Drame.
En cette fin de matinée, Michaëla est chez elle et se tient actuellement devant les fourneaux. Alors que la table est dressée depuis quelques minutes, comprenant quatre couverts, la femme médecin semble particulièrement heureuse des premières heures de cette journée. Est-ce le plat qu'elle est en train de préparer qui joue sur son humeur ? Non. Est-ce parce que son gentil mari lui a fait un présent il y a de cela pas très longtemps ? Non plus.
En réalité, l'homme qu'elle a épousé il y a de cela plusieurs années est parti en ville afin de prendre Colleen à la gare. L'étudiante est de retour à la maison après plusieurs semaines d'absence et sa mère voulait marquer le coup mais à sa manière. Alors qu'une casserole chauffe doucement sur la plaque chauffante du poêle à bois, la mère de famille veille à tourner son contenu à l'aide d'une spatule en bois. Aujourd'hui, au menu de ce midi : tourte aux champignons, poulet rôti et sa purée de pommes de terre, fromage et en dessert, une tarte aux abricots. Depuis qu'elle a une vraie vie de famille, la femme aux longs cheveux a réalisé beaucoup de progrès dans le domaine de la cuisine.
Et dans un sens, c'est tant mieux. Ses enfants, exceptés Katie, se souviennent encore de ses débuts dans l'univers culinaire et s'ils avaient le choix entre rester ou fuir la maison, ils auraient opté pour la seconde option sans tergiverser. Depuis, Michaëla a su prendre conseil auprès d'excellentes cuisinières de la ville, notamment Grace et désormais, ses plats sont devenus succulents. Alors qu'elle continue de remuer sa purée, le hennissement d'un cheval et le bruit d'une voiture se font entendre à l'extérieur. Sachant qui sont les personnes qui viennent d'arriver dans la cour de sa demeure, Michaëla ne ressent nullement le besoin de se rendre à l'une des fenêtres de la pièce.
Lorsque la porte d'entrée s'ouvre, la femme déplace la casserole pour la poser au centre de la table dressée et s'empresse de dire bonjour à sa fille aînée. Celle-ci, vêtue d'une robe aux teintes plutôt ternes, porte sur ses épaules, un châle en laine afin de la protéger de la fraîcheur des premiers jours d'automne. Quand l'adolescente aperçoit le doux visage de sa mère, elle ne peut s'empêcher de se précipiter dans ses bras en guise de bonjour. Ainsi, dans l'étreinte affective de Michaëla, Colleen se rend compte à quel point celle-ci lui a manqué. Toutefois, lorsque Brian et Sully font leur entrée dans la maison à leur tour, les deux personnes semblent en pleine conversation.
« Allez Sully, s'il te plaît.
- Je t'ai dit non Brian et ne compte pas sur moi pour revenir sur ma décision. »
Tout en délivrant Colleen de ses bras, le médecin se montre curieux et n'hésite pas une seule seconde à interroger son mari. Ce dernier, embarrassé, préfère conserver le silence sur sa conversation avec le jeune homme histoire de ne pas lui attirer d'ennui. Il fait également savoir que cette journée est bien trop belle depuis le retour de l'étudiante qu'il serait vraiment fâcheux de la gâcher avec un tel sujet. Étant d'accord avec ses propos, Michaëla préfère se concentrer sur sa fille et invite tout ce petit monde à prendre place autour de la table afin de débuter le repas.
Trois heures plus tard, Sully est dans la grange et est occupé à travailler la paille à l'aide d'une fourche. Alors qu'il retourne plusieurs brindilles avec son outil, l'homme sent qu'une goutte de sueur se prépare à couler le long de son visage. Ne voulant pas lui laisser ce loisir, l'époux du docteur Mike s'empresse de l'essuyer d'un revers de son bras avant de planter les dents de sa fourche dans le sol. En agissant de la sorte, l'homme se rend compte que cela fait plusieurs heures qu'il travaille sans relâche et qu'une petite pause serait la bienvenue. Alors qu'il pose son séant sur la paille recouvrant le sol de la grange, des pas s'approchant dans sa direction se font entendre. Tournant son visage vers l'entrée de la bâtisse, Sully aperçoit sa femme qui s'approche et rapidement, cette apparition le fait sourire.
« Tu es fatigué ? S'étonne la mère des enfants lorsque ses yeux se posent sur l'homme qui partage sa couche.
- Oui et c'est pour cette raison que je m'accorde une petite pause. Et toi, tout va bien ?
- Si tu savais. Il ne manque plus que Matthew et la famille sera complète comme auparavant. Je me demande d'ailleurs quand il sera de retour à Colorado.
- Quand son travail sera terminé et dans un sens, c'est une bonne chose qu'il soit loin de la ville.
- Comment peux-tu dire ça ?
- Depuis qu'il a perdu sa maison, Matthew semble toujours ailleurs et si cet emploi lui permet de revenir un peu sur terre, je ne vais pas m'en plaindre. Et toi ? »
Suite à cette explication, Michaëla se calme et se range sous l'avis de son mari. Il est vrai que depuis cet événement, Matthew a radicalement changé et chacune des tentatives venant de sa mère pour le sortir de son silence n'a pas été d'un très grand secours. De plus, son fils aîné touchera une forte prime pour son travail et cela pourrait l'aider à reconstruire une bonne partie de sa maison.
« J'espère qu'il se tournera vers nous pour solliciter notre aide dans ce projet, s'inquiète la femme.
- Tu sais de quelle façon Matthew agit la plupart du temps. C'est un garçon qui a une grande fierté et cette dernière la pousse souvent à raisonner comme le roi des imbéciles. Là encore, peut-être que son travail temporaire l'aidera à mûrir.
- Matthew est déjà très mûr pour son âge ! S'offusque Michaëla.
- Oui mais dans certains domaines, il manque encore d'expérience. Tu as cru que je te tenais ce discours pour t'ennuyer ? »
Si c'est le cas, pourquoi Sully agirait-il de cette manière ? Premièrement, cela ne lui ressemble pas et deuxièmement, cela ne lui apporterait pas grand-chose. S'avouant qu'elle s'est emportée un peu trop facilement, Michaëla ne sait comment présenter ses excuses à cet homme qui partage sa vie sentimentale depuis plusieurs années. Alors qu'elle s'apprête à libérer quelques mots dans l'espoir d'obtenir le pardon de son mari, un autre sujet de conversation lui traverse l'esprit et la fait se raviser.
« Dis-moi, de quoi parlez-vous Brian et toi lorsque vous êtes arrivés à la maison ?
- Il voulait qu'on lui offre un fusil pour son Noël.
- Un fusil ? S'étonne-t-elle. Et pourquoi ?
- Pour vous protéger toi et Katie lorsque je suis absent de la maison pendant un certain temps.
- C'est grotesque. »
La femme médecin déteste la violence et encore plus celle qui vient des armes de toutes sortes. Il faut absolument qu'elle arrive à coincer son fils pour s'entretenir avec lui et lui sortir cette idée de la tête. Si le jeune homme commence à nourrir une fascination pour ces outils destructeurs, l'épouse de Sully n'ose imaginer la couleur des prochains jours. En tout cas, elle est d'accord sur le fait qu'aucune arme à feu ne doit traîner à sa portée et soudain, elle se souvient qu'un fusil trône au-dessus de la cheminée de la maison.
« Ce n'est pas vrai ? »
Ni une ni deux, Michaëla quitte son mari pour traverser la cour à toute hâte. Lorsqu'elle arrive près de sa demeure, la mère de famille grimpe rapidement les quelques marches qui mènent à la porte d'entrée avant d'ouvrir la porte. Là, elle aperçoit son fils se tenant assit sur une couverture dépliée sur le plancher et sur laquelle joue la petite Katie. Devant une telle scène, le médecin parvient à se calmer et se dit qu'elle s'est inquiétée pour rien. D'ailleurs, son tracas se lit sur son visage et son fils se montre curieux.
« Tout va bien maman ? »
En guise de réponse, la mère de famille se contente d'acquiescer de la tête avant de refermer la porte d'entrée. Pendant cet acte, elle tente de sourire mais sa récente attitude prend aussitôt le dessus. Depuis quand Brian peut-il se montrer aussi irresponsable sachant que plusieurs membres de sa famille se trouvent actuellement en sa compagnie ? Même si le jeune homme a présenté quelques signes inquiétant suite à son rôle de grand frère, il a su s'adapter parfaitement et tout est rentré dans l'ordre. Non, il faut vraiment qu'elle arrête de s'inquiéter pour rien car tôt ou tard, cela risque de lui jouer des tours.
Alors que la maîtresse de maison tente de retrouver son calme, Colleen fait son apparition dans les escaliers après avoir descendu quelques marches. Lorsque celle-ci aperçoit sa mère, elle s'empresse de lui poser une question.
« Maman.
- Oui Colleen ?
- Vous avez vu Andrew récemment ?
- Non car j'ai été très occupé ces derniers jours. »
Déçue par cette réponse, l'adolescente parvient tout de même à dissimuler ce qu'elle ressent. Néanmoins, Colleen se fait la promesse de se rendre jusqu'à l'hôtel de Preston afin de rendre une visite à son futur confrère, si tout se passe bien pour elle. D'ici là, la jeune femme va devoir trouver de quoi s'occuper et une escapade en ville semble être la meilleure solution à ses yeux. Ainsi, la demoiselle pourra profiter de cette promenade pour saluer quelques connaissances et prendre des nouvelles ici et là. D'ailleurs, sa mère a-t-elle prévu d'emprunter la voiture cet après-midi pour effectuer quelques visites.
Toutefois, avant de lui soumettre la question, la grande sœur de Brian descend les dernières marches afin de fouler le sol de la maison.
« Excusez-moi docteur Mike, envisagez-vous de vous rendre en ville dans quelques instants ?
- Non, pourquoi cette question ?
- J'aurais bien aimé dire bonjour à quelques personnes comme Grace, mademoiselle Dorothy, monsieur Bray et…
- Andrew. » Coupe le médecin.
Colleen avait oublié que la femme qui se tient à quelques centimètres d'elle est une personne brillante. Deviner ses véritables intentions fut un jeu d'enfant et sur le moment, l'étudiante se dit que cela ne sert plus à rien de dissimuler la vérité.
« Oui.
- Je suis d'accord pour te confier la voiture mais avant de partir, demande à Sully s'il en a besoin. Si ce n'est pas le cas, va rejoindre celui qui t'a tant manqué, s'amuse-t-elle à dire.
- Maman ! »
Suite à cette réaction, Michaëla éclate de rire et est aussitôt imitée par Brian. Celui-ci, profitant de la conversation entre sa sœur aînée et sa mère, n'a rien trouvé de mieux que de marquer une pause dans ses jeux avec Katie pour ne perdre une miette concernant le dialogue entre les deux femmes. De son côté, Colleen ne s'attarde pas davantage dans la maison et veille à se couvrir chaudement avec son châle avant de sortir de la demeure. Maintenant qu'elle se retrouve seule avec son dernier fils, Michaëla s'autorise à le regarder quelques secondes avant de se diriger vers le fauteuil se situant devant la cheminée. Une fois installée sur le siège, la mère de famille attrape un livre qui reposait sur un petit tabouret et l'ouvre à la page sur laquelle elle s'était arrêtée la veille.
Dehors, Colleen n'a pas mis longtemps à rejoindre Sully sous la grange et maintenant qu'elle se tient en face de lui, elle ne perd pas une seconde pour lui soumettre la raison de sa venue.
« Excusez-moi Sully mais comptez-vous emprunter la voiture dans l'immédiat ?
- Non, pourquoi cette question ? »
L'étudiante s'autorise un sourire suite à ce qu'elle vient d'entendre et comprend mieux la raison qui a poussé Michaëla à dire oui à Sully lorsque celui-ci lui a demandé sa main. Même si ce sont deux personnes totalement distinctes, il arrive parfois qu'elles se rejoignent totalement dans leur façon de pensée mais surtout, de parler.
« J'aurais voulu me rendre en ville afin de dire bonjour à quelques personnes et comme j'ai l'autorisation de maman, je voulais m'assurer de la vôtre. »
Sully est séduit par les intentions de sa belle-fille et se voit mal de lui refuser l'accès au véhicule. Alors qu'il pose sa fourche contre l'un des murs de la grange pour mettre un terme à sa tâche de la journée, l'homme s'approche de l'adolescente et lui donne son verdict.
« Vas-y Colleen. De toute façon, je n'avais rien de prévu aujourd'hui et comme tu viens tout juste de rentrer à Colorado, je ne vois pas pour quelle raison je te dirais non. »
Contente de cette réponse, la jeune femme se contente d'afficher un sourire sur ses lèvres mais prend tout de même le temps de remercier son beau-père. Ensuite, elle quitte la bâtisse pour traverser la cour une nouvelle fois avant de se planter devant la voiture. Quelques secondes plus tard, le véhicule disparaît à l'horizon et pendant ce temps, Sully ferme les portes de la grange avant de rentrer chez lui.
Après plusieurs minutes de route, Colleen arrête la carriole devant la boutique gérée par Loren Bray. Celui-ci se tient derrière le comptoir de son magasin et se permet de jeter un œil à l'extérieur pour savoir qui vient tout juste d'arriver. Toutefois, étant occupé par une cliente, l'homme parvient juste à voir la voiture et s'attend à voir sa conductrice habituelle franchir le seuil de son affaire, d'une seconde à l'autre. Lorsque c'est l'étudiante qui fait son apparition, Loren se montre très surpris mais sa joie jaillit rapidement. D'ailleurs, il s'empresse de conclure sa vente avec sa clientèle afin de se débarrasser de cette dernière avant de contourner son comptoir pour se mettre face à l'adolescente.
« Colleen ?
- Bonjour monsieur Bray, comment allez-vous aujourd'hui ?
- Très bien et toi ? Je ne pensais pas que tu changerais autant et je dois bien reconnaître que tu es devenue une magnifique jeune femme. Peux-tu tourner sur toi-même pour que je puisse me rendre compte à quel point tu as grandi ? »
La fille du docteur Mike accepte avec plaisir et lorsqu'elle se met à tourner sur elle-même, sa robe se soulève sous l'effet de l'air provoqué par cette action. Une fois que la grande sœur de Brian s'immobilise, son vêtement retombe le long de ses jambes dans le seul but de les dissimuler.
« Tu es devenue si magnifique Colleen, avoue l'homme.
- Merci.
- Et je vais être franc avec toi. Si j'avais plusieurs années de moins au compteur, je crois que je me serais permis de te faire la cour.
- Loren ! »
Cette voix féminine qui jaillit du fond de la boutique ne fait aucun doute sur l'identité de sa propriétaire. Quand Dorothy se montre à son tour, Loren s'empresse de traverser son magasin pour se placer devant les nombreux tissus qui reposent dans l'une des parties de la salle. De son côté, la journaliste s'approche de Colleen à son tour et n'hésite pas à la prendre dans ses bras.
« Loren a raison, tu es devenue splendide.
- Merci beaucoup mademoiselle Dorothy. »
Alors que l'étreinte affective semble s'éterniser, un drôle de bruit se fait entendre à quelques mètres de là. Juste après, des cris de peur et un mouvement de foule se manifestent et curieuses, les deux femmes sortent du magasin pour savoir ce qui se passe. Bien sûr, Loren ne se fait pas attendre pour les rejoindre et ensemble, ils regardent dans la rue commerçante pour connaître la nature de tout ce vacarme. A ce moment, un homme portant un chapeau noir sort à toute hâte de la banque et s'arrête devant la porte d'entrée, regardant des deux côtés, avant de courir sur sa gauche. Une fois que ce dernier est bien loin, voilà que Horace s'échappe du bâtiment financier à son tour et aussitôt, son regard se pose sur le trio.
« Aidez-moi ! Preston vient de se faire tirer dessus !
- Mon Dieu ! » S'horrifie Dorothy.
Écoutant son courage, Colleen traverse la rue et fonce en direction de la banque afin de porter secours à celui qui tient cette entreprise. Lorsqu'elle arrive près d'Horace, l'étudiante prend tout de même soin de lui donner quelques recommandations.
« Ma mère est à la maison actuellement. Pouvez-vous la prévenir car seule, je ne pourrais pas faire grand-chose.
- Entendu Colleen. »
Au même moment, à plusieurs mètres de là, Michaëla a délaissé sa lecture pour s'occuper de quelques tâches ménagères. Alors qu'elle se tient devant le lavabo de sa cuisine, affairée à essuyer les couverts devenus propre de ce midi, la femme voit Sully s'approcher de sa personne. De suite, le médecin devine qu'un détail travaille son époux.
« Tout va bien Sully ?
- Oui. C'est juste que j'ai l'impression de revenir quelques années en arrière à chaque fois que Colleen est parmi nous.
- Je partage ce que tu ressens. En réalité, si tout pouvait rester ainsi, j'en serais la plus heureuse mais je dois accepter son choix et puis si tout se passe bien, peut-être que j'aurais à partager mon cabinet avec ma fille.
- Tu arrives à te projeter à ses côtés ?
- Oui et lorsque je le fais, je ne peux m'empêcher de sourire bêtement.
- Pourtant... »
Sully vient se coller dans le dos de sa femme et l'enlace au niveau de la taille. Ensuite, il précipite ses lèvres sur la base du cou féminin et y dépose quelques baisers. Alors que leur conversation est loin d'être terminée, Michaëla se laisse faire avant que sa curiosité se manifeste.
« Pourtant ?
- Pourtant, il se pourrait bien que notre fille ne travaille pas avec toi mais avec une autre personne qui réside à Colorado Springs.
- Tu veux parler d'Andrew ?
- Oui. »
Il est vrai que les sentiments de la demoiselle pour ce jeune docteur ne font aucun doute et vise-versa. Maintenant, reste à savoir si le docteur Quinn est prête à cette option pour le bien-être de Colleen ou si elle s'y opposera ?
