Si l'on ne tente pas, on restera dans l'ignorance Michaëla. Par contre, tu vas devoir garder Katie.
- J'irai la confier à Dorothy ou à Horace car j'ai encore pas mal de patient à voir cet après-midi.
- Aucun problème.
- Bien. Je vais te laisser et discuter avec Brian avant de préparer le repas.
- Pour le déjeuner, je m'en suis déjà chargé car je n'avais pas grand-chose à faire aujourd'hui.
- Vraiment ?
- Je t'invite à le vérifier par toi-même. » Lui dit-il avant de lui voler un nouveau baiser.
Curieuse, le docteur quitte son mari pour gravir les quelques marches qui mènent jusqu'à la porte d'entrée de la maison. De son côté, Sully reprend sa tâche comme si de rien n'était et espère sincèrement que son idée pourra aider Brian. Pendant ce temps, Michaëla ne tarde pas à évoluer à l'intérieur de la salle à manger et constate que la table a été dressé comme lui avait dit son tendre époux. A ce moment, la femme réalise une nouvelle fois à quel point elle a de la chance de s'être marié avec cet homme et reconnaît bien volontiers qu'elle se sentirait perdue si celui-ci venait à disparaître brutalement. En tout cas, la maîtresse de maison doit songer à régler un autre souci et elle s'y prête désormais.
Tranquillement, elle s'approche du pied de l'escalier et dirige son regard vers son sommet.
« Brian ?
- Oui maman ? Répond l'enfant à l'étage supérieur.
- Peux-tu descendre s'il te plaît ? Nous allons manger.
- Je n'ai pas très faim.
- Et il serait trop te demander de faire un effort ? Jusque-là, nous t'avons laissé tranquille car nous savons que tu as besoin d'être seul pour remettre de l'ordre dans ton esprit mais désormais, il est temps pour toi d'y mettre un peu du tien lorsque nous te demandons quelque chose, tu ne crois pas ?
- Si. »
Juste après cette réponse, l'ouverture d'une porte se fait entendre, suivi de très près par sa fermeture. Ensuite, Brian se montre au sommet de l'escalier qu'il s'empresse de descendre et lorsqu'il arrive dans la grande pièce se trouvant au rez-de-chaussée, Michaëla retient son attention.
« Avant de déjeuner, je veux que tu saches que ton institutrice est venue me trouver à mon cabinet.
- Pour te raconter ce qui s'était passé en classe ce matin ?
- Oui et sache que nous n'allons pas te blâmer pour cette attitude. Nous savons que tu traverses une très mauvaise période mais il est vrai que depuis un certain temps, je me sens totalement dépassée face à la tristesse qui t'anime tous les jours. Si je savais quoi faire pour t'aider. » Dit-elle alors que des larmes font briller ses yeux.
- Tu ne peux rien pour moi maman.
- Je sais mais je déteste rester impuissante quand une personne que j'aime souffre. En tout cas, j'accepte que tu restes à la maison encore quelques jours mais je veux que tu fasses ton retour en classe la semaine prochaine. Tu penses que cela peut être possible ?
- Oui.
- Et cette fois, tu feras des efforts.
- Comment veux-tu que j'arrive à en fournir alors que je suis seul.
- Seul ? Pourtant, ce n'est pas le cas lorsque tu es à la maison.
- Je ne parlais pas quand je suis à la maison mais lorsque je suis à l'école.
- Mais… Il y a les élèves et madame Slicker. Comment peux-tu te sentir seul alors qu'il y a toutes ces personnes ?
- Anthony était le seul garçon de mon âge et maintenant qu'il n'est plus là... »
Michaëla parvient enfin à cerner le problème. Ce qui faudrait à Brian, c'est probablement un nouveau camarade de classe ayant son âge et avec qui il pourrait nouer une solide amitié. Bien sûr, cette relation ne pourra pas remplacer celle qu'il avait partagée avec le fils du forgeron du village et de la cuisinière mais cela serait un bon début pour l'aider à aller de l'avant. Toutefois, comment faire pour trouver cet enfant ?
« Nous poursuivrons cette conversation en fin de journée mais d'ici là, je veux que tu t'installes autour de la table et que tu manges un peu, tu penses que tu peux faire ça pour moi ?
- Oui maman.
- Merci. »
Ayant besoin de chaleur humaine mais aussi, de rassurer celle qui ne cesse de l'élever, Brian se réfugie dans les bras de sa mère afin de lui offrir une étreinte affectueuse. Ensuite, les deux personnes se libèrent et attendent que Sully soit de retour à la maison afin de pouvoir passer à table. Cependant, il serait bien qu'il revienne le plus rapidement possible car Michaëla a encore beaucoup de travail et elle ne peut se permettre de prendre un quelconque retard.
Dans le courant de l'après-midi, Sully évolue à travers les nombreux arbres de l'une des forêts avoisinante. Se déplaçant le plus discrètement possible tout en aiguisant son ouïe, l'homme espère trouver son ami dans les minutes qui vont suivre. Par moment, l'époux du docteur Quinn doit se retourner pour demander à celui qui est à ses trousses, Wolf, de faire son maximum pour faire moins de bruit. En effet, il arrive parfois que le chien-loup pose l'une de ses pattes sur une frêle brindille, la cassant sous le poids de son membre. C'est aussi pour cette raison que son maître veille à lui faire plusieurs recommandations mais bon, ce n'est pas de la faute à l'animal si le sol de la forêt est autant parsemé.
Au bout de quelques minutes et surtout, de plusieurs mètres de déplacement, l'homme aux cheveux longs décide d'imiter le cri de la chouette afin de signaler sa présence. Portant ses mains autour de sa bouche, Sully libère le chuintement et attend un certain moment afin d'obtenir une réponse. Lorsque son cri trouve écho, il cherche son ami de son regard et le voit arriver en se frayant un chemin au beau milieu de plusieurs arbres au tronc frêle. Lorsque ce dernier se tient devant lui, les deux hommes se prennent dans les bras l'un de l'autre comme ils ont l'habitude de le faire lorsqu'ils se croisent. Une fois l'étreinte achevée, Sully cesse l'expression de son affection et va droit au but.
« Je n'étais pas sûr de te trouver par ici mais j'ai une faveur à te demander.
- Que se passe-t-il ? Lui demande l'Amérindien.
- C'est au sujet de Brian.
- Brian ? Il est malade ?
- En quelque sorte. Il est toujours marqué par la disparition tragique de son meilleur ami et cela joue sur son attitude dans la vie de tous les jours. Penses-tu pouvoir entrer en contact avec l'esprit de cet enfant afin de faire passer un message à Brian ?
- Pour l'aider à retrouver sa joie de vivre mais surtout, à avancer ?
- Oui.
- Je ne sais pas. »
Suite à cette réponse, Sully se montre surpris et fixe l'homme qui se tient à quelques centimètres de lui.
« Comment ça, tu ne sais pas ?
- Cet enfant n'appartient pas à notre communauté.
- Je le sais bien mais il est sûrement devenu un esprit depuis sa disparition. Cet enfant n'a jamais fait de mal autour de lui et Brian a tellement besoin d'aide. En réalité, Michaëla et moi ne savons plus quoi faire. On pensait que cela passerait avec le temps mais sa douleur est toujours aussi forte qu'au premier jour.
- Je ne doute pas que le petit Anthony soit devenu un esprit bénéfique mais il arrive parfois que certains deviennent maléfiques et j'ai déjà eu la malchance d'en croiser un.
- Vraiment ?
- Oui. As-tu du temps devant toi ?
- Bien sûr.
- Dans ce cas, suis-moi et discutons autour une infusion que j'ai pu faire grâce aux plantes de cette forêt.
- Entendu. »
Toutefois, avant de quitter l'endroit où ils se trouvent, les deux amis de longue date observent les alentours pour être sûr que personne n'a eu le malheur de les suivre. Une fois rassuré, le duo s'éloigne et recommence à marcher au sein de la forêt afin de regagner la zone de confort de l'Amérindien. Forcément, Wolf emboîte le pas de son maître et veille à ne plus poser les pattes n'importe où. Quelques minutes plus tard, Sully entre dans une hutte réalisée à partir de branches d'arbres et de peaux d'animaux que Nuage Dansant a dû chasser afin de se nourrir. Le sol boueux de la forêt est recouvert par tout autant de pelages afin d'assurer à ses visiteurs et à son propriétaire de toujours rester au sec.
Devant cette bâtisse de fortune se tient un foyer dans lequel crépite un feu. Sur celui-ci, une petite marmite en fer dans laquelle chauffe de l'eau puisée dans un ruisseau alentour et quelques feuilles de plante dansent à l'intérieur. Désormais installé au sein de la hutte, Sully propose ses services à son meilleur ami.
« Auras-tu besoin de quelques ingrédients pour que tu puisses procéder à la communication ?
- J'ai tout ce dont j'ai besoin mais je te remercie. Par contre, je vais devoir te demander de te montrer patient. Je ferais une première tentative ce soir et je me prendrais la journée de demain afin de récupérer un peu. Ensuite, libre à toi de venir me voir pour savoir si tout s'est passé correctement.
- Entendu. »
Sully est soulagé d'entendre ces paroles. Depuis qu'il est devenu le beau-père de Brian, Colleen et Matthew, l'homme a appris à s'inquiéter davantage pour ces derniers. De plus, depuis que Katie est arrivée au monde, son inquiétude naturelle de père n'a cessé d'augmenter, l'aidant à rester sur ses gardes à la moindre occasion. Si jamais il venait à perdre l'un de ces quatre enfants, il sait par avance qu'il aura du mal à remonter la pente et il n'ose imaginer l'état dans lequel sera plongée Michaëla. Alors que l'homme tente de chasser ces tristes pensées de son esprit, Wolf monte la garde dehors et soudain, voilà qu'il fixe une direction et ne tarde pas à montrer les crocs, tout en grognant.
Alertés par ce comportement, Nuage Dansant et Sully sortent de la hutte et portent leur main sur leur armes respectives : Le Tomahawk pour le mari du docteur et un poignard a la manche gravée de motif pour l'Amérindien.
