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Chapitre 4 : Discussion

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La suite de la visite n'avait pas été de tout repos pour Alfred. Il avait essayé d'avoir en même temps des discussions polies avec la psychiatre Eileen Williams ainsi qu'avec l'aide-soignant dénommé Charles, tout en surveillant le Jok- John ! – du regard, qui, semblant particulièrement enthousiaste et excité par cette visite, se mettait parfois à courir d'un endroit à un autre en moins de temps qu'il n'en fallait pour dire « Batmobile ». D'un autre côté, le majordome avait dû surveiller la moindre ombre dans le Manoir, priant à chaque pas qu'ils ne croisent pas Bruce qui aurait pu changer d'avis et, sous le coup d'une impulsion, agresser leur drôle d'invité à grand coup de fusil.

Alfred avait donc particulièrement été sur ses gardes lorsqu'il avait proposé aux invités de pénétrer à l'intérieur du Manoir, une fois la visite des jardins terminée. John avait bien évidemment été euphorique à cette idée, et Alfred avait calmement ouvert la marche.

Après avoir contemplé le hall et narré l'histoire de certaines sculptures présentes, il avait fait visiter le petit et le grand salon, ainsi que le salon des convives et la salle de réception, puis la cuisine, la salle à manger, et la salle de bain du rez-de-chaussée.

Ils avaient ensuite tous les quatre grimpés les grands escaliers menant à l'étage du Manoir. Là aussi, au passage, Alfred avait conté l'histoire de divers tableaux qui ornaient les murs jusqu'à l'étage, tout en vérifiant avec des coups d'oeil furtifs que Bruce ne soit pas à les attendre à leur arrivée d'un pied un peu trop ferme. Mais le jeune propriétaire des lieux n'avait point montré ne serait-ce que le bout de son nez.

Lorsque, une fois arrivés en haut des marches, il avait annoncé que l'étage était composé des quartiers nord, est, ouest et sud, John en avait été bouche bée tout en regardant autour de lui.

« Tant que ça ? Mais c'est diablement immense cet endroit ! Dites-moi Alfred – je peux vous appeler Alfred, oui ? – comment vous faites pour ne pas vous perdre là-dedans ?

- Le fait que je travaille ici depuis bientôt quarante années doit probablement peser dans la balance, monsieur » avait humblement répondu le majordome.

La bouche de John s'était encore un peu plus ouverte de surprise.

« Quarante ans ?!

- Ce sera le cas au printemps prochain, en effet.

- Mais alors... Vous comptez prendre votre retraite un de ces jours ? »

La question avait fait sourire Alfred.

« Je compte continuer à travailler ici tant que j'en serai encore capable. »

John lui avait alors adressé un clin d'oeil complice.

« Ah, ça me rassure ; il faut dire que vous avez l'air d'être un dur à cuire, je vous vois bien encore travailler ici même lorsque vous serez centenaire. »

Alfred n'avait pas répondu à cette dernière réplique, espérant tout de même avoir quelques temps de repos avant d'atteindre ce grand âge – qu'il n'était d'ailleurs même pas sûr d'atteindre un jour, après tout. Du haut de ses soixante ans sa santé était encore en parfait état, mais il s'interrogeait sur son devenir et notamment sur celui de ses nerfs qui pourraient à l'avenir être mis à rude épreuve avec un Bruce passif-agressif, le tout amplifié par une potentielle colocation Jokeresque. Dans quoi était-il entrain de s'embarquer..?

Interrompant ses pensées pour mener à bien sa mission, il avait continué la visite de son air impassible. Il avait expliqué que chaque aile comprenait un salon, deux chambres ainsi qu'une salle de bain. Alfred avait d'abord fait visiter l'aile sud, inoccupée, puis l'aile est dans laquelle il logeait lui-même. Une fois arrivés devant l'entrée de l'aile nord, Alfred avait uniquement décrit les lieux oralement, proposant de ne pas y pénétrer car, ces quartiers étant ceux de maître Bruce, celui-ci devait probablement être entrain de s'y reposer et il n'était pas souhaitable de le déranger. Mais à peine avait-il eu le temps de finir sa phrase que John avait déjà parcouru la distance qui le séparait de la grande porte des quartiers pour donner plusieurs coups dessus.

« Hé, Brucie ! s'était-il exclamé en toquant joyeusement. T'es là d'dans ? »

Le majordome s'était précipité sur son invité pour faire cesser le vacarme qui aurait pu réveiller les pulsions meurtrières du propriétaire des lieux, prétextant à nouveau que celui-ci avait un grand besoin de repos.

Le jeune homme à la peau pâle avait alors haussé les épaules, abandonnant son idée de solliciter Bruce tout aussi rapidement qu'elle lui était venue à l'esprit.

Malgré le stress du moment, Alfred avait ensuite mené la petite troupe à l'entrée de l'aile ouest, inoccupée et ayant besoin d'être restaurée. Malgré l'humidité des lieux et les traces de fientes de chauves-souris – que Alfred s'astreignait pourtant à nettoyer tous les jours, fichues bestioles ! – John avait été charmé par l'endroit, et ce tout particulièrement par son « charme rustique », avait-il précisé.

Annonçant qu'il s'agissait là de la fin de la visite, le majordome avait proposé de redescendre au rez-de-chaussée afin que ses hôtes puissent bénéficier d'une tasse de thé avant deconclure cette entrevue. L'invitation avait été acceptée et tout ce beau monde s'était installé dans le grand salon pendant que Alfred, l'oeil toujours vif, avait préparé la douce boisson en surveillant les alentours. Mais là aussi, tout s'était bien déroulé, et il avait pu profiter d'un moment de calme, s'installant avec ses convives pour siroter sa boisson fétiche.

Ca avait été là l'occasion parfaite pour John d'entamer une petite discussion.

« Vraiment, cet endroit est fascinant, avait-il dit entre deux gorgées. Y être pour de vrai, ça change complètement les choses. Vous savez, avait-il ajouté en voyant le regard interrogateur du majordome, il y a beaucoup d'idées et d'histoires farfelues que l'on peut entendre sur ce Manoir. Des sortes de, hm, légendes urbaines.

- Des légendes urbaines ?

- Hm hm, avait répondu John. Par exemple... certains croient ce Manoir à moitié en ruines, à l'abandon. D'autres personnes ont la certitude que l'endroit est hanté. Ou d'autres encore imaginent que c'est le lieu de regroupement d'une secte. Vous voyez un peu le truc ? »

Alfred imagina tout ce qu'il pouvait bien se raconter d'autres sur le Manoir. Qui sait, peut-être même qu'une légende circulait à propos du fait qu'il pourrait s'agir du repaire du Batman..?

« En fait, si les gens se font de telles idées, c'est parce que cet endroit est tellement... inaccessible, précisa John. Vous voyez ce que je veux dire ? Déjà, la route qui mène ici ne mène qu'ici. Impossible de se retrouver à se balader là par hasard : si l'on est sur cette route c'est que l'on vise forcément le fameux Manoir Wayne. Ensuite, et bien il faut bien avouer que vos caméras de surveillance à l'entrée du portail sont dissuasives. Et même pour les plus curieux qui oseraient s'aventurer jusque là... La visite s'y arrête, stoppée aux grilles du portail refermé sur un monde inconnu de la populace. Enfin, à moins quel'on ne soit invité en personne, bien sûr. »

John fit une pause dans sa tirade, sirotant une gorgée de thé nonchalamment.

« Sincèrement, reprit-il, je n'aurais jamais imaginé être un jour invité ici en personne. Mais bon, j'imagine que vous n'étiez pas forcément au courant de, hm, mon identité publique, dirais-je ? Je ne suis pas convaincu qu'il y ait écrit "Joker" dans mon dossier, non ?

- Ce n'est pas le cas, en effet » reconnut Alfred en toute honnêteté.

John se tourna avec vers sa psychiatre, agitant un index malicieux dans sa direction.

« Vous êtes maline, doc', de ne pas avoir mentionné ça sur la paperasse. En même temps, qui aurait envie d'accueillir "le"Joker" chez soi, hm ? »

Face au silence suivant sa question rhétorique, John but une autre gorgée de thé avant de reprendre son monologue.

« Maline, reprit-il, mais réaliste aussi. Car cette identité-là, voyez-vous mon cher Alfred, même si c'est celle la plus connue du grand public, ce n'est qu'une vulgaire façade... Façade que j'ai à présent laissé derrière moi. Alors qui suis-je, vous demanderez-vous sûrement ? Et bien c'est une très bonne question, à laquelle je n'ai pas encore de réponse... du moins, pas de réponse complète. En réalité, je suis en train de le découvrir depuis, quoi, presque deux ans maintenant ?D'abord grâce à certaines, hm, petites pilules magiques qui m'ont permis de reprendre un peu mieux le contact avec la réalité ; ensuite grâce à un endroit qui est depuis tout ce temps toujours le même, peuplé des mêmes personnes... ça qui donne des repères rassurants. Ah, et aussi grâce à des ateliers qui nous reconnectent ne serait-ce qu'un peu à la vie quotidienne. Mais tout cela, mon cher Alfred, au final, ce n'est qu'une illusion. Car là où je suis actuellement, ce n'est pas un lieu de vie : c'est un lieu d'hospitalisation. On a beau y faire des choses très intéressantes, vous savez, ce n'est pas... Ce n'est pas le monde réel. »

John posa sa tasse devant lui et regarda tour à tour chacun des autres protagonistes.

« Alors oui, aussi, farfelu que cela puisse paraître, pour ma part... Je me verrais bien vivre ici. Au moins à l'essai. Vous savez, je ne me rappelle même plus l'époque où j'avais ce que l'on pourrait appeler une maison, un chez-soi. Je n'ai jamais eu à ma portée de vastes pièces peuplées d'autant d'objets, dit-il en embrassant les lieux du regard. Je n'ai jamais eu d'aussi grands escaliers à gravir au point de m'en fatiguer. Je n'ai jamais eu d'étage à parcourir de long en large. Je n'ai jamais eu de jardin avec de grands massifs de fleurs et un énorme potager desquels m'occuper. »

Il croisa ensuite ses jambes, remarquant qu'il avait toute l'attention du public focalisée sur lui.

« C'est dans notre très cher pavillon psychiatrique que, une fois un peu plus, hm, revenu sur terre, on essaye de nous apprendre ce genre de choses... Vous savez, à vivre presque normalement. Par exemple... en faisant des ateliers cuisine, certes pour apprendre à cuisiner mais également pour apprendre à se tenir en groupe, à être civilisé avec ses voisins... Des groupes de parole et des entretiens individuels pour apprendre à exprimer ce que l'on ressent... Mais aussi des ateliers jardinage et art floral pour nous reconnecter à la nature... Et maintenant, c'est ce genre de choses que j'aimerais essayer de mettre en pratique ici. Vraiment. »

John reprit alors sa tasse en main, sirotant une dernière gorgée avant de répéter, songeur :

« Oui, vraiment, je me verrais bien vivre ici... »

Les trois autres personnes présentes se regardèrent tour à tour au milieu de ce silence. Charles, l'aide-soignant, regardait le jeune homme à la peau pâle d'un air on ne peut plus sérieux. La docteure Eileen Williams quant à elle, avait un léger sourire ornant son visage qui, simultanément, semblait d'un calme olympien. Alfred, quant à lui, avait pris un air poli et détaché pendant l'écoute de ce discours ; pour autant, lui qui était fondamentalement un homme bon et juste, il n'avait pas pu ne pas être touché par ce qu'il avait entendu.

Certes, John Kerrigan avait toujours cet aspect grandiloquent, voire même très narcissique, que l'on pouvait lui reconnaître lorsque l'on avait eu un aperçu du personnage du Joker ; mais derrière cela, Alfred avait l'impression de sentir quelque chose... quelque chose de plus. Sa vraie personnalité peut-être ? Ou bien tout simplement le fond d'humanité, logiquement présent en chacun de nous..?

Il interrompit ses pensées en voyant la psychiatre se redresser sur son fauteuil, s'apprêtant à prendre la parole.

« Bien, dit alors Eileen Williams de son ton toujours aussi calme et apaisant. Je pense qu'il s'agit là d'un moment tout à fait opportun pour clore cette visite. »

Elle laissa un court silence planer afin que les autres personnes présentes intègrent la nouvelle information.

« Charles, reprit-elle, pouvez-vous raccompagner John au pavillon ?

- Bien sûr » répondit l'aide-soignant qui se leva en suivant.

John le regarda, puis lança un regard entendu à la psychiatre avant de se lever à son tour. Immédiatement il se dirigea vers Alfred, la main tendue.

« Monsieur Pennyworth, lui dit-il alors que le majordome se levait à son tour. Je tiens à vous remercier pour... pour tout. Pour la visite, pour votre accueil... Ca a été pour moi une journée comme je n'en avais pas vécue depuis longtemps. Oh, ajouta-t-il avant de tourner le dos, et pourrez-vous transmettre mes salutations à monsieur Wayne ?

- Je n'y manquerai pas, monsieur » répondit Alfred tout en se demandant comment son jeune maître pourrait bien accueillir de pareilles salutations.

« Je reviens vous chercher dans une heure docteure Williams, informa l'aide-soignant avant de prendre congé.

- Entendu Charles, à tout à l'heure. »

Alfred raccompagna les deux hommes vers la porte d'entrée alors qu'il avait invité la psychiatre à rester patienter dans le salon. Avant de partir, John, serra à nouveau chaleureusement la main du majordome, avant de finalement disparaître dans la voiture qui l'avait mené jusque là. Alfred resta ensuite devant l'interphone, à la fois songeur, mais aussi afin d'ouvrir le portail à l'automobile qui reprenait sa route.

Une fois cela fait, il prit une grande inspiration afin de se motiver pour la prochaine étape : aller chercher Bruce afin de s'entretenir avec la psychiatre à propos de ce fameux projet d'accueil.

Mais à peine se fut-il retourné qu'il vit le propriétaire des lieux, la mine renfrognée – mais, nota-t-il, n'étant plus armé du fusil de chasse – descendre une à une les marches du grand escalier.

« Maître Bruce » l'accueillit Alfred d'un air poli à la fin des marches.

Celui-ci regarda son majordome, puis lança un autre regard en direction de la psychiatre qui les attendait dans le salon. Son attention se reporta ensuite sur Alfred.

« ...Il va falloir que nous ayons un peu plus qu'une simple discussion » annonça Bruce d'un ton grave.

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Et voilà pour ce nouveau chapitre ! Il ne s'y passe pas grand chose en terme d'action, mais c'est vrai qu'en général j'aime bien prendre le temps de poser le contexte de mes histoires.

En toute honnêteté, j'avoue que je ne sais pas trop où je vais avec cette fanfic. Le prochain chapitre sera encore assez "sérieux", avec la discussion entre Bruce, Alfred et la psychiatre ; et puis... Ensuite, peut-être bien que notre Joker finira par aller vivre au Manoir Wayne.

...Mais après ?

Le Joker apprendra-t-il à cuisiner des pâtes carbonara avec Alfred ? Apprendra-t-il à s'occuper du potager sans saboter les légumes qui y poussent ? Réussira-t-il à ne pas trop asticotter Bruce afin de contenir les pulsions meurtrières de notre cher Batou ? John réussira-t-il à s'adapter à un semblant de vie normale, ou bien le Joker fera-t-il à nouveau son réapparition ? Et quelle sera donc l'histoire passée, et future, qui liera nos personnages favoris..?

Beaucoup de questions, auxquelles j'essaierai de répondre au fil des prochains chapitres.

Je vous dis à bientôt en vue de ces nouvelles aventures !