Réveillon.
A une semaine de Noël, Jake Slicker s'affaire actuellement dans son petit commerce puisqu'un client régulier vient solliciter ses services. Alors que le gérant est en train de nettoyer la lame de son rasoir avec de l'alcool, son esprit s'évade et lorsqu'il s'imagine autour d'une table généreusement garnie de victuailles, le barbier ne peut s'empêcher de sourire. De plus, c'est la première fois qu'il pourra réveillonner en compagnie de sa chère et tendre épouse et à ses yeux, ce moment sera sûrement le plus beau de toute sa vie. Pourtant, quand Teresa lui a dit oui le jour de leur mariage, l'ancien alcoolique pensait que cette date sera la plus importante de son existence mais désormais, les choses sont différentes. En tout cas, depuis que cette femme vit à ses côtés, l'homme se considère comme étant le plus chanceux de la planète.
Alors qu'il se retourne pour tailler la barbe à son client, Jake se rend compte que celui-ci n'est autre que Loren et que ce dernier ne cesse de sourire bêtement.
« Tout va bien ? Demande le gérant.
- Et comment ? Cela fait plaisir de te voir aussi heureux et je suis sûr que cette Mexicaine y est pour beaucoup.
- Certes mais si nous sommes amenés à parler de ma femme dans les jours à venir, j'aimerais que tu cesses de la nommer la mexicaine. Elle a un prénom, comme tout le monde.
- Bien sûr. »
Remarquant que son ami n'hésite pas à défendre sa femme, surtout en son absence, le vieil homme préfère clore le sujet en se réfugiant dans le silence. Quelques secondes plus tard, l'épicier présente une épaisse couche de mousse à raser sur la moitié inférieure de son visage et attend tranquillement que la lame de rasoir glisse sur sa peau marquée par le temps. Rapidement, Jake commence son travail mais cela ne l'empêche pas de discuter avec son client régulier.
« Que vas-tu faire pour Noël ?
- Je ne sais pas encore.
- Vraiment ? D'habitude, tes projets sont déjà prêts depuis fort longtemps lorsque nous arrivons à cette période.
- C'est vrai mais j'attends toujours la réponse de mon cousin.
- Peut-être ne veut-il pas avoir un vieux grincheux au bout de la table. » Ricane Jake, profitant de l'occasion pour lui clore le bec.
Et cette remarque a l'effet escompté puisque l'ancien beau-frère de Dorothy ne dit plus rien. Alors que les habitants de Colorado Springs ne cessent d'évoluer dans la rue passant devant le commerce du maire de la ville, celui-ci vient juste de raser une première partie du visage de son client. A cause du froid qu'il fait à l'extérieur et de la neige qui a commencé à tomber depuis quelques heures, Jake ne s'est pas privé de fermer les portes de son magasin alors qu'habituellement, les deux battants sont toujours ouverts.
« Et toi, j'imagine que tu vas fêter Noël en compagnie de ta charmante épouse ?
- Et comment et j'ai hâte d'y être. Si tu savais comment je me sens heureux en sa compagnie alors qu'avant de la rencontrer, je pensais que je n'avais pas le droit à ce bonheur.
- Tout le monde y a droit Jake. Maintenant, je compte sur toi pour m'annoncer que très prochainement, tu seras le père d'un charmant bambin.
- Nous n'y sommes pas encore Loren. »
Malgré cette réponse, l'homme ose s'imaginer installé sur une chaise tandis qu'un charmant enfant babille en étant assis sur ses cuisses. Bien sûr, Térésa n'est pas très loin dans cette projection et pour que cette pensée soit idéale, le bonheur se veut au beau fixe. Oui, Jake aura attendu son tour un sacré moment mais il faut dire que de vieux démons attendaient d'être vaincus avant de pouvoir le laisser respirer un peu, juste assez pour que cet homme fasse la bonne rencontre.
« Et tu sais déjà ce que tu vas lui offrir ? Poursuit Loren.
- Très bonne question. Je pensais lui faire venir une robe de Boston mais j'ignore si elle sera à son goût. »
A cet instant, le vieil épicier s'autorise un sourire qui intrigue fortement son ami. Sur l'instant présent, ce dernier évite de se montrer curieux, trop concentré à lui raser le dernier carré de mousse restant mais lorsque cette tâche est achevée, le gérant ne se prive plus.
« Pourquoi ce sourire ?
- Parce que j'étais en train de me dire que j'aurais pu t'être utile.
- Comment ça ? »
Alors que Loren est parfaitement rasé, Jake lui tend une serviette immaculée afin qu'il puisse s'essuyer le visage. Pendant ce temps, le barbier en profite pour déposer son rasoir sur un second morceau de tissu reposant sur la table de travail du salon. Néanmoins, soucieux d'offrir un travail soigné, Jake demande à Loren s'il souhaite un miroir afin de se regarder mais le vieil homme lui fait clairement comprendre qu'il a entièrement sa confiance. Remarque, depuis le temps que Loren vient se faire raser la barbe chez son ami, si celui-ci effectuait un travail négligé, il ne viendrait plus dans sa boutique comme il le fait quotidiennement depuis plus de dix ans.
« J'ai reçu un article spécialement conçu pour les femmes et je me suis dit que j'aurais pu te le confier en échange du rasage d'aujourd'hui.
- Avant de te donner ma réponse, penses-tu pouvoir m'en dire plus ?
- Bien volontiers. C'est un petit coffret en bois dans lequel se trouvent plusieurs bijoux mais attention, pas de la babiole qu'on trouve chez les camelots ambulants, rien à voir. D'ailleurs, je t'ai ramené une paire de boucles d'oreilles qui était dans cette boîte pour que tu puisses juger par toi-même. »
Pour réaliser cette action sans être gêné, Loren se lève du fauteuil en cuir et plonge l'une de ses mains dans la poche droite de son pantalon. Quelques secondes plus tard, l'épicier de la ville dévoile une paire de boucles d'oreilles sur lesquelles ont été monté de beaux saphirs. Sans voix, l'époux de Teresa ne pensait pas que de telles merveilles pouvaient exister dans ce monde et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir feuilleté de nombreux catalogues dont la ligne rédactrice s'adresse principalement aux dames. Toutefois, une question demeure dans l'esprit du barbier.
« Combien coûte ces bijoux ? »
Voyant l'intérêt que porte son ami pour les accessoires qu'il tient dans sa main, le vieillard ne tarde pas à avoir les yeux qui brillent et son sourire triomphant se dessine aussitôt sur ses lèvres.
« Vingt dollars.
- Quoi ? S'étonne Jake. Tu vas me dire qu'il y a des hommes qui sont prêts à claquer une telle fortune juste pour faire plaisir à leur femme ?
- Disons qu'avec un tel cadeau, une épouse a beaucoup plus de mal à dire non à son mari lorsque ce dernier a besoin de certaines attentions, si tu vois ce que je veux dire ? »
Pour mieux faire passer le message, Loren n'hésite pas à donner quelques coups de coudes dans le torse de son ami, tout en clignant de l'oeil droit. A ce moment, son regard devient lubrique et le barbier ne tarde pas à saisir le sens de cette dernière phrase.
« Et tu serais prêt à m'offrir cette paire en échange de ton rasage d'aujourd'hui ?
- Oui car mine de rien, je suis très heureux pour toi et je tiens absolument à t'aider à obtenir plus de cette chère dame qui a su si bien capturer ton coeur. »
Connaissant celui qui se tient à quelques centimètres de lui, Jake hésite sur l'instant. Généralement, lorsque monsieur Bray se montre aussi généreux, c'est parce qu'une idée lui trame derrière la tête. Pourquoi changerait-il ses manières d'agir du jour au lendemain alors qu'en ce moment, Jake ne possède rien qui puisse intéresser son camarade ? Non, cela cache forcément quelque chose.
« Dis-moi Loren ?
- Oui, dit-il de sa petite voix enjouée.
- Quelle est la véritable raison qui te pousse à te montrer aussi généreux ?
- Parce que je suis heureux pour toi, tout simplement. Bon, je reconnais bien volontiers que de te voir au bras de cette Mexicaine ne m'enchante pas vraiment mais si cela suffit à t'offrir du bonheur, tant mieux. Allez Jake, laisse-moi t'offrir ce cadeau, s'il te plaît ? »
Devant une telle insistance, le barbier capitule et voilà que les boucles d'oreilles passent rapidement dans ses mains. Maintenant qu'il est propriétaire d'un tel présent, l'homme se rend compte que les choses ne viennent jamais au hasard. En effet, depuis quelques temps, il nourrit doucement l'espoir de demander à sa femme si elle est d'accord pour qu'un bébé vienne agrandir leur petite famille. Néanmoins, comme ce sujet est assez délicat et que Jake n'est pas très doué pour tenir une telle conversation, ce dernier se demandait de quelle façon il pourrait amener le thème lors d'un éventuel échange. Désormais, ces boucles d'oreilles l'aideront sûrement à mettre sa femme dans d'excellentes dispositions et il compte bien les lui offrir le soir de Noël. D'ailleurs, en songeant à cette fête…
« Loren, si jamais tu n'as toujours pas de projets pour Noël, sache que je serais très heureux de te compter à notre table. »
Touché par cette invitation, Loren tente de dissimuler son émotion naissante en faisant de l'humour, comme à son habitude.
« Tu crois que ta femme serait d'accord pour avoir un vieux grincheux autour de sa table pour le soir de Noël ? J'en doute fortement.
- Si tu laissais une chance à Teresa de te connaître un peu plus, je suis sûr que vous pourriez vous découvrir beaucoup de choses en commun.
- Je n'en doute pas mais il ne faut pas oublie que cette soirée est réservée à la famille et jusqu'à preuve du contraire, je suis juste un ami pour toi.
- Tu te trompes complètement Loren. Parfois, ta valeur est beaucoup plus importante à mes yeux mais tu me connais, j'ai du mal à dire les choses.
- Oui et je dois avouer que tu commences à me mettre mal à l'aise. Depuis quand ton salon est-il devenu un boudoir pour bonnes femmes ? »
Suite à cette question, Jake sourit tandis que Loren éclate de rire. Il reconnaît que sa blague est excellente et qu'il devrait veiller à la replacer quelque part. Tiens, pourquoi pas chez Hank lorsque l'occasion s'y prêtera ? Alors qu'il est sur le point de s'en faire un défi, voilà que les portes du salon s'ouvrent sur Matthew. Ce dernier n'hésite pas à entrer dans la pièce mais lorsque son regard se pose sur les deux hommes, des doutes naissent instantanément dans son esprit.
« Bonjour, est-ce moi ou je vous dérange ?
- Bien sûr que non Matthew. » Lui répond Loren en s'éloignant de Jake.
Ce dernier se dépêche de glisser les deux boucles d'oreilles dans l'une des poches de son pantalon pour éviter de faire naître d'autres questions dans le crâne du jeune adulte. Pendant ce temps, celui-ci, rassuré par la réponse du vieil épicier, s'empresse de se placer dans le fauteuil en cuir occupé quelques minutes auparavant par le premier client et attend tranquillement que Jake s'intéresse à lui. De son côté, Loren décide de retourner à sa boutique et s'accorde quelques secondes pour saluer les deux hommes avant de déserter les lieux. Désormais seul avec l'époux de Térésa, Matthew continue de se montrer curieux.
« Vous étiez en train de préparer un mauvais coup à Hank ?
- Non et si tu pouvais cesser de me poser des questions, cela m'arrangerait beaucoup.
- D'accord Jake, excusez-moi. »
Maintenant que Matthew est de nouveau silencieux, le barbier s'éloigne de lui afin de nettoyer son rasoir. Tandis qu'il est occupé à nettoyer son outil, le gérant cherche à connaître la raison de la présence de ce nouveau client.
« Tu viens solliciter mes services pour séduire une jeune demoiselle ?
- Pas du tout et puis de toute manière, je n'ai pas vraiment le temps pour ce genre de distraction.
- Vraiment ? Ne me dis pas que tu comptes rester célibataire toute ta vie ? »
Il est vrai que Matthew est encore bien jeune pour se dire que sa vie sentimentale est un véritable désastre et qu'il ne trouvera jamais le bonheur. Néanmoins, lorsque l'on s'y penche d'un peu plus près, sa relation avec Ingrid s'est achevée avec le décès de cette dernière et en ce qui concerne sa romance avec Emma… Forcément, ses mésaventures n'aident pas à avoir confiance en l'avenir et c'est aussi pour cette raison que Matthew ne souhaite pas s'attarder sur un tel sujet.
« Tu sais, je suis sûr qu'il y a une charmante demoiselle qui t'attend quelque part dans notre monde.
- Si vous le dîtes. »
Et il faut dire aussi que depuis que Jake est marié, il voit les choses d'une tout autre façon. Généralement, cet homme était assez négatif et noyer son chagrin dans la première bouteille d'alcool qui avait le malheur de passer sous ses mains. Maintenant, ces démons sont de l'histoire ancienne mais il ne refuse jamais un verre lorsque celui-ci lui est proposé. Cependant, il n'excède jamais le premier service car le barbier n'a pas envie d'offrir un tel spectacle à sa femme.
« J'imagine que tu vas faire le réveillon chez ta mère ? Se montre curieux celui qui tient la lame de rasoir dans ses mains.
- Oui et cela va me faire du bien de me retrouver en famille pendant quelques jours. Même si je veille à mener ma vie comme je l'entends, j'ai l'impression qu'il me manque une certaine chaleur auprès de moi.
- Je vois et tu parviens à en trouver lorsque tu es auprès des tiens ?
- Exactement. De plus, il y aura Colleen et Andrew.
- Le docteur Cook ? S'étonne Jake.
- Oui. J'ignore pourquoi mais à chaque fois que je les vois ensemble, j'ai l'impression qu'ils sont de plus en plus proches.
- La famille va bientôt s'agrandir on dirait. »
Et en guise de réponse, Matthew se contente de hocher positivement de la tête. Quelques secondes plus tard, Jake commence son travail et alors que la lame de son accessoire se promène sur le visage du jeune homme, retirant de la mousse au passage, c'est au tour d'Horace de faire son apparition dans le commerce du barbier. Décidément, tout porte à croire que cette journée serait très intéressante au niveau des finances et le gérant espère secrètement que d'autres personnes viendront le solliciter.
Pendant ce temps, de l'autre côté de la rue, Loren entre dans la pièce principale de son magasin. Une fois le seuil franchit, le vieil homme tombe sur Dorothy et le docteur Quinn et les deux femmes semblent attendre quelque chose. Sachant qu'il ne pourra pas éviter les nombreuses interrogations qu'il s'apprête à entendre, le commerçant décide toutefois de se montrer silencieux dans le seul but de faire durer le suspens. De son côté, la rouquine n'arrive plus à se canaliser.
« Alors ? Demande-t-elle enfin.
- Il les a accepté. »
Rapidement, un sourire se dessine sur les lèvres de la journaliste tandis que le médecin laisse éclater sa joie. Ni une ni deux, Michaëla prend Loren dans ses bras et en profite pour déposer un baiser sur l'une de ses joues. Devant un tel comportement, Dorothy se montre amusée car elle sait très bien de quelle façon va réagir son ancien beau-frère. D'ailleurs, celui-ci ne met pas très longtemps à se montrer fidèle à ses principes et ne tarde pas à repousser la femme de Sully avec un minimum de ménagement. De suite, le vieux ronchon la rouspète.
« Je peux savoir ce qui vous prend ? Depuis quand sommes-nous aussi familiers l'un et l'autre ?
- Je suis désolée Loren. »
Michaëla tente de l'être mais en réalité, ce qu'elle vient de faire aurait tendance à la faire rire. Avec toutes les peines du monde, la femme contient son rire mais lorsqu'elle baisse la tête, sa joie et son hilarité reprennent de plus belle. Du coup, en la voyant faire, Dorothy s'empresse de l'imiter mais hélas, leur émotion communicative excède le commerçant.
« Si vous comptez rigoler toute la journée, merci de le faire ailleurs que dans mon magasin. En cas si vous ne le savez pas encore, je fais partie des rares personnes qui travaillent sérieusement dans cette ville.
- Et tu vas nous dire que tu es en pleine action lorsque tu vas boire un verre chez Hank peut-être ? » Lui demande Dorothy avant de succomber à une nouvelle crise de rire.
Alors que le vieil homme lui jette un regard sombre suite à sa question, la rouquine marche en direction de la sortie du magasin tout en étant accompagné du docteur Quinn. Lorsque les deux femmes arrivent sur le seuil, elles parviennent à retrouver leur calme et à ce moment, la mère des enfants Cooper s'autorise une remarque.
« Nous sommes horribles lorsque nous sommes ensemble contre ce pauvre Loren.
- Ne m'en parlez pas. J'ai failli culpabiliser avant de me rappeler qu'il avait une curieuse manière de travailler lorsqu'il se rend chez Hank en fin de journée. »
Rien qu'avec l'évocation de ce sujet, les deux amies repartent dans un fou rire, se moquant totalement des commentaires des nombreux habitants de Colorado Springs qui défilent sous leur nez.
Dans le commerce de Jake, ce dernier a terminé le rasage de Matthew. Ce dernier n'est plus assis dans le fauteuil en cuir et se tient face au barbier. Alors que le jeune homme sort la bourse qu'il dissimulait dans la poche gauche de son pantalon, les rires de Dorothy et de sa mère parviennent jusqu'à ses oreilles. D'ailleurs, il n'est pas le seul à les entendre puisque Jake s'approche doucement du seuil de son magasin. Lorsque ses yeux se posent sur le duo de femmes, le maire s'interroge.
« Je suis sûr qu'elles sont en train de préparer un mauvais coup ou mieux encore.
- Pourquoi dites-vous cela Jake ? Il n'y a rien de mal à rigoler lorsque le besoin se fait sentir.
- Je le sais mais lorsque ta mère est en présence de Dorothy, on est en droit à s'attendre à tout. »
