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Chapitre 5 : La décision
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Bruce détacha finalement son regard de son majordome pour le poser sur la psychiatre, qui les attendait calmement dans le salon toujours sans s'être départie de son sourire bienveillant. Il décida de se diriger vers elle d'un pas ferme, alors que celle-ci se redressait face à sa venue.
« Monsieur Wayne » le salua-t-elle à nouveau.
Bruce ne répondit rien mais lui fit tout de même un léger hochement de tête pour essayer de ne pas être trop malpoli. Ses parents, ainsi que Alfred, lui avaient tout de même appris à bien se tenir... Même s'il fallait bien avouer que la situation actuelle rendait les choses bien compliquées, tant de violentes émotions se bouleversaient en lui.
Froidement mais calmement, il fit signe à la psychiatre se rasseoir puis s'assit lui-même dans l'un des autres vastes fauteuils du salon, alors que Alfred les imitait à son tour, le regard vif jonglant entre chacun de ces drôles de protagonistes.
« Vous avez amené le Joker ici. »
La voix tranchante de Bruce avait lâché ces mots tel un violent coup de tonnerre. Ce constat sonnant si froid semblait en même temps contenir bon lot de reproches.
« Suite à votre candidature au projet de famille d'accueil pour patients de psychiatrie en voie de rétablissement, répondit très calmement la psychiatre Eileen Williams, nous avons convenu d'une visite au cours de laquelle nous vous avons présenté l'un des patients de notre service. John Kerrigan a, en effet, été connu sous le pseudonyme de "Joker" lors de certains incidents qui se sont produits dans notre ville. »
Alfred ressentit un profond respect pour cette femme qui narrait les faits avec une neutralité rassurante.
« Il s'agit du Joker ! répéta Bruce donc on sentait de l'émotion poindre dans sa voix.
- Pour notre équipe de professionnels, il s'agit avant tout de John Kerrigan. Suite à certains éléments de son vécu, John a développé un trouble psychiatrique, que l'on nomme trouble de la personnalité narcissique, et ce cumulé avec des éléments délirants, c'est-à-dire lui faisant perdre contact avec la réalité objective ; c'est à cette époque que, en effet, il s'est fait connaître sous le nom de "Joker". Néanmoins, poursuivit la psychiatre alors qu'elle avait bien vu que Bruce avait voulu l'interrompre, depuis treize mois à présent, pour nous, la personne avec laquelle nous travaillons est John Kerrigan : déjà car c'est sa véritable identité de base, son nom de naissance ; mais aussi car celui qui nous accompagnons au quotidien est bel et bien John : il ne s'agit plus du Joker.
- Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? rétorqua Bruce, toujours buté.
- Très rapidement, répondit Eileen Williams, John a parfaitement répondu au traitement médicamenteux qui lui a été instauré : nous avons couplé l'efficacité de deux anti-psychotiques complémentaires afin de permettre une baisse de son vécu délirant et de reprendre peu à peu contact avec la réalité ; nous lui avons également prescrit un anxiolytique afin de calmer ses périodes d'angoisses et d'agitation ; ainsi qu'un somnifère lui permettant de retrouver un rythme régulier de veille-sommeil. Faisons donc un rapide calcul : baisse et même effacement du délire, grande réduction de l'angoisse, retour à un rythme de vie régulier... Que restait-il donc à traiter à part ces symptômes ? »
La psychiatre laissa planer quelques instants sa question ; puis voyant qu'elle n'était pas interrompue, elle reprit la parole.
« ...Et bien, il restait tout de même le trouble de la personnalité narcissique, bien enraciné. Bien sûr ce trouble était déjà un peu moins déséquilibré grâce au traitement médicamenteux mais... Ce genre de troubles n'apparaît pas pour rien. Chez John, il s'est ancré dans une histoire de vie complètement chaotique, où cette façon d'être est devenue la seule solution possible pour lui d'exister. »
Bien que Bruce restait toujours de marbre, il ne pouvait nier que les propos de la psychiatre avaient un sens. Il jeta un rapide coup d'oeil à Alfred et, connaissant bien son fidèle majordome, il vit que le discours de la docteur Williams ne le laissait pas insensible.
« Outre le traitement médicamenteux, poursuivit-elle, que faire pour ce type de troubles ? Il faut bien sûr coupler le tout à une psychothérapie. Moi, expliqua-t-elle, mon métier de psychiatre consiste à définir les médicaments susceptibles d'aider nos patients à retrouver un équilibre psychique, et à les ajuster au besoin ; les psychologues, et notamment madame Anys Birden qui est la psychologue de John, servent à maintenir au mieux cet équilibre en accompagnant les patients vers une meilleure compréhension et acceptation d'eux-même. »
Eileen Williams prit une gorgée de thé encore tiède avant de poursuivre.
« Nous avons ensuite, en plus du traitement médicamenteux et de la psychothérapie, un service de psychiatrie bien particulier qui nous a tout de suite semblé convenir à John. Dans notre pavillon, qui n'accueille pas plus de quinze personnes afin qu'autrui ne soit pas perçu comme trop encombrant ou menaçant, nous instaurons dans un cadre précis des repères rassurants : même horaires de levers, repas et couchers, mêmes activités avec des buts thérapeutiques...
- Comme ce dont John nous parlait ? » demanda Alfred alors que ces paroles faisaient écho à celles qu'il avait entendu un peu plus tôt.
Bruce ne put retenir un sursaut : entendre son précieux majordome appeler leur ennemi juré "John", d'une manière si détachée et si humaine, lui avait provoqué un horrible frisson tout le long de sa colonne vertébrale.
La psychiatre, elle, n'avait pas été décontenancée pour autant.
« Exact, répondit-elle en un sourire. Le fait est que tout ceci – médicaments, psychothérapie, quotidien régulier, ateliers thérapeutiques... – est censé soigner, apaiser, équilibrer nos patients. A tel point que nous visons pour certains d'entre eux une réinsertion, d'abord progressive, dans la société qui constitue ce que l'on nomme ''le milieu ordinaire''.
- C'est n'importe quoi, coupa Bruce brutalement. Vous voulez remettre le Joker en liberté, vraiment ? Le "réinsérer"dans la société pour son "bien-être" ?
- C'est le but, en effet, répondit toujours aussi calmement la docteure.
- C'est complètement aberrant.
- Question de point de vue » rétorqua-t-elle en un sourire bienveillant.
Alfred suivait l'échange avec intérêt ; plusieurs fois il avait eu envie d'intervenir, mais il était assez fasciné de voir la médecin répondre avec un savoir et une facilité déconcertante à Bruce, lui rabattant le caquet d'un manière très professionnelle. Pour une fois, Alfred pouvait enfin un peu se reposer...
« Vous avez employé le terme "liberté", souligna la psychiatre, et je pense qu'il est important d'apporter certaines précisions à ce sujet. Comme vous l'avez peut-être appris par les médias, à l'époque John – sous le nom du Joker – a été condamné à trente ans de réclusion criminelle, et à tout autant de temps d'obligation de soins. D'où son placement en hôpital psychiatrique pénitentiaire. Mais... sincèrement, avez-vous déjà vu un être humain fragilisé se rétablir grâce à trente années de détention ? De mon expérience dans le domaine, je peux vous assurer que cela ne se produit jamais. Or les services de détention comme les services psychiatriques sont de plus en plus débordés : nous manquons de moyens matériels, financiers, de personnels, alors que l'on nous oblige à accueillir toujours plus de patients... Alors, que faire ? Et bien, c'est pour cela qu'avec mon équipe nous avons monté ce nouveau projet : celui d'une réinsertion progressive dans la société, tout en continuant la surveillance et les soins, des patients répondant le mieux aux traitements. Et, que cela vous paraisse incongru ou non : John Kerrigan fait bel et bien partie de ces patients-là. »
Elle reprit une inspiration avant de poursuivre.
« John Kerrigan serait donc, pendant les vingt-huit années restantes de sa peine, sous liberté conditionnelle, surveillé, ainsi que toujours sous injonction de soins. Ces soins consistent en des soins psychiatriques, somatiques au besoin, mais aussi en de la réinsertion dans la vie quotidienne.
- Et en quoi pourrait-il être particulièrement, hum, aidé, en étant ici ? demanda innocemment Alfred qui essayait de suivre la logique de la psychiatre.
- Pour plusieurs raisons, répondit-elle apparemment ravie par la question. Tout d'abord, il faut à John un lieu sécurisant : on ne peut nier que le Manoir Wayne est un lieu on ne peut plus sécurisé avec ses grands portails, ses caméras de surveillance... Mais il s'agit aussi, et c'est là un aspect très important, d'un endroit très vaste : bien qu'elle ne soit que conditionnelle, John doit pouvoir se sentir un minimum en liberté, libre de ses mouvements, afin de pouvoir s'épanouir au mieux. Avec tout l'espace, intérieur comme extérieur, que vous avez ici... Cela laisse beaucoup de possibilités, tout en ayant des limites bien définies. En parlant des limites, là aussi cela est important : votre Manoir, bien que faisant partie de Gotham, est situé largement en dehors de la ville : il s'agit donc d'un lieu isolé mais sécurisant, faisant partie de la ville sans pour autant y être trop connecté ; imaginez un peu si quelque passant venait à croiser John par hasard et reconnaissait en lui le Joker... Cela serait sûrement problématique, non ? Enfin, vous n'êtes que deux personnes à vivre au milieu de tout cet espace, et John a besoin d'un cercle social réduit qui soit à la fois repérant, sécurisant, contenant... Vous voyez ce que je veux dire ? »
Alors que Alfred hochait la tête, Bruce tenait la sienne entre ses mains, les yeux exorbités. Vraiment, cette psychiatre était-elle en train leur vendre une vie en compagnie du Joker ?
« Bien sûr, même si vous n'êtes que deux à vivre ici, si jamais vous en veniez à accueillir John, vous ne seriez pas seuls dans sa prise en charge : dans notre projet nous permettons à des professionnels qualifiés de continuer l'accompagnement au domicile. Au vu des caractéristiques du lieu de vie que vous proposez, des contraintes et besoins de John, ainsi que des capacités de notre service de psychiatrie, voici le programme d'intervention que nous pourrions vous proposer. »
D'une discrète mallette qu'elle avait transporté avec elle, la docteure Eileen Williams sortit une feuille qu'elle tendit à ses interlocuteurs.
Toujours renfrogné, Bruce ne fit pas un geste pour s'en saisir, mais Alfred accepta poliment de la prendre entre ses mains et la lut avec attention. Sans rien laisser paraître, Bruce en détailla tout de même le contenu par-dessus l'épaule de son majordome.
« Programme d'intervention : John Kerrigan » en était le titre.
Certains éléments étaient exactement les mêmes pour chaque jour de la semaine. Alfred se rappela alors de la notions de "repères" que la psychiatre avait mentionné à plusieurs reprises, alors qu'il découvrait les éléments suivants :
« Lever : 8h
Petit-déjeuner et prise de médicaments : 8h - 9h
Douche et temps de préparation : 9h – 10h
Entretien du logement : 10h – 11h
Aide à la préparation du repas : 11h – 12h
Déjeuner et prise de médicaments : 12h – 13h
Temps libre / de repos : 13h – 14h
Temps d'activités thérapeutiques : 14h – 16h
Temps d'activités quotidiennes : 16h – 18h
Aide à la préparation du repas : 18h – 19h
Dîner et prise de médicaments : 19h – 20h
Temps de soirée : 20h – 22h
Heure du coucher : 22h »
Bruce ne put s'empêcher une remarque.
« Ca fait très scolaire comme emploi du temps, énonça-t-il quelque peu narquoisement.
- Cela rentre dans le cadre de sa liberté limitée et de ses soins obligatoires, répondit calmement la psychiatre. C'est actuellement le programme quotidien de John, depuis deux ans, qui lui permet de trouver un équilibre qui lui est souhaitable de poursuivre. »
Bruce n'eut rien à répondre et regarda à nouveau la feuille.
« Quelles sont donc ces "activités thérapeutiques" et "activités quotidiennes" qui sont mentionnées ? questionna poliment Alfred.
- Comme je vous le disais, reprit la psychiatre, vous ne seriez pas seuls à prendre en charge le quotidien de John. Des professionnels pourraient venir eux-même ou bien viendraient chercher John sur les temps d'activités thérapeutiques au pavillon : par exemple, pour ma part, un entretien de trente minutes est prévu tout les lundis après-midi, suivi d'un groupe de parole ; les mardis et les vendredis sont prévus des temps d'entretiens avec la psychologue, suivis d'un atelier d'art-thérapie ; tandis que les mercredis ont lieu différents ateliers éducatifs, tels que l'aide aux habiletés sociales ou le sport en collectivité par exemple. »
La psychiatre enchaîna ensuite sur le deuxième aspect, tout aussi important.
« Pour ce qui est des activités quotidiennes... Et bien il s'agirait des activités que John pourrait faire ici, avec vous. Nous avions noté dans votre dossier, ainsi que lors de la visite, qu'il y a beaucoup d'espaces verts desquels s'occuper, n'est-ce pas ? Si vous acceptiez, cela pourrait faire une bonne activité régulière. Aider à la préparation des repas également, que cela soit en cuisinant, en cueillant les fruits et légumes, en nettoyant le matériel, ou même en allant faire les courses...
- Pardon ?! s'exclama alors Bruce qui était resté le plus silencieux possible. Vous n'envisagez tout de même pas que le Joker aille tranquillement se balader dans un supermarché tout de même !
- J'envisage que John, répondit calmement la psychiatre, avec autorisation, accompagnement et surveillance de son bracelet électronique, puisse un jour réaliser une activité aussi banale que celle de faire les courses en vue d'un repas, en effet. »
Bruce en était bouche bée. Cette psychiatre n'était-elle pas au final la personne la plus folle à lier dans cette pièce ?
« Bien sûr tout cela ne reste que des suppositions, et si vous avez toute autre idée d'activité de la vie quotidienne à proposer à John - si vous l'accueillez, bien sûr - nous les prendrons en compte et les inclurons dans le programme. »
Alors qu'il hochait à nouveau la tête, Alfred était songeur. Cette journée était tellement riche en rebondissements et en informations qu'il ne savait plus réellement où donner de la tête. Et pourtant... Pourtant, au fond de lui, il ne pouvait se cacher que cela le rendait curieux. Voire même lui donnait envie : envie d'essayer, envie de tenter quelque chose...
Il fut tiré de ses pensées lorsque la sonnerie de l'interphone retentit, sursautant au passage.
La psychiatre regarda sa montre.
« Ce doit être Charles, annonça-t-elle alors.
-Oh, je vais lui ouvrir » répondit Alfred en se levant, se faisant la réflexion que cette heure de discussion était bien vite passée.
Eileen Williams et Bruce se levèrent à sa suite, et Bruce prit la parole.
« De toute façon, lâcha-t-il brutalement, nous n'accueillerons pas le Joker ici. »
Depuis l'interphone qu'il venait d'actionner, ces propos sonnèrent comme un coup de fouet aux oreilles du majordome, qui au fond ne sut quoi répondre.
« Nous vous laissons jusqu'à la fin de la semaine pour prendre votre décision, répliqua la psychiatre toujours aussi calme. Bien sûr, ce projet d'accueil novateur est basé sur le volontariat. Alors, si d'ici la fin de la semaine votre décision va dans le sens d'un refus... Bien évidemment nous l'accepterons. Et nous chercherons une autre potentielle famille d'accueil pour John. »
Les sourcils de Bruce en bondirent au sommet de son crâne.
« Pardon ?! s'exclama-t-il alors. Vous voulez dire que, que cet homme finira par être accueilli quelque part de toute façon ? Dans une famille ?!
- John Kerrigan fait partie de notre projet d'accueil, lui confirma Eileen Williams. Alors oui, s'il n'est pas envisageable qu'il soit accueilli ici, nous lui chercherons un autre lieu de vie. »
La nouvelle fit l'effet d'une bombe à l'intérieur de Bruce.
Alors, quoiqu'il arrive, le Joker allait sortir de son emprisonnement ?!
« Messieurs, reprit la psychiatre alors que la porte d'entrée s'ouvrait sur Charles, je vous remercie pour votre accueil et pour ce temps d'échange. Vous pouvez me joindre à tout moment si vous le souhaitez et, pour ma part je reviendrai vers vous ce vendredi afin de prendre connaissance de votre décision. »
Alfred tendit une main polie vers elle.
« Merci pour votre visite docteure Williams.
- Merci à vous, et à bientôt. »
Ils se serrèrent la main mais, vu la réaction de Bruce Wayne, la psychiatre préféra garder la distance qui semblait vitale à ce personnage et lui adressa simplement un au revoir poli d'un signe de main. Et puis elle disparut de leur vue, entrant dans la voiture où l'aide-soignant l'attendait avant de reprendre la route vers le pavillon psychiatrique.
Une fois le bruit du moteur s'éloignant et la porte refermée, Bruce se tourna vers son majordome.
« Vraiment Alfred ? Vraiment ?! Mais c'est du grand délire ! Accueillir le Joker ici... Ou même qu'il soit accueilli ailleurs, dans une autre famille... C'est du grand n'importe quoi ! »
Se tenant droit et sûr de lui, Alfred n'eut qu'une chose à lui répondre.
« Dans ce cas, monsieur Bruce... Ne vaudrait-il mieux pas, à choisir, que John Kerrigan vienne vivre ici ? Car après tout... qui de mieux placé que celui qui fut le Batman pour veiller au véritable rétablissement de l'homme qui fut le Joker ? »
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Tadaam, un nouveau chapitre !
Enfin, nouveau.. En réalité ce chapitre là a été écrit il y a quelques temps, mais surtout il était déjà posté depuis un moment, sur Wattpad. Mais pas sur . Pourquoi cela ? Et bien tout simplement parce que j'avais oublié de mettre à jour sur ce site ! A vrai dire il ne se passe tellement plus grand chose par ici que ça m'était complètement sorti de la tête.
J'en profite donc pour remercier EveAppleField qui, grâce à ses reviews, m'a rappelé que cette histoire existait ici aussi.
Et donc, tant qu'à mettre à jour, je poste dans la foulée le chapitre suivant qui a également déjà été publié.
See you !
