Il y avait comme un point d'ombre posté à la porte d'entrée de l'appartement. Quelque chose d'inhabituel. Aarch avait observé cet objet non-identifié dès l'instant où il s'était introduit dans son champ de vision. C'est dans ces moments qu'il aurait aimé être un Technodroïd, cela lui aurait permis de zoomer et d'avoir le cœur net sur cette étrange forme que ses yeux akilliens ne cessaient de scruter. Il aurait vraiment voulu savoir instantanément s'il s'agissait du plombier ou de la voisine du dessous qui venait lui proposer d'adopter des chatons. Il serra un peu plus la main d'Asha.
Personne n'avait intérêt à gâcher le goûter de la petite !
L'œil akillien était définitivement plein de surprises. Qui eut crût qu'un simple point noir pouvait révéler, une fois qu'on s'en rapprochait, une chevelure carmine coiffée en carré plongeant, mise en valeur par un élégant tailleur noir, sublimée par un iris olive pétillant ?
Adim.
Ça, c'était une sacrée surprise ! Aarch déglutit l'instant où son regard croisa celui de son ex-femme. Que pouvait-elle bien faire là ? Venait-elle lui arracher Asha alors qu'il venait de la retrouver ? Alors qu' Aarch cherchait désespérément une réponse à ses questions dans le fond verdoyant des yeux de la mère d' Asha, il sentit l'adorable gamine lui lâcher la main pour frotter frénétiquement les siennes contre le tissu de sa petite robe : il devait avoir les mains moites. A vrai dire, ses sens étaient engourdis, surtout sa vision qui était paralysée, scellée sur Adim, sur celle qui avait complètement disparu de sa vie depuis de nombreux mois.
Aarch ne s'était même pas aperçu qu' Asha avait quitté ses côtés avant de la voir sauter dans les bras de sa mère. Alors que la petite commençait à raconter sa journée, inconsciente du malaise ambiant, Adim lui implora de se taire :
« Pardon, je dois parler avec Papa. Tu me raconteras tout après. D'accord, ma puce ? »
Asha acquiesça. Elle reposa l'enfant au sol, celle-ci s'en alla en trottinant vers l'appartement. Aarch et Adim restèrent dans le couloir. Aarch n'avait jamais remarqué à quel point un silence pouvait peser. Ce silence insoutenable, Adim le brisa comme on éclate une bulle de savon. Si elle avait eu sa pince dans les cheveux, elle aurait pu l'éclater avec. Mais le silence n'était pas une bulle de savon. Son éclatement laissa échapper un bruit, la voix d'Adim :
« Asha a l'air heureuse.
- Oui.
- Elle a dû beaucoup s'amuser cet après-midi.
- En effet…
- Je dois t'avouer que je ne t'aurais jamais cru capable de la divertir à ce point en une seule journée…
- Que veux-tu ? Je peux être assez surprenant quand je le veux. »
Il avait lâché ça sans trop réfléchir. Il n'était pas en train de parler à Artegor, là. Le sarcasme n'était pas approprié à Adim, cela ne l'avait jamais été. Il devait faire un peu plus attention.
Adim continua de le dévisager, les yeux exorbités. Elle finit par sourire.
« Tu as changé, Aarch... » déclara-t-elle chaleureusement.
Puis, elle se dirigea vers la rambarde du couloir pour s'accouder sur les barres métalliques et jeta son regard dans le vide, savourant les tièdes caresses de la brise post-méridienne. D'un délicat signe de la main, elle invita Aarch à se tenir à côté d'elle pour la suite de leur discussion.
Aarch s'exécuta. Alors, Adim reprit, toujours les yeux dans le vide :
« Je suis contente que tu aies changé. J'attendais que tu changes, en fait. Je me disais qu'en m'éloignant avec Asha, tu serais plus à même de changer.
- Attends, qu'est-ce que tu veux dire ?
- Que la raison pour laquelle je t'avais quitté, c'était afin que tu apprennes à être un meilleur père. Je voulais juste que tu mesures l'importance de notre famille et que cela t'amène à nous accorder plus de ton temps.
- Quoi ? Mais alors… »
Aarch n'aimait pas la direction que la conversation paraissait prendre. A vrai dire, il s'était attendu à tout, sauf à ça. Cela sentait le roussi, l'imprévu, la nécessité d'improviser.
« Maintenant que je vois que tu as changé, je veux revenir auprès de toi, Aarch. Je suis prête. »
Patatras… et voilà ! L'imprévu. Le plus imprévu de tous les imprévus. Il était pris au piège, il allait devoir faire un choix très rapidement. Adim n'allait pas rester plantée là pendant qu'il cogitait. Elle non plus n'était pas une Technodroid, elle ne pouvait pas se mettre en veille alors qu' Aarch analysait les données. Il allait devoir prendre une décision spontanée. Lui, qui était coach depuis plusieurs années. Lui, qui était habitué à élaborer des stratégies, à observer et prévoir les mouvements de l'adversaire. Lui, qui avait oublié ce qu'était le feu de l'action sur le terrain, l'improvisation lorsqu'on a enfin le ballon aux pieds. Il allait se comporter comme un joueur à nouveau, pas un entraîneur.
La balle était dans son camp. Il prit une grande inspiration, croisa le regard plongé dans l'expectative d'Adim et déclara :
« Merci de m'avoir tout expliqué. Les choses me paraissent plus claires désormais. Mais, j'ai passé l'éponge. Quand on s'est quitté, c'était pour de bon. Je veux continuer à voir et à élever Asha… mais pas comme avant. J'ai une nouvelle vie et je veux continuer à m'épanouir. »
Elle l'avait écouté tout du long en hochant la tête, sans l'interrompre. Et Aarch, lui, avait parfaitement réussi son improvisation, il avait tout déclamé de sa voix la plus calme et posée.
Adim gloussa et lui lança un regard complice en relevant la tête :
« Tu as vraiment changé... »
But ?
Adim était partie après avoir câliné Asha. Elle ne la récupérerait qu'à la fin du week-end. Aarch n'arrivait toujours pas à croire ce qui s'était passé. Encore plus surpris que lui, Artegor s'assit sur le sofa, aux côtés de son colocataire.
« J'n'arrive pas à croire que tu l'aies laissée partir, Aarch… commença Artegor d'une voix sereine.
- Oh, tu sais… J'ai appris à vivre sans elle. J'en viens même à me demander si je l'ai jamais aimée. répondit Aarch tout aussi tranquillement.
- Attends… Là, j'avoue que je ne te suis pas bien… Bon, de toute façon je ne t'ai jamais beaucoup compris, mais là tout de même : c'est d'Adim qu'on parle ! Tu n'as toujours eu d'yeux que pour elle, tu ne m'as toujours chanté que ses louanges à elle, ou celles des jeux de jambes de D'Jok mais, là, c'est autre chose.
- Ce que tu peux parler, toi… soupira le père d'Asha. T'as vraiment aucune idée ? Je te croyais plus futé que ça, mon cher. »
Artegor se mit à rougir.
« Mais je croyais… commença Artegor en balbutiant.
- Qu'Adim était ma moitié ? J'le pensais aussi… Puis, au final, je ne l'ai pas suivie.
- Et pourquoi ?… demanda Artegor qui connaissait déjà la réponse, à en juger par sa voix tressaillante. Dis-moi, Aarch…
- Je devais être en train d'essayer de moins penser à toi. »
Artegor se raidit. Aarch aussi. Il n'entendait que les piaillements étouffés d'Asha qui jouait à la poupée dans la pièce d'à côté, et la respiration saccadée d' Artegor maquillée en souffle apaisé. Le cœur d' Aarch était lancé au triple galop, il retentissait jusque dans les tympans de l'entraîneur des Galactik Kids.
Sans savoir que faire. Au risque de brusquer l'autre. Sans vouloir gâcher l'instant, ils restèrent à se dévorer du regard. Rassasié, Aarch n'y tînt plus : il lui fallait saisir cette occasion. Artegor lui accordait un penalty, il n'avait plus qu'à marquer.
Il déposa délicatement ses paumes sur les joues d' Artegor. Celui-ci avait la peau froide, néanmoins Aarch dépistait une légère trace de chaleur… sûrement l'excitation. Il n'était même plus rebuté par son propre reflet dans les lunettes d' Artegor, il y était trop habitué. Aarch ne demandait plus qu'à se confondre dans cet obscur éclat, dernier rempart avant les fenêtres de l'âme d' Artegor. Il voulait connaître ce nouveau chemin vers lui.
Il l'embrassa. Simplement. Pour que leurs lèvres ne fassent qu'une. Juste une fois. Pour essayer. Pour espérer réessayer. Tout dépendait d' Artegor. Artegor qui était devenu plus écarlate encore que le crépuscule de l'autre côté de la fenêtre. Ce dernier se racla la gorge et remit machinalement sa veste en place, Aarch s'installa doucement sur le bord du sofa.
Silence.
Aarch ne pouvait rien dire ou faire, muselé par les mots. Les brusques, les audacieux, les doux, les spontanés, les réfléchis, les mièvres. Où trouver les plus éloquents ? Où étaient-ils cachés : peut-être dans sa poitrine affolée, sa respiration saccadée, son dos perlé de sueur, ses joues vermeilles ?
Le silence continuait de régner, étouffant. Et les éléments se déchaînaient dans le petit salon de l'appartement, le climat se déréglait. Les secondes s'embourbaient dans l'attente, jusqu'à en geler le temps, tandis qu'un cyclone faisait rage au plus profond d' Aarch. Il ne fallait qu'un seul geste, qu'une seule réaction d' Artegor pour mettre un terme à cette tempête d'incertitude.
A moins qu'il n'y soit allé trop fort ? trop vite ? Peut-être avait-il mal interprété les signes ? Artegor l'aimait-il seulement comme il le pensait ? Et lui, était-il seulement assez clair ?
Artegor les délivra du silence :
« Je vois. »
Tout s'apaisa.
Artegor s'étira. Toujours assis sur le sofa, il lâcha un profond soupir. Il fit glisser ses doigts du haut de son crâne jusqu' aux pointes de sa chevelure d'ébène, déjà parfaitement en ordre, puis laissa ses deux mains cramponner fermement sa nuque.
La tête levée vers le plafond, immobile, il gardait les bras pliés, les coudes à la hauteur du cou. Puis, il tourna lentement son regard pour croiser celui d' Aarch. Les joues creusées de l'ancien colocataire impromptu arboraient pour la première fois des nuances de fraise, elles exaltaient son teint laiteux et quelques larmes apportaient la touche finale à ce portrait.
« P'tit con… t'en as mis du temps ! » persifla-t-il, rayonnant.
