Croire.
Cela va faire cinq ans que Marjorie Quinn n'est plus de ce monde et certaines personnes ne l'ont pas oublié, notamment sa sœur et Loren Bray. Alors que les nombreuses pendules de Colorado Springs indiquent midi à l'aide de leurs aiguilles, la femme médecin franchit le seuil de la boutique du vieil homme. Ce dernier se tient derrière son comptoir mais ne semble pas être dans son assiette vu la tête qu'il fait. Lorsque Michaela se place face à lui, le gérant ne se donne même pas la peine de lever son minois pour la regarder.
« Bonjour Michaela.
- Bonjour Loren, comment allez-vous aujourd'hui ?
- Pourquoi me posez-vous cette question ? » Bougonne-t-il.
Michaela reconnaît qu'elle vient de faire une bourde. Ne voulant pas aggraver la situation, la femme se réfugie dans le silence mais compatit à la douleur de celui qui se tient à quelques centimètres d'elle. Après tout, même si leur relation vis-à-vis de la défunte était différente, les deux amis sont réunis dans la douleur. D'ailleurs, l'épouse de Sully aimerait lui soumettre une idée qui lui a traversé l'esprit plus tôt dans la matinée mais est-ce que le doyen des commerçants serait d'accord pour la rejoindre ? Elle doit tenter.
« Loren, j'aurais besoin de vous pour un projet particulier.
- Proposez toujours et je vais voir ce que je peux faire.
- Merci. Michaela prend une grande inspiration avant de se lancer. Voilà, j'aimerais dresser un autel à la mémoire de ma sœur dans notre église et j'aurais voulu savoir si je pouvais compter sur vous pour sa réalisation ? »
A cette question, l'ancien beau-frère de Dorothy aurait répondu négativement mais là, il s'agit de Marjorie Quinn, l'un de ses plus grands amours.
« Il vous faut quelque chose pour dresser cet autel ?
- Des bougies si c'est possible ? Je pourrais en emmener quelques-unes de ma réserve personnelle mais j'ai déjà mis les enfants à contribution pour la réalisation de quelques guirlandes florales. De mon côté, je me charge du cadre et de la photo.
- Parce que vous avez une photo de Marjorie ? » S'étonne le vieillard.
Là, la femme médecin répond positivement tout en lançant un regard plein d'interrogation à l'homme qui se tient face à elle. Pourquoi lui a-t-elle posé cette question ? Il est normal pour elle d'avoir une photo de sa sœur puisque cette dernière était un membre de sa famille. Pour Loren, c'était juste un … Cette phrase n'a pas le temps d'être terminé dans l'esprit féminin que l'évidence surgit d'elle-même.
« Ma sœur tenait une place importante dans votre cœur et même avec ça, vous n'avez rien qui peut vous aider à vous rappeler son bon souvenir. »
Loren hoche verticalement de la tête. D'habitude, Michaela est du genre à penser à tout le monde mais cette fois, elle a oublié le commerçant. Très vite, la mère des enfants Cooper nourrit des regrets mais souhaite rattraper son erreur.
« Attendez-moi ici Loren, je reviens dans quelques secondes. »
Aussitôt dit, Michaela abandonne le comptoir pour sortir du magasin. Pendant ce temps, des pas dans l'escalier se font entendre, motivant l'homme à tourner sa tête dans cette direction. A l'aide sa canne, le révérend descend prudemment la voie et se garde de maintenir sa main gauche sur la rampe en bois. Une fois qu'il arrive sur le plancher de la boutique, il promène l'extrémité de sa canne pour être sûr qu'aucun obstacle demeure sur sa route.
« Bonjour mon révérend, lance Loren.
- Bonjour mon ami, lui sourit l'aveugle. Comment se passe votre journée ?
- Disons que j'ai connu mieux. »
L'homme vêtu de noir aimerait se montrer curieux mais il sait très bien que son bienfaiteur n'est pas du genre causant lorsqu'il a le moral dans les chaussettes. Alors que le gardien de l'église s'approche facilement du comptoir pour tenter de poursuivre cette conversation, Michaela refait son retour au sein de la boutique. Lorsqu'elle aperçoit le révérend, elle s'empresse de se montrer polie et après avoir reçu ses salutations, cette dernière porte une nouvelle fois son attention sur Loren. Toutefois, la femme tient un panier dans ses bras et retire le chiffon coloré qui reposait dessus, dissimulant son contenu aux yeux de quelques curieux croisés dans les rues de Colorado Springs. Très vite, le médecin en sort plusieurs cadres et dans chacun repose une photo de la disparue. Devant cette avalanche d'image, le vieil homme sent l'émotion le gagner et doit tourner son visage vers la fenêtre pour essayer de se reprendre. Face à cette tristesse, Michaela se lance dans une tentative de réconfort avec une proposition.
« N'hésitez pas à prendre l'une de ces photos Loren et veuillez recevoir mes excuses par la même occasion. »
Tout en continuant de regarder ce qui se passe dehors pour se changer les esprits, le vieux commerçant poursuit la conversation avec l'unique femme présente dans la boutique.
« Vos excuses ? Je ne vois pas pourquoi vous devez m'en présenter.
- Pour le mal que j'ai pu vous faire en oubliant de vous confier une photographie de ma sœur. Vous avez beaucoup compté pour elle et maintenant, je sais à quel point je peux paraître cruelle.
- Ne dîtes pas n'importe quoi. »
En prononçant cette phrase, Loren abandonne la fenêtre pour regarder le médecin droit dans les yeux. Comment celle qui tient absolument à lui offrir l'une des photos qui repose sous ses mirettes peut se voir de cette façon ? Non, l'erreur doit être réparée et le gérant espère qu'il saura trouver les mots même s'il aurait tendance à se montrer très maladroit lors de ses rares tentatives appartenant désormais au passé.
« En quoi êtes-vous cruelle ? Je ne suis pas de la famille et il est normal que ces photos de Marjorie restent au sein du vôtre. Si encore on était marié, j'en aurais sûrement une à l'heure actuelle mais comme elle ne voulait pas... »
Et le vieil homme le reprochera toujours à la défunte même s'il se garde de revenir sur le sujet, surtout avec sa sœur. De toute façon, la journée n'est pas aux discussions inutiles mais à l'hommage qui doit être rendu dans la journée. D'ailleurs, comme l'homme d'église est présent dans le magasin, le docteur Quinn en profite pour lui poser une question.
« Excusez-moi mon révérend.
- Oui ?
- Je sais que je m'y prends à la dernière minute mais pourrais-je vous emprunter l'église pour aujourd'hui ? J'aimerais y dresser l'autel en hommage de ma sœur et j'avais pensé que cet endroit serait adéquat pour un tel recueillement.
- Allez-y docteur Mike. De toute manière, la journée sera très calme pour la maison de Dieu et je n'y vois aucun inconvénient à vous la confier quelques heures.
- Merci beaucoup mon révérend et bien sûr, vous êtes le bienvenu. »
Le révérend se contente de sourire et se fera un plaisir à être présent lors de ce fameux après-midi. De son côté, le commerçant fait une promesse au docteur concernant la livraison des articles en début d'après-midi afin que les bougies ne soient pas à moitié consommées lorsque les gens arriveront au sein de l'église. Maintenant que les détails sont réglés, Michaela n'a aucune raison de rester davantage dans la boutique et s'excuse auprès des deux hommes pour vaquer à ses occupations habituelles.
Quelques heures plus tard, alors que l'après-midi vient tout juste de commencer, les portes de l'église s'ouvrent sur Michaela et cette dernière n'est pas seule. En effet, la petite Katie est présente dans ses bras et porte une jolie petite robe rose sur son corps frêle. De plus, Brian se tient aux côtés de sa mère puisque l'adolescent n'avait rien à faire de sa journée et sur son dos repose un petit sac marron.
« Tu te souviens des recommandations que je t'ai donné Brian ? Lui demande la femme médecin.
- Oui. Je me charge de la confection des guirlandes de fleurs et pendant ce temps, tu dresses l'autel en hommage de tante Marjorie.
- Voilà. Merci de m'aider car j'ignore si j'aurais pu m'en sortir seule, surtout avec ta sœur sous ma surveillance.
- Tu aurais dû la confier à Horace. Katie aurait été très heureuse de pouvoir jouer avec Samantha.
- J'imagine mais Horace me semblait très débordé aujourd'hui et je ne voulais pas l'ennuyer. »
Ne voulant pas s'attarder sur cette conversation, la femme marche sur l'unique allée de l'église et son fils lui emboîte le pas. Une fois que la petite famille est arrivée dans le fond de la maison de Dieu, Michaela souhaite déposer sa fille afin de se soulager les bras mais elle ignore si le ménage a été fait dans les lieux. Ne voulant prendre aucun risque, la mère des deux enfants attend que Brian retire le sac de son dos pour en sortir la couverture pliée qui reposait à l'intérieur. Une fois que le carré de tissu est installé sur la plancher de l'église, Michaela y dépose Katie avant de chercher l'endroit où pourrait être dressé l'autel de sa sœur.
« Et dire qu'on avait peur d'arriver un peu en retard. » Fait une voix masculine à l'entrée du bâtiment religieux.
Là, le docteur tourne son visage vers l'unique issue de l'église et remarque la présence des deux hommes avec qui elle avait discuté en fin de matinée. Loren porte un joli costume gris et à l'un de ses bras pend un panier en osier dans lequel reposent une multitude de petits paquets. De son côté, le révérend est vêtu de ses habits officieux afin d'être présentable s'il devait diriger l'hommage afin d'aider Michaela. Tranquillement, les deux amis s'avancent dans l'église et arrivent très vite auprès de la femme de Sully. Alors que Loren se montre gâteux avec Katie, Timothy tient quelques mots à l'organisatrice.
« Nous ne sommes que trois ? Enfin, je veux dire quatre avec votre fille ?
- Katie est encore beaucoup trop jeune pour nous aider dans un tel projet, plaisante Michaela. Par contre, Brian est avec nous.
- Vraiment ? »
Il faut dire que le jeune homme se montre plutôt discret mais pour rassurer le révérend, il ne tarde pas à faire usage de sa voix.
« Bonjour révérend.
- Bonjour Brian, répond l'homme d'église avant de diriger son visage en direction de la voix. Comment vas-tu aujourd'hui ?
- Très bien. Comme mes devoirs sont faits depuis la veille et que j'ignorai quoi faire pour m'occuper aujourd'hui, je me suis porté volontaire pour aider maman. »
Aucune raison de féliciter Brian car il sait se montrer disponible lorsqu'il s'agit de donner un coup de main. Par contre, comme Timothy ignore la tâche qui a été confié à l'enfant, ce dernier lui soumet la question et peut-être qu'avec un peu de chance, il pourrait l'aider car depuis qu'il a perdu la vue, le révérend ne peut plus faire grand-chose.
« Et ta mère t'a donné une mission à remplir ?
- Oui et c'est moi qui dois me charger de la réalisation des guirlandes florales.
- Une lourde charge à ce que je comprends. En tout cas, si tu cherches un endroit où des fleurs attendent d'être cueillies, sache qu'il doit y en avoir beaucoup derrière cette église. Avant, c'était moi qui me faisais un plaisir de les récolter pour décorer l'église mais maintenant, elles attendent qu'une autre main s'occupe d'elles. »
Brian n'a pas besoin de lui demander ce qui l'empêche de pouvoir cette tâche puisque le regard fixe de l'homme d'église résume parfaitement la situation. En tout cas, l'indication n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd et très vite, l'adolescent disparaît des lieux pour se rendre au champ de fleurs. Pendant ce temps, Michaela a trouvé une table en bois un peu mise à l'écart et se dit qu'elle fera parfaitement l'affaire. Aussitôt, le sac de Brian se retrouve entre ses mains et la mère de famille sort rapidement une photo encadrée de sa défunte sœur. Quelques secondes plus tard, l'image repose sur le mobilier et il ne reste plus que les guirlandes et les bougies pour rendre l'ensemble vraiment très jolie.
Pendant ce temps, Brian foule la prairie située derrière l'église et constate, à ce moment, que le révérend avait raison. Sous ses yeux s'étendent de nombreuses fleurs et prélever certaines d'entre elles ne causerait guère de tort. Rapidement, l'adolescent se met au travail et à un moment donné, ne sait plus du tout où donner de la tête tellement le lieu est parsemé de teintes végétales. Le temps passe et soudain, voilà que des pas se font entendre dans le dos du jeune homme. Si cela se trouve, c'est sa mère qui est venue le rejoindre et tout enjoué, Brian se retourne et déchante très vite. En effet, ce n'est pas Michaela qui est venue lui prêter main-forte comme il le pensait mais Hank.
Toutefois, cela n'empêche pas l'enfant de se montrer poli.
« Bonjour Hank.
- Bonjour Brian. »
Ignorant quoi faire, le frère de Colleen et de Matthew reste immobile pendant plusieurs secondes. Néanmoins, de nombreuses questions se bousculent dans sa tête comme la présence de l'homme en ce lieu. Alors qu'il s'apprêtait à lui parler, le gérant de la pépite d'or le devance et lui soumet une interrogation.
« Je sais que je vais me montrer curieux mais que se passe-t-il à l'intérieur de cette église ? Nous sommes dimanche après-midi et généralement, le révérend évite de donner une messe afin de se reposer un peu. Avoue que j'ai des raisons de ne pas comprendre.
- Ce n'est pas le révérend qui donne une maison mais maman qui dresse un autel à la mémoire de tante Marjorie.
- Marjorie dis-tu ? »
Alors que l'adolescent hoche positivement de la tête, Hank se souvient du charmant visage qui a su charmer son cœur lorsque leurs regards se sont croisés pour la toute première fois. La première chose qui a frappé l'homme, c'était la différence entre les deux sœurs Quinn. Alors que Michaela serait plutôt prudente et très sérieuse, Marjorie savait n'en faire qu'à sa tête et n'avait pas peur de se mettre des gens à dos par ces manières de faire. Avec ses attitudes provocatrices, cette dernière ignorait qu'elle allait faire l'attention de cet homme un peu brusque avec la gent féminine. Par contre, cette préférence n'avait pas échappé à Michaela qui s'est empressé de le tenir à l'écart de sa sœur. Peine perdue mais fort heureusement, Loren y a mis son grain de sable et même si la relation qu'il menait avec Marjorie défrayait la chronique, elle devait bien reconnaître que la défunte était heureuse. Au moins, elle a pu connaître le bonheur avant de franchir la barrière qui séparait le monde des vivants avec celui des morts.
Alors que Brian continue de cueillir quelques fleurs en prenant soin de les prélever avec leur tige entière, Hank poursuit son interrogatoire.
« Penses-tu que ta mère serait d'accord pour que je puisse me joindre à vous ? Après tout, j'appréciais beaucoup ta tante.
- Je pourrais toujours lui demander lorsque j'aurais fini de ramasser ces fleurs. »
Suite à cette réponse, Hank s'interroge. Pourquoi ce gamin a-t-il besoin de se comporter ainsi avec ces êtres végétaux qui reposent à ses pieds ? Après s'être montré indiscret au sujet de cette action, l'enfant se contente de lui répondre qu'il en a besoin pour constituer les guirlandes de fleurs qui serviront à décorer l'intérieur de l'église. Peu de temps après, alors que Brian semble en avoir terminé avec sa cueillette, voilà que Hank s'accroupit et ramasse quelques fleurs en imitant le jeune homme. Ensuite, l'homme se lance dans la réalisation d'une décoration et lorsqu'il a terminé, ce dernier montre le résultat au fils du docteur Quinn.
« Qu'est-ce que tu en penses ?
- Je ne savais pas que vous étiez aussi doué avec les fleurs. »
Flatté par ce compliment, Hank sourit avant d'enchaîner.
« Avec ma réputation, tu te doutes bien que je ne peux pas trop me vanter de ces capacités.
- Pourquoi ? Je suis sûr que cela aiderait les habitants de Colorado Springs à vous voir autrement.
- Vraiment ?
- Oui. »
Hank rigole suite à cet échange mais retrouve très vite son sérieux. Après tout, ce n'est pas trop dans ses habitudes de dire à tout le monde qu'il sait se montrer très doué lorsqu'il se retrouve avec des brins de fleurs entre les mains. Alors que l'ancien gérant du saloon se met debout, une idée effleure son esprit.
« Tu sais Brian, on pourrait se rendre sur les berges de la rivière pour ramasser un peu de mousse.
- Pour en faire quoi ?
- Des petits nids qu'on pourrait poser sur tes couronnes et ainsi, tu pourrais y mettre des bougies. »
Brian reconnaît très vite que cette idée est excellente et accepte de se rendre aux bords de la rivière en compagnie de l'ingénieux. Quelques secondes plus tard, le duo passe devant l'église et c'est à ce moment que Michaela sort pour savoir où en est son fils. Lorsque la femme le remarque en compagnie d'Hank, elle montre très vite des signes d'inquiétude.
« Hank ? Que faites-vous avec mon fils ?
- Bonjour Michaela. »
Se rendant compte de son impolitesse, le docteur présente ses excuses avant de lui adresser un bonjour. Ensuite, la réponse d'Hank se fait connaître.
« Suite à l'animation qui avait lieu à l'intérieur de l'église, j'ai décidé de savoir ce qui se passait et j'ai rejoint Brian. Il a pu éclairer mes doutes et pour le remercier, j'ai décidé de l'accompagner à la rivière pour ramasser de la mousse pour parfaire ses décorations.
- C'est très gentil à vous mais il est bien assez grand pour s'y rendre seul.
- Je sais maman mais Hank est très doué avec les fleurs.
- Vraiment ? »
La femme se montre étonnée lorsque son fils lui montre une guirlande réalisée par l'homme. Sur le moment présent, sa surprise ne semble vouloir disparaître et c'est là que Brian lui demande s'il est possible que Hank soit accepté au sein de l'église pour rendre hommage à la défunte. Suite à son aide, Michaela accepte et souhaite croire qu'elle n'aura pas à le regretter.
