Le cirque.

Depuis plusieurs semaines, le village de Colorado Springs est plutôt calme en terme d'événements. Fort heureusement, les anniversaires et les autres fêtes dîtes annuelles animent la bourgade de temps en temps mais à part ça, il ne se passe pas grand-chose. S'inquiétant de cette tranquillité, le docteur Quinn profite de son jour de repos pour fouler la poussière de l'une des grandes rues du village. Souhaitant s'entretenir avec le maire à propos de ce sujet, elle espère que celui-ci aura des propositions à soumettre afin de remédier à ce problème. Néanmoins, la femme savante sait que ce n'est pas à sa boutique qu'elle pourra le trouver mais ce n'est pas pour autant que Michaëla se décourage.

Au détour d'une ruelle, l'épouse de Sully voit le petit Brian venir à sa rencontre tout en courant. Lorsqu'il arrive à ses côtés, le garçon s'immobilise et s'accorde quelques secondes pour reprendre son souffle. Devant ce comportement, sa mère adoptive s'interroge et lui soumet une première question pour savoir ce qui se passe.

« Brian, tout va bien ?

- Oui. »

Au lieu d'en dire plus sur son état, l'enfant plonge ses mains dans les poches de son pantalon et sort un papier plié de l'une d'entre elles. Ensuite, il procède au dépliement du document avant de le glisser sous le regard de sa mère. Celle-ci, curieuse, n'hésite pas très longtemps avant de prendre la feuille pour la consulter.

« Un cirque va s'installer à proximité de notre ville ? S'étonne-t-elle.

- Oui et j'aimerai beaucoup y aller si tu es d'accord. Cependant, l'entrée est payante et je dois avouer que mes économies ne se portent pas très bien, dit-il avec un air ennuyé.

- Dommage que ton anniversaire soit passé car j'aurais pu te faire une petite finance et en se moment, je ne peux pas me permettre de faire le moindre écart dans nos dépenses. Je suis désolé Brian mais je ne vais pas pouvoir t'aider.

- Tant pis. » Répond-il en se résignant.

Il est regrettable que les temps soient si durs pour tout le monde en ce moment et Michaëla ne tarde pas à culpabiliser. Très vite, la femme cherche des solutions et subitement, quelques idées jaillissent au sein de son esprit tandis qu'elle rend le document à son rejeton.

« Sais-tu si monsieur Bray a besoin de tes services pour quelques tâches ?

- Je l'ignore mais je pourrais toujours me rendre à sa boutique pour lui demander.

- Oui, c'est une excellente idée. »

Espérant que la chance soit de son côté, le garçon s'éloigne très vite de sa mère afin de se rendre à l'épicerie du vieux commerçant. D'ailleurs, il ne lui faut pas très longtemps pour que ses pieds gravissent le petit escalier du perron et peu après, le voilà qu'il évolue dans la boutique du grincheux.

« Bonjour monsieur Bray. »

Debout derrière son comptoir, l'homme abandonne son livre de compte pour s'adresse à son jeune camarade.

« Bonjour Brian, que fais-tu dehors à cette heure-là alors que tu devrais en profiter pour faire la grasse matinée ? Après tout, nous sommes dimanche et tu as cours la semaine si ma mémoire est bonne.

- Je sais mais lorsque je me suis réveillé très tôt ce matin, je me suis rendu compte que je débordais d'énergie. Du coup, j'en ai profité pour me promener dans le village et j'ai appris la nouvelle. »

En entendant ce mot, le vieil homme se montre très étonné. Qu'est-ce que le gamin qui se tient debout de l'autre côté du comptoir aurait pu apprendre bien avant lui ? Si cela se trouve, une surprise se prépare à son insu et s'il y a bien une chose que Loren déteste par dessus tout, c'est d'être mis à l'écart du reste de la communauté. Maintenant que sa curiosité est titillée, le commerçant se fait un plaisir de se montrer indiscret.

« Qu'as-tu apprit qui semble aussi passionnant ?

- Vous ne le savez pas monsieur Bray ? Un cirque arrive en ville dans le courant de la semaine prochaine. »

Et c'est ça qui suffit à mettre le jeune Brian dans tous ses états ? Il ne lui faut pas grand-chose mais dans un sens, ce n'est encore qu'un gamin et à cet âge, la moindre bonne nouvelle peut prendre de sacrées proportions. N'y voyant aucun intérêt, le vieil homme retourne à ses affaires et se doute nullement de la proposition que va lui faire le fils du docteur Quinn.

« Monsieur Bray, je voulais vous poser une question.

- Je t'écoute.

- Vous n'aurez pas un peu de travail à me donner s'il vous plaît ? Actuellement, je n'ai pas d'argent et j'aurais aimé réunir la somme nécessaire pour m'offrir l'entrée du cirque. Si vous ne pouvez pas, ce n'est pas grave. »

Loren n'est pas très connu pour une grande générosité d'âme lorsqu'il s'agit des habitants de la ville même si parfois, il lui arrive de leur accorder un petit crédit lorsque leurs finances ne sont pas aux meilleures de leur forme. Avec Brian, c'est différent. Considérant cet enfant comme son propre petit-fils, le propriétaire de l'épicerie abandonne son livre pour regarder le gamin droit dans les yeux.

« Cela tombe bien que tu me demandes ça car depuis quelque temps, je trouve que Dorothy se montre négligente avec la propreté de mon magasin. Attention, je ne dis pas qu'elle ne fait plus le ménage mais quand on regarde de plus près l'état des fenêtres... »

Aussitôt, Loren tourne son visage vers la fenêtre se trouvant sur sa droite et l'enfant décide d'en faire autant. Là, les deux amis remarquent une jolie tâche sur le carreau transparent et rapidement, le vieil homme ne peut s'empêcher de grimacer.

« Il est vrai que j'aurais pu le faire moi-même mais je suis débordé avec le magasin et il m'arrive de me surprendre lorsque je trouve le temps de passer le balai en fin de journée. Tu crois que tu pourrais t'en charger pour moi ?

- Avec plaisir monsieur Bray. »

Le garçon est très heureux de savoir qu'il va pouvoir travailler un peu afin de réunir la somme manquante pour se payer l'entrée du cirque. Maintenant, reste à savoir quand il pourra commencer et si son premier jour tombe dans la semaine, avec l'école, Brian va devoir s'arranger pour pouvoir tout affronter de front.

« Quand pourrais-je débuter ? Demande-t-il à son ami d'un certain âge.

- Dès maintenant si tu le souhaites ?

- Avec plaisir. »

Ni une ni deux, Loren abandonne son comptoir tout en conseillant à l'enfant de rester bien sage de son côté. Ensuite, une fois qu'il fouille le sol de l'arrière-boutique, le marchand attrape un seau vide qui reposait dans un coin de la petite pièce et un morceau de tissu qui attendait tranquillement sur une étagère, celle-ci étant pas très loin du récipient. Avec le matériel dans ses mains, l'ancien beau-frère de Dorothy retourne au coeur de sa boutique et remet l'ensemble à l'enfant.

« Voilà. Tu n'as pas besoin que je te montre où se trouve le robinet ?

- Bien sûr que non monsieur Bray.

- Dans ce cas, il ne me reste plus qu'à te souhaiter bon courage et dès que tu auras fini, n'hésite pas à me le faire savoir.

- Entendu. »

Aussitôt, le fils du docteur Quinn fonce en direction de la fenêtre se situant dans la partie de la salle réservée à la confection des robes et pose le morceau de tissu sur une table pour être sûr de ne pas le perdre. Ensuite, il traverse la grande salle à la hâte pour en sortir et longe le mur du commerce pour réussir à dénicher le robinet extérieur. Hélas, lorsqu'il tente d'ouvrir l'appareil, aucune goutte d'eau ne tombe dans le seau. Remarque, vu le froid qui règne ces derniers jours, peut-être que l'élément a fini par geler et si c'est le cas, Brian peut faire une croix sur son futur salaire. Triste, ce dernier retourne à l'intérieur et lorsque Loren le voit s'avancer de l'autre côté du comptoir, le vieil homme se montre intrigué.

« Un problème Brian ?

- Et comment ! L'eau ne s'écoule pas du robinet.

- Quoi ? »

Voulant le vérifier par lui-même, Loren quitte sa table de travail et ne met pas longtemps à embrasser l'air frais qui règne dehors. Frissonnant le cours d'un instant, il en faut plus pour décourager le propriétaire des lieux et le voilà qui se dirige à son tour vers le robinet. En l'actionnant, le commerçant s'aperçoit que son petit protégé disait vrai et maudit le sort de vouloir s'acharner sur lui.

« Il fallait que cela arrive aujourd'hui. C'est pour cette raison que je déteste l'hiver car à cause de cet hiver, nous ne pouvons rien faire. »

S'approchant de lui, Brian ne veut pas voir l'argent qui lui a été promis lui filer entre les doigts et cherche désormais une solution à ce problème. De son côté, Loren ne sait pas comment faire et espère que cette période de grand froid s'achèvera très bientôt car il se voit très mal continuer de la sorte.

« Monsieur Bray ?

- Oui Brian ?

- Avez-vous de la glace ?

- Oui, pourquoi cette question?

- On pourrait en prélever une partie et la faire fondre.

- J'aimerais bien mais j'utilise cette glace pour conserver certains types de produit. »

Et soudain, Brian se souvient où il pourrait trouver de la glace afin de ne pas toucher à celle de son vieil ami. Toutefois, pour pouvoir la prélever, il n'aura pas d'autres choix que de sortir du village et il espère que le commerçant acceptera qu'il soit absent quelques minutes afin de remédier ce problème. Très vite, le garçon soumet la solution à son bienfaiteur.

« Puis-je garder le seau avec moi car je sais où je peux trouver de la glace.

- Bien sûr mais peux-tu m'en dire plus ?

- Oui. Je me souviens qu'il y a des grottes à la sortie de la ville et lorsque l'hiver est là, de la glace se rassemble pour former des pics. Je suis sûr qu'avec un outil, je pourrais en prélever plusieurs et ainsi, je pourrais les faire fondre pour obtenir de l'eau pure. »

Décidément, l'intelligence de ce garçon ne cessera de surprendre Loren et il sait que plus tard, ce garçon n'aura aucun souci pour se sortir de situations épineuses. Tant que ce garnement conservera cette vivacité d'esprit, tout ira très bien pour lui.

« D'accord mais surtout, tu fais bien attention à toi.

- C'est promis monsieur Bray. »

Rapidement, Brian descend les marches du perron et ne tarde pas à traverser la rue après avoir regardé des deux côtés. Alors qu'il s'éloigne à vive allure, le commerçant l'observe et se demande s'il a bien fait de le laisser partir pour mettre son idée à exécution. Si jamais l'enfant tarde à revenir, Loren se lancera à sa recherche mais ce dernier espère tout de même que tout se déroulera correctement pour son jeune compagnon. D'ici là, le meilleur ami de Dorothy retourne à l'intérieur de sa boutique et compte bien venir à bout des comptes de sa petite entreprise.

Quelques minutes plus tard, Brian arrive devant l'entrée de l'une des grottes et comme il s'y attendait, le fils du docteur Quinn remarque les nombreux pics qui pendent de la paroi supérieure. Posant son seau en métal sur le sol, le garçon regarde autour de lui s'il peut trouver une branche pour détacher la glace mais malheureusement, le sol est vide du moindre outil naturel.

« Comment je vais faire ? » Se demande l'enfant.

Ne voulant pas revenir les mains vides, Brian s'approche tranquillement de l'entrée de la grotte et regarde attentivement les nombreux pans de glace. Avec sa force, il est sûr de pouvoir en décrocher plusieurs mais comme le petit frère de Colleen a oublié ses gants chez lui, celui-ci s'interroge. Peut-être qu'en glissant ses mains à l'intérieur des manches de sa veste marron, cela serait suffisant pour lui éviter de souffrir de la morsure du froid ? Jugeant cette idée plutôt intéressante, le garçon se lance dans cette initiative et se place sous l'un des pics de glace. Ensuite, il pose le bout de ses manches dessus et use de ses forces pour tirer sur le morceau froid.

Dans les premiers moments, le pic résiste tandis qu'une pluie fine de glace tombe sur l'enfant. Ne voulant pas être gêné dans cette entreprise plutôt dangereuse, le fils du docteur Quinn s'accorde quelques secondes de repos et en profite pour nettoyer les résidus de glace qui se sont déposés sur son visage. Alors qu'il est attentionné à sa tâche, l'enfant n'entend pas les petits craquements qui se manifestent à quelques centimètres au-dessus de son visage. Lorsqu'il s'en rend compte, Brian a juste le temps de jeter un œil avant de se décaler sur sa droite afin de se mettre en sécurité. Néanmoins, n'étant pas assez rapide, le pic de glace se fige dans son pied et rapidement, du sang teinte le tissu de sa chaussure.

Souffrant le martyre, le gamin hurle sa douleur, effrayant une multitude d'oiseaux sombres se trouvant dans les arbres des nombreux arbres environnant. Alors que les volatiles s'élèvent dans les airs pour former une nuée compact, Brian tente de prendre sur lui et fait tout son possible pour retirer le pic de glace. Hélas, ses efforts restent vains et ce dernier se demande comment il va faire pour pouvoir se sortir de cette situation délicate.

Pendant ce temps, Michaëla Quinn, tenant sa trousse de soin dans l'une de ses mains, monte le petit escalier extérieur qui mène au commerce du vieux Bray lorsqu'un bruit étrange semblant venir de loin l'arrête dans son élan. Curieuse, la femme médecin se retourne et remarque le groupe d'oiseau qui vole dans les airs comme si chacun de ses membres cherchait à fuir une catastrophe. Grâce aux compétences de son mari et aux longues heures passées à écouter ses expériences au sein de la nature, la femme sait reconnaître certains signes. Avec celui-ci, elle est rapidement gagnée par une mauvaise impression et c'est pour cette raison qu'elle s'apprêtait à faire demi-tour lorsque Loren arrive à l'entrée de son magasin et remarque son médecin.

« Bonjour Michaëla. »

Au son de cette voix, la femme de Sully se retourne pour faire face à son interlocuteur.

« Bonjour Loren, comment allez-vous aujourd'hui ?

- Plutôt bien et vous ? »

A cet instant, le vieil homme aperçoit les oiseaux à son tour et sur le moment, n'y prête pas vraiment attention. Par contre, ce n'est pas le cas de Michaëla.

« Vous aussi vous êtes inquiet à cause de ces oiseaux ? Demande-t-elle.

- Pas vraiment mais je serais curieux de savoir ce qui a provoqué leur fuite.

- Pareillement et si ma mémoire est bonne, il n'y a que des petites grottes à cet endroit et les enfants s'y retrouvent parfois pour s'y amuser. »

Suite à cette indication, le visage du vieil homme s'assombrit, inquiétant la femme qui se tient à quelques centimètres de lui.

« Loren ?

- Brian a l'habitude de s'y rendre souvent ?

- Bien sûr et comme la plupart des garçons de son âge, pourquoi ?

- Je viens de l'embaucher pour effectuer quelques tâches de nettoyage et j'ai peur qu'il soit parti là-bas pour récolter un peu d'eau.

- Ce n'est pas vrai ? »

Aussitôt, Michaëla tourne le dos à Loren et s'empresse de descendre les quelques marches qui composent le petit escalier. De son côté, le propriétaire de la vieille épicerie ferme les deux portes de son entreprise à l'aide de la clef qu'il conservait précieusement dans l'une de ses deux poches avant de rejoindre le médecin. Aussi vite qu'ils le peuvent, les deux habitants de Colorado Springs se hâtent vers l'endroit d'où se sont échappés les oiseaux et espèrent que leurs craintes ne soient pas avérées. Au même moment, Brian n'a pas bougé d'un pouce et à la vue des nombreuses grimaces qui défigurent son visage, il est clair que l'enfant souffre énormément.

« Si jamais je m'en sors, le cirque pourra toujours m'attendre. »

Alors que l'enfant n'y croyait plus, ses yeux se posent sur deux personnes qui s'approchent des lieux. Comme ces dernières sont encore assez loin, Brian ne parvient pas à les reconnaître mais compte bien attirer leur attention pour l'aider à se sortir de cette épineuse situation. Ni une ni deux, le voilà qu'il lève les bras au-dessus de sa tête et hurle sa désarroi à qui veut bien l'entendre.

« S'il vous plaît, venez m'aider ! »

Au loin, les deux individus qui marchaient en direction de la grotte sous laquelle Brian est blessé ne sont autres que Michaëla et Loren. Lorsque l'enfant s'en rend compte, un soupir de soulagé est libéré et désormais, il sait que tout se passera bien pour lui même si sa libération prochaine risque de lui coûter quelques souffrances supplémentaires. Dès que le médecin et le vieux commerçant sont à proximité, le jeune garçon se confond en excuse.

« Je suis désolé maman et monsieur Bray, je pensais pouvoir me débrouiller seul mais malheureusement, tout ne s'est pas aussi bien passé que je l'espérais.

- Ce n'est pas grave Brian, le rassure sa mère. Pour le moment, le plus important est de sortir de là et je regrette d'avoir laissé la voiture à la clinique.

- Je peux retourner en ville si vous le désirez Michaëla ?

- Je veux bien et si vous pouvez ramener de l'aide supplémentaire, cela ne serait pas de refus.

- Entendu. »

Aussitôt, Loren s'éloigne de la mère et de son rejeton afin de se rendre à Colorado tout en veillant à emprunter une nouvelle fois le bon chemin. Pendant ce temps, la femme s'accroupit et pose sa trousse de soin sur le sol humide avant d'établir un premier diagnostic.

« Je vais devoir t'extraire ce morceau de glace avant que les nerfs soient touchés par le froid. Inutile de te dire que tu vas avoir très mal Brian.

- Ce n'est pas grave maman car je sais que tu arriveras à me soigner. »