« Qui veut une saucisse ?! » s'exclama Micro-Ice en brandissant la précieuse denrée piquée au bout de sa fourchette.
Deux semaines après son installation impromptue, Artegor avait soumis l'idée d'organiser un barbecue en guise de crémaillère. En vérité, Aarch n'avait pas eu son mot à dire. Il ne voulait pas vraiment avoir à subir les excuses et les regards désolés des autres. Mais Artegor était une vraie tête de mule et l'événement s'était organisé malgré les protestations du locataire.
Le jour venu, Aarch s'étonna d'éprouver une grande joie en retrouvant les anciens Snow Kids. Depuis la dissolution de l'équipe trois fois victorieuse de la Cup, chacun avait laissé le vent guider ses pas. C'était enfin l'occasion idéale pour se revoir, passer du temps précieux ensemble et surtout oublier un peu les tourments de la vie quotidienne. Même les pirates avaient fait le déplacement : Artie, Sonny, Corso, ils étaient tous là… ainsi que D'Jok et Micro-Ice qui les avaient rejoint peu après la Cup. Ils aspiraient à vivre de nouvelles aventures, se ressourcer et à envisager leur avenir. C'est ainsi que Micro-Ice avait enfin trouvé l'amour, le vrai : avec Artie. Il songeait alors à rester auprès des pirates, lui qui avait toujours eu une certaine appétence pour la vie de bohème dont jouissaient ces derniers. D'Jok, qui servait une bière fraîche à son père, avait décidé de rattraper pleinement le temps perdu avec ce dernier avant de trouver un nouveau sens à sa vie. Le jeune homme était plein de ressources mais il avait toujours eu besoin d'une figure bienveillante pour le guider, eusse été celle de Maya, d'Aarch ou bien de son père avec lequel il n'avait jamais été aussi proche. Pourtant, les deux caïds n'étaient pas les seuls à avoir arrêté le football : Mark se consacrait aux soins de Nina-8, amnésique depuis l'incident de la dernière Cup, et commençait à envisager un terme définitif aux compétitions, à la célébrité et aux contrats.
Un plateau de feuilletés cuits au four passait entre les convives, un délicat fumet s'en échappait, signe des talents de cuisinier d'Artegor. Thran en avala un goulûment, lui aussi s'était totalement détourné de sa carrière afin d'ouvrir son petit commerce de robotique, accompagné de sa chère et tendre. Il souhaitait fonder une famille à ses côtés.
Quand à ceux qui avaient persévéré dans la voie du Galactik football, ils étaient également de la partie. Lun-Zia et Yuki répondaient présentes, elles papotaient près du buffet avec Sonny et Corso. Ahito, comme à son habitude, piquait un somme sur la terrasse, il avait accepté de devenir le gardien de l'équipe All Stars. Accessoirement, on l'avait récemment convié au Cercle des Fluides pour qu'il y représente Akillian à la place de Dame Simbai, partie en pélerinage sur Corsacroria 12. Sinedd et Mei, encore ensemble, vivaient en tant que « couple star ». Attaquants des Étoiles d'Akillian, la nouvelle équipe planétaire remplaçant les Snow Kids, ils menaient une vie rythmée par l'amour et le succès sur le Génèse. Rocket et Tia, eux, entamaient leur vie de famille : Tia était enceinte de cinq mois, son petit ventre de plus en plus rond l'avait poussé à interrompre temporairement sa carrière de capitaine chez les Étoiles d'Akillian, équipe que Rocket entraînait. Un avenir radieux semblait leur être promis. Le même avenir radieux qui semblait attendre tous les jeunes couples, Aarch connaissait bien ce sentiment.
L'ancien coach des Snow Kids savourait cet instant de bonheur avec eux : ils représentaient tout ce dont Aarch était le plus fier. Néanmoins, il s'en voulait. Il avait la désagréable impression d'avoir manquer quelque chose ces trois dernières années, d'être devenu comme un fantôme aux yeux de ces jeunes gens et ce sentiment le rongeait. Artegor, lui, semblait tout connaître des changements survenus dans leurs vies respectives. Aarch pouvait le voir discuter avec Tia dans la cuisine : ces deux-là avaient toujours été très proches. Artegor s'enquérait de la grossesse de la jeune femme et lui donnait des conseils. On dirait une mère poule…
Cette fameuse mère poule, Aarch avait tout fait pour l'éviter. Il avait passé la journée à tenter de s'éloigner d'elle, à fuir son regard, à empêcher toute nouvelle humiliation publique de sa part. Étrangement, cela l'avait amené à l'observer, à étudier, à analyser ses moindres faits et gestes, au cours de la crémaillère. Ce couillon n'a pas arrêté de me polluer l'esprit !
Le soleil se couchait sur l'horizon artificiel du Génèse. Tous étaient rentrés chez eux, et le calme était revenu dans l'appartement. Aarch avait la tête qui tournait. Il avait bu, peut-être un peu trop. Il sentit la main d'Artegor se poser sur son épaule.
« Ça ne va pas Aarch ? demanda-t-il, un soupçon d'inquiétude dans sa voix.
- Si, bien sûr ! répondit-il férocement, repoussant brusquement sa main d'un mouvement de bras.
- Si tu veux mon avis, je dirais que tu es pompette. » lâcha Ategor, taquin.
Soudainement, Aarch saisit Artegor par les épaules, le regarda droit dans les yeux, et déclara d'une voix grave et solennelle, l'haleine emplie de bière :
« Artegor, ce que j'aime chez toi, c'est ta sociabilité sans-gêne ! Tu ne finiras jamais seul et je sais, qu'au fond, on peut compter sur toi !
- C'est bien ce que je me disais : tu es complètement ivre. » soupira Artegor.
Il avait fait asseoir Aarch sur la petite chaise de la cuisine et lui préparait une tasse de thé qu'il allait lui servir avec des cookies aux canneberges. Après être resté longtemps immobile, le regarde vide et sans avoir prononcé un mot, Aarch se leva précipitamment et lui dit à demi-mot, en étouffant des sanglots :
« Ce que je veux dire Artegor, c'est que chuis content que tu sois là… je me sentais si seul,… Tu m'as à nouveau ouvert au monde, il n'y a pas que Asha et Adin dans ma vie… Je le comprends maintenant, toi et les Snow Kids êtes là pour moi... » Il avait déversé tout cela en réprimant des reniflements.
Artegor l'avait écouté, silencieux, stoïque. Il lui servit la tasse de thé, regarda Aarch souffler sur l'eau trop chaude, puis commencer à la boire tranquillement, comme s'il s'était de nouveau apaisé. Après quoi il murmura, bien trop bas pour que Aarch puisse l'entendre :
« De rien. »
