Le café était froid. C'était pas normal. D'habitude, Artegor le réchauffait avant qu'il ne se lève. Comment cela se faisait-il ? Artegor ne dormait jamais au-delà de dix heures. Alors qu'Aarch s'apprêtait à réchauffer sa boisson en grognant, il aperçut Artegor qui sortait de son antre encore à moitié endormi : en pyjama, mal rasé et décoiffé. Et voir Artegor décoiffé, c'était une véritable expérience ! L'espèce de soleil noir qu'il arborait fièrement chaque jour ressemblait désormais à une pluie de désespoir capillaire. Le teint crayeux, les yeux dans le vague sans ses fidèles lunettes de soleil qui les dissimulaient, il ressemblait à un cadavre fraîchement déterré.

« -Eh, tu sais ce que se disent deux fossoyeurs anglais qui se rencontrent ? lança Aarch.

Artegor, le regard blasé et visiblement prêt à retourner enlacer Morphée, ne sut que répondre et inclina légèrement la tête sur le côté, l'air dubitatif.

- Good « mourning » ! lâcha Aarch avant de s'esclaffer.

Mais Artegor ne broncha pas, sans doute n'avait-il pas compris la subtilité anglophone de cette blague ou bien était-il trop épuisé pour seulement y réfléchir.

-Bon… Plus sérieusement, qu'est-ce qui t'arrive ? On dirait un mort-vivant en quête de quelques cerveaux à croquer… s'enquit Aarch.

-Je me suis simplement couché tard : on m'a rappelé pour ma demande d'appartement et il m'a fallu transmettre quelques documents administratifs assommants… »

Mais Aarch n'était pas dupe. A vrai dire, l'état d'Artegor lui rappelait curieusement cette fois où il s'était affalé sur le sol dur et froid des vestiaires du Genèse après un match particulièrement intense contre les Lightnings. A ce moment, Artegor avait eu une crise hallucinatoire. Aarch savait qu' Artegor était de santé fragile et souffrait d'une maladie chronique qui lui demandait un lourd traitement médical et un suivi particulier de sa santé chancelante. Aarch savait également qu' Artegor avait récemment allégé son traitement, sa carrière longue et exténuante de footballeur s'étant achevée. Cela ne faisait aucun doute : Artegor était malade et il essayait de le cacher.

« Très bien Artegor, tu vas tout de suite allé te coucher ! » déclara Aarch, sur ces mots, il saisit Artegor par la taille puis soutînt d'une main son dos et le creux de ses jambes d'une autre alors qu'il l'emmenait jusqu'à sa chambre. Les protestations d' Artegor étaient vaines, il finissait par se laisser porté sans résistance, étouffant ses plaintes. Une fois arrivés dans la chambre, Aarch jeta le corps semi-inerte d' Artegor sur le lit et entreprit de le border. Il jeta un regard inquiet sur le corps de son ami avant de quitter le pièce, il n'allait pas le laisser gérer seul sa maladie !

Cela faisait deux semaines qu'Artegor luttait contre la maladie, elle s'était empirée : il était toujours aussi fatigué, victime de vomissements fréquents et d'une perte d'appétit considérable. Il lui arrivait même d'avoir des hallucinations auditives et visuelles. La dernière et seule crise d'Artegor qu'Aarch avait connu avait duré environ trois semaines. Aarch savait que son ami s'en tirerait, cependant il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter face aux hallucinations qui semblaient le ronger. Lorsqu'ils avaient vingts ans, le jour où son ami était tombé dans les vestiaires, il avait précipitamment saisi Aarch par le col et l'avait plaqué contre le mur. Aarch n'avait su que faire à cet instant, pris entre le réflexe de se défendre et le refus de blesser son ami. Artegor, les yeux vitreux, l'avait alors longuement regardé. Il s'était rapproché de plus en plus près, tandis qu'Aarch avait retenu son souffle : leurs lèvres étaient à quelques centimètres l'une de l'autre, la longueur d'une langue.

« -Je sais que ça n'a aucun sens mais… je ne me sens pas très bien. L'entraînement, ce jeu de jambes, tous ces centimètres, ça m'a épuisé. Je dirais même plus : ça m'émoustille, tu m'émoustilles. T'as pas intérêt à m'abandonner, tu sais ! J'aime bien le foot et les canneberges et… je… Je… » avait déliré Artegor avant de perdre connaissance.

Vingt-trois ans plus tard, Aarch n'avait toujours pas élucidé ce mystère : qu'est-ce qu'Artegor avait voulu dire ? Il espérait pouvoir résoudre ce mystère en restant près de lui.

Une nuit, les cris déchirants d'Artegor réveillèrent Aarch. C'étaient des appels à l'aide, Artegor mandait la présence d'Aarch. Encore à moitié endormi, Aarch se précipita vers la pièce d'où émanait les cris. Il ouvrit la porte violemment et le spectacle d'Artegor se tordant de douleur lui fit mal au cœur. Il glissa jusqu'au chevet de son ami, et lui prit la main. La seule phrase compréhensible au milieu de tous ces hurlements lui semblait étrangement familière. Il répétait sans cesse les cinq même mots. « Ne me trahis pas Aarch ! ». Un sentiment de déjà-vu envahit l'esprit de Aarch tandis qu'il essayait tant bien que mal de le rassurer. Mais cette fois-ci, ce n'était pas Aarch la victime, et le Smog le responsable. Jamais Aarch n'aurait imaginé se retrouver dans cette même situation, si douloureuse dans sa mémoire. Sa présence semblait calmer Artegor, dont les convulsions violentes s'arrêtèrent dès qu'Aarch eut posé sa main dans la sienne et murmuré :

« Je suis là »