Le cœur d'Aarch cessa de battre lorsqu'Asha franchit le perron de la porte d'entrée. Il avait tellement appréhendé son arrivée, jusqu'à s'en ronger les sangs, qu'il crut encore rêvé quand il entendit la petite voix fluette de sa fille. La voir se ruer vers lui les bras grands ouverts, un adorable sourire aux lèvres, les yeux émerveillés par les joies de l'enfance et les genoux écorchés suite à ces nombreuses aventures, tout cela enveloppa Aarch d'un doux sentiment de bonheur. Son affection pour la petite Asha, sa fille à lui, était décuplée par ces retrouvailles tant attendues depuis plus d'une année. Il ne savait que faire, ni à quoi prêter le plus d'attention : à quel point elle avait grandi ? Sa jolie coiffure ? Ses nouveaux jouets ?
Alors qu'Asha commençait déjà à lui raconter ce qu'elle avait fait cette semaine à la maternelle comme s'ils ne s'étaient jamais séparés, Aarch ne put résister à l'envie de la câliner. Il la prit dans ses bras blottissant sa joue dans les cheveux châtains clairs de la petite. Elle sentait la fraise, sûrement le shampooing que lui achetait Adim. Il voulait qu'ils restent ainsi pour l'éternité et que personne ne tente plus jamais de les éloigner. Seulement Asha était encore petite et fougueuse, elle ne l'entendait pas de cette oreille et Aarch se devait d'abord de l'écouter pour la rendre heureuse :
« Papa, tu m'étouffes… T'as bientôt fini ? hissa péniblement la petite.
-Ah oui, bien sûr, pardon. »
Artegor fit seulement passer sa tête dans le couloir d'entrée alors qu'il se tenait dans la cuisine, il hasarda, soucieux de ne pas déranger le petit instant magique entre Aarch et sa fille :
« Est-ce qu'une jeune demoiselle aurait une petite faim par ici ? »
Asha détala en direction de la cuisine comme un prédateur à la poursuite de sa proie, l'odeur alléchante des muffins aux pommes d'Artegor semblait avoir réveillé ses instincts les plus sauvages. Aarch sourit : Asha avait beau être sa fille, la plus unique des enfants à ses yeux, il fallait se résoudre à l'idée qu'elle adorait les sucreries comme tous les enfants… et que cela conférait un sacré avantage à Artegor dans le cœur des gamins ! Aarch en aurait presque été jaloux si Artegor n'avait pas préalablement juré qu'il ne s'immiscerait pas entre Aarch et sa fille. De plus, il avait appris à faire confiance à son assistant.
Pendant ce temps, la fillette gambadait dans tout l'appartement, trottinant et sautant et Artegor, lui, sortait les petits gâteaux du four. La journée s'annonçait mouvementée.
Asha avait dessiné et fait de la pâte à sel avec Artegor en début d'après-midi. Selon l'ami d'Aarch, la petite avait une sensibilité artistique remarquable qu'il allait falloir pleinement éveiller. Une fois de plus, Artegor avait mis à l'œuvre ses fins talents d'observateur pour correctement s'occuper des autres. Aarch se demandait s'il aurait pu gérer Asha tout seul sans la précieuse aide d'Artegor.
Aarch et Asha avaient décidé d'aller se promener dans le parc du Genèse avant l'heure du goûter, alors qu'ils mettaient tout deux leurs chaussures, Aarch envisagea de proposer à Artegor de les rejoindre. Finalement, il se ravisa, il n'allait tout de même pas mêler Artegor à l'enfer qu'était sa vie de famille !
« Moi, j'aime Argor tout plein ! déclara fièrement Asha qui tenait la main de son père lors de leur promenade, Maman dit qu'il a vu quand j'étais bébé… c'est pour ça qu'il sait ce que j'aime, tu crois ? »
Les paroles d'Asha avait pris Aarch au dépourvu, il ne se doutait pas qu'Artegor bénéficierait d'une popularité aussi rapide auprès de sa fille. Au delà de l'appellation « Argor » qui l'amusait beaucoup, Aarch fut très heureux d'apprendre qu'Asha appréciait le colocataire de son père. Cela l'encouragerait sûrement à revenir fréquemment. De plus, le savoir-faire d'Artegor avec les enfants rassurait Aarch : rien de mal ni d'ennuyeux n'arriverait à Asha !
C'est en sautant à cloche-pieds qu'Asha continua son énumération des mérites d'Artegor :
« Il fait des gâteaux trop bons, pas comme Maman. Il est rigolo et il m'aide à faire des jolis dessins, en plus ! »
Aarch ne ressentait plus une once de jalousie, seulement du soulagement. Il commençait à se demander s'il n'était pas heureux qu'Asha aime Artegor pour une autre raison que celles auxquelles il avait déjà pensé. Peut-être le consentement d'Asha représentait-il une forme de confirmation qu'il avait cherché depuis longtemps, confirmation sur sa situation avec Artegor, sur ses doutes et aussi ses certitudes ?
Ce qui était sûr c'est que quelque chose avait désormais changé en Aarch. Il se sentait ôté d'un poids considérable, plus confiant, prêt à tenter l'impossible.
