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Chapitre 6 : Cameramen
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Pendant un moment, Bruce avait continué à faire sa tête de mule.
Une fois la psychiatre partie, il avait fait les cent pas dans le petit salon tout en marmonnant dans sa barbe sous le regard de son majordome. Alfred l'avait laissé faire ce petit manège et était allé dans la cuisine pour lui préparer une bonne tasse de thé.
Quelle ne fut pas sa surprise, alors qu'il versait l'eau chaude dans le récipient, d'entendre son jeune maître lui crier au loin « Je vais dans la batcave ! ». Le sourcil gauche de Alfred s'était levé de dix bons millimètres. Deux venues à la batcave en si peu de temps ? Il eut une once d'espoir. Le jeune Bruce retrouvait-il enfin son énergie, sa vitalité..?
Finissant de préparer le délicieux thé qu'il faisait importer tout droit d'Angleterre, Alfred prit ensuite un petit plateau argenté et décida d'apporter sa boisson à Bruce. Plateau en main, il s'avança sur le chemin de la batcave.
Après avoir composé sur le piano les trois accords suivis des deux notes qui permettaient de débloquer le passage secret menant à l'antre, le majordome prit les sombres escaliers et descendit jusqu'à se retrouver dans la vaste pièce. Ses pas résonnaient sur les parois de pierre alors qu'il s'avançait vers Bruce, déjà installé devant le bat-ordinateur.
Alfred posa à ses côtés le plateau sur lequel trônait la tasse de thé.
« Que faites-vous, monsieur ?
- Je pirate le réseau d'Arkham. Et cette fois-ci, lui dit Bruce en se retournant vers lui, n'essayez pas de m'en empêcher. »
Alfred se garda bien de ne pas entraver son objectif, et à la place il prit un autre siège de bureau qui traînait non loin pour s'installer aux côtés de son jeune maître.
Celui-ci s'affaira à tapoter avec une rapidité impressionnante sur les touches du clavier du grand ordinateur, contournant peu à peu les systèmes de sécurité des réseaux informatiques.
« Là. Ça y est, dit-il enfin.
- Et que cherchez-vous au juste ?
- Tout ce que je pourrais trouver sur le Joker. »
Bruce chercha le dossier en question et l'ouvrit bientôt sous leurs yeux.
Les premiers éléments remontaient à deux années en arrière. Suite à son arrestation par le GCPD – Bruce et Alfred savaient très bien que le Batman avait grandement facilité les choses à l'époque – le Joker avait rapidement été transféré à l'asile d'Arkham.
S'ensuivaient ensuite différents comptes-rendus psychiatriques. Le premier contenait quelques notes succinctes d'entretiens. Un autre compte-rendu faisait état du diagnostic de trouble de la personnalité narcissique dont la docteure Eileen Williams leur avait fait part un peu plus tôt. Un autre papier informatisé faisait état des hypothèses médicamenteuses pour instaurer un traitement correspondant aux troubles psychiques du Joker, suivi d'une ordonnance. D'autres comptes-rendus suivaient encore, relatant l'évolution de l'état de santé de ce fameux personnage. Peu à peu, ceux-ci révélaient que le traitement semblait parfaitement adéquat, et que le Joker montrait progressivement des signes de "meilleur contact avec la réalité".
Un autre document attira leur attention. Celui-ci était écrit par le psychiatre du Joker de l'époque, et mentionnait qu'au vu des très bons résultats suite au traitement médicamenteux, il pourrait être intéressant de transférer le détenu dans un autre service psychiatrique connexe à Arkham : le pavillon de soins de réadaptation. Un papier officiel mentionnait ensuite ce transfert. Et puis... plus rien.
« Pourquoi n'y a-t-il rien d'autre ? demanda alors Alfred.
- C'est sûrement dû à son changement de service, répondit Bruce en recommençant à pianoter sur les touches de son clavier. Je vais hacker le réseau du pavillon de réadaptation. »
Après quelques minutes de pirouettes informatiques Bruce arriva à ses fins. Il chercha à nouveau tous les documents accessibles en lien avec le Joker.
Le premier document était une attestation de transfert et d'admission dans le service, signé de la main de Eileen Williams. Celle-ci y était nommée comme sa nouvelle psychiatre référente.
Pendant les treize mois suivants, différents compte-rendus retraçaient l'évolution du Joker – nommé John Kerrigan à partir d'un certain point. Il semblait d'ailleurs que la question de la véritable identité du Joker avait été l'objet d'un long travail thérapeutique.
D'autres notes suivaient, témoignant là aussi d'une très bonne évolution de l'état de santé de John. Très bonne réponse au traitement médicamenteux, qui s'était vu diminuer peu à peu ; bonnes interactions avec les professionnels... Quelques altercations avec d'autres patients mais jamais d'actes hétéro-agressifs...
Bruce n'arrivait pas à en croire ses yeux.
A en juger par tout ce qu'il lisait depuis l'internement du Joker, celui-ci s'était... Quoi, amélioré ?Stabilisé ? Ou peut-être même était-il... guéri ?
« Je ne comprends pas, lâcha brusquement Bruce. Dans tous ces documents, toutes ces notes... Je ne reconnais pas le Joker.
- Le connaissiez-vous seulement, monsieur ? demanda prudemment Alfred.
- Bien sûr que je le connaissais ! répliqua Bruce. Je le connaissais presque mieux que n'importe qui d'autre ! A le traquer sans relâche lorsqu'il était encore en liberté, à le confronter lorsqu'il commettait ses crimes...
- Vous connaissiez bien le Joker, concéda le majordome. Mais, pour autant, connaissiez-vous vraiment l'être humain qui se cachait derrière ce personnage ? »
Bruce resta silencieux, ne sachant quoi répondre.
Après être resté pensif quelques instants, il reprit le cours de ses recherches. Il détailla notamment les quatre derniers documents présents dans le dossier.
Dans l'ordre chronologique apparaissait un compte-rendu psychiatrique relatant l'évolution globale du patient au sein du service – évolution qualifiée de "très favorable". Le document d'après était un papier officiel stipulant l'entrée de John Kerrigan dans le programme de "réinsertion en milieu ordinaire".
Celui d'après était la candidature postée par Alfred, avec en annexe un rapide compte-rendu expliquant, d'après la psychiatre, en quoi ce lieu d'accueil pourrait être pertinent pour ce patient précisément.
Le dernier document quant à lui était une candidature d'un autre lieu d'accueil potentiel.
Alfred vit les yeux de Bruce s'agrandirent au fur et à mesure qu'il avançait dans sa lecture de ce document-ci.
C'est une tête effarée qu'il tourna vers son majordome.
« Alfred... Vous avez lu ?
- Oui en effet. »
Bruce, les yeux exorbités, fut légèrement outré par le manque de réaction de son majordome.
« Mais enfin, reprit-il. Ils ne sont tout de même pas sérieux !
- Il semblerait pourtant que si » répondit Alfred tout en gardant un calme olympien.
Le regard hébété de Bruce fit plusieurs allers-retours entre l'écran de son ordinateur et son majordome.
« Mais enfin... Il s'agit d'un couple de petits vieux ! » s'exclama-t-il effaré.
Alfred eut envie de lui faire remarquer que ces personnes-là n'était pas si "vieilles" que ça, dans la mesure où lui-même avait le même âge qu'elles. Il se retint néanmoins, ne souhaitant pas entraver Bruce dans ses réflexions, qui s'était à nouveau tourné vers l'écran où était affiché le dossier de candidature.
Cette candidature-là avait été émise par un couple de sexagénaires à la retraite et ayant été famille d'accueil pour enfants au cours de leur vie. Il était également renseigné qu'ils possédaient une maison à l'Est de Gotham, comprenant plusieurs chambres, ainsi qu'un petit jardin avec vue sur le fleuve. Une lettre manuscrite accompagnait la candidature, dans laquelle le couple de retraité faisait part de leur envie de participer à ce projet novateur, eux qui avaient durant leurs plus jeunes années déjà accueilli nombre d'enfants relevant des services sociaux voire même des services de pédopsychiatrie de la ville.
Alfred trouvait cela très touchant.
Bruce, lui, semblait plutôt trouver cela effarant.
« Mais, Alfred..., reprit Bruce à nouveau. Ils ne vont tout de même pas envoyer le Joker chez un couple de petits vieux !
- Il semblerait que ce soit eux ou nous » rappela le majordome avec sagesse.
Bruce cligna des yeux plusieurs fois, apparemment déstabilisé par cette idée.
Puis, soudainement, il se leva et se mit à faire les cent pas dans la batcave. Alfred connaissait bien ce comportement, signe qu'il était plongé dans une intense réflexion.
Au bout de quelques minutes, Bruce s'immobilisa et regarda Alfred droit dans les yeux.
« Dans ce cas..., dit-il avec une pointe d'hésitation dans la voix. Peut-être vaudrait-il mieux que ce soit nous ? »
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Alfred avait pendant les jours suivants observé avec attention le jeune Bruce. Celui-ci traversait ce que Alfred nommait en son fort intérieur "la phase d'acceptation", avec des hauts et des bas. Il remarqua que le millionnaire recommençait à se lever tôt le matin, à noter des idées qui lui passaient par la tête dans un petit journal qu'il gardait dans ses appartements... Et aussi qu'il avait passé une commande assez conséquente de différentes petites caméras et micros qu'il s'était ensuite affairé à installer dans le manoir.
« Si le Joker doit venir ici, avait-il expliqué à son majordome, je veux pouvoir surveiller le moindre de ses faits et gestes. »
Alfred avait cédé face à cette fantaisie, et l'avait même finalement aidé dans sa tâche. Ils avaient d'abord dissimulé quelques caméras dans les grandes pièces communes, et en avaient profité pour choisir quels appartements ils attribueraient à John.
« L'aile Sud » avait immédiatement proposé le millionnaire.
Il n'y avait de toute façon pas eu beaucoup d'autres options, puisque l'aile Est était occupée par Alfred, l'aile Nord par Bruce, et que l'aile Ouest n'était pas encore rénovée.
Ils avaient néanmoins installés quelques caméras dans chacune des ailes, Alfred acceptant cela afin d'apaiser les petits traits de paranoïa qu'il sentait poindre chez le maître des lieux. S'il n'y avait que ça pour l'apaiser...
Cependant, le majordome avait dû s'interposer lorsqu'ils en étaient venus aux futurs quartiers de John.
« Voyons maître Bruce, lui avait-il dit, vous n'allez tout de même pas installer une caméra dans les toilettes !
- Ce serait pourtant plus prudent » avait insisté Bruce.
Alfred l'avait finalement convaincu d'abandonner l'idée, mais avait dû céder face au compromis d'y mettre un micro.
« Juste un » avait précisé Bruce.
Alfred avait rétorqué qu'il trouvait tout de même cela un peu tordu, et qu'il espérait sincèrement qu'il n'aurait jamais à écouter ce qu'il se passerait dans cette pièce-là.
Bien qu'il n'en eut rien dit sur le moment, Alfred était néanmoins ravi de ce qu'il avait sous les yeux depuis quelques temps : un Bruce énergique, impliqué dans quelque chose, montrant toute une palette d'émotions... Malgré le léger stress de la situation, il eut la pensé que Bruce semblait aller mieux.
Il retrouvait enfin le Bruce qu'il avait connu.
Avec toutes ces installations le temps était au final passé très vite, et la journée du vendredi était arrivée sans même qu'ils ne s'en rendent vraiment compte.
Ils reçurent comme prévu un appel de la docteure Williams, leur demandant où ils en étaient de leur réflexion.
C'était Bruce qui avait répondu au téléphone. Et c'était lui qui avait donné officiellement son accord pour l'accueil de John Kerrigan.
La psychiatre en fut enchantée.
Ils fixèrent d'un commun accord l'arrivée de John pour l'après-midi du dimanche.
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Le dimanche après-midi, à 14 heures, Bruce et Alfred étaient tous deux installés dans le petit salon accolé au hall d'entrée du manoir, attendant l'arrivée du nouveau venu.
Lorsque l'interphone sonna, Alfred essaya de garder son calme et marcha le plus tranquillement possible jusqu'à celui-ci afin d'ouvrir le grand portail extérieur. Puis, suivi de Bruce, ils sortirent devant l'entrée.
Ils virent devant eux arriver la même voiture de l'hôpital qui était venue la dernière fois. Une fois celle-ci garée ils reconnurent Charles, l'aide-soignant, ainsi que la docteure Williams, et bien sûr John qui fut le dernier à sortir de l'habitacle. Les portières se refermèrent et la petite troupe se dirigea vers eux.
Une fois les poignées de mains échangées avec l'aide-soignant et la psychiatre, ce fut au tour de John de s'avancer, d'abord vers Alfred.
« Monsieur Pennyworth, je suis ravi de vous revoir » lui dit-il en lui serrant la main vigoureusement.
« Le plaisir est réciproque, monsieur Kerrigan » répondit le majordome.
John lâcha finalement la main de Alfred et tendit la sienne vers Bruce.
Celui-ci n'amorça aucune geste.
« Joker » lâcha le millionnaire d'une voix froide.
Le sourire de John s'effaça de son visage tandis que sa main s'abaissait également.
« Wow, dit-il alors. Plutôt directe comme salutation. »
Les trois autres personnes présentes se regardèrent, ne sachant trop comment réagir, alors qu'un silence pesant s'installait peu à peu entre eux...
Ce fut John qui le brisa soudainement.
« Moi aussi, ravi de te revoir, Brucie ! » s'exclama-t-il alors en donnant une grande tape amicale dans l'épaule du millionnaire.
Les yeux de celui-ci s'agrandirent sous l'étonnement. Il ne s'était clairement pas attendu à ce genre de comportement.
Il reprit néanmoins rapidement contenance.
« Je vous prie de ne pas m'appeler "Brucie" » répéta-t-il d'un ton un peu écoeuré par ce drôle de surnom.
John lui répondit du tac au tac.
« Et bien dans ce cas, je te prie de ne pas m'appeler "Joker". »
Coupant court à ce qui aurait facilement pu se transformer en joute verbale, Alfred s'interposa entre eux.
« Maintenant que les salutations sont faites, peut-être pourrions entrer ? L'air est un peu frais aujourd'hui » dit-il sur un ton léger tout en accompagnant sa parole d'un geste de bienvenue en ouvrant la grande porte d'entrée.
« Oh, reprit néanmoins le majordome. Mais peut-être avez-vous des effets personnels à décharger de la voiture, monsieur Kerrigan ?
- Je n'ai qu'une valise, lui répondit John. Ça va aller vite.
- Si peu ? s'étonna Alfred.
- Oh vous savez, quand on est hospitalisé dans une chambre neuf mètres carrés, on n'a généralement pas grand chose à y stocker » répondit-il en haussant les épaules.
Suite à cela il se dirigea vers la voiture ; Charles lui ouvrit le coffre et John en sortit la valise en question, qu'il porta ensuite jusqu'à l'entrée. Puis il pénétra dans le manoir à la suite des autres protagonistes.
Alfred mena les convives jusqu'à l'étage, Bruce fermant la marche tout en gardant un regard suspicieux sur leurs invités. Le majordome soupira intérieurement. Et dire que, juste avant leur arrivée, il avait demandé à son jeune maître de ne pas oublier d'essayer d'être aimable... Ils allaient vraiment devoir poser des bases pour essayer de créer une bonne entente, pensa-t-il. En espérant que cela se fasse au plus vite.
Une fois arrivés dans l'aile Sud, John posa sa valise et s'extasia devant ses nouveaux appartements. Charles et la docteure Williams approuvèrent la beauté des lieux et restèrent encore un peu pour discuter.
Puis, au bout d'un certain temps, la psychiatre s'adressa à John.
« Je crois qu'il est temps pour nous de partir. Avant ça, avez-vous besoin de quelque chose John ?
- Non, je crois que c'est bon, répondit le jeune homme souriant.
- Bien. Et vous messieurs Wayne, Pennyworth ? Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire pour vous ?
- Il ne me semble pas » répondit Alfred en consultant Bruce du regard.
La psychiatre hocha la tête puis fouilla dans la petite mallette qu'elle avait à la main. Elle tendit un papier à chacun des protagonistes.
« L'emploi du temps de John, leur précisa-t-elle. Vous en avez un exemplaire chacun. »
Alfred la remercia alors qu'elle remettait son manteau.
« Tout est bon donc ? s'assura-t-elle une dernière fois.
- Parfaitement, répondit le majordome. Vous pouvez partir l'esprit tranquille. »
Alfred se fit néanmoins la réflexion, tout en regardant John et Bruce, que sa tranquillité à lui risquait probablement d'être mise à rude épreuve pour les prochains temps à venir.
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Voilà, cette histoire est, pour le moment, à jour ! Il me reste bien évidemment moult événements à écrire (et parallèlement moult fictions à continuer..), j'espère qu'en attendant ceux-ci auront éveillé votre intérêt.
A bientôt pour de prochaines aventuuûres !
