Jour 2. 8 juillet ? – Heure inconnue

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Elsa doit avouer qu'elle n'a jamais été sportive. Cela étonne souvent les gens car elle a, disent-ils, « une figure svelte et tonique », rien à voir avec une figure maigre et dégingandée. Non vraiment, personne ne penserait que courir 5 minutes la rend haletante. Tout ça pour dire que cette marche forcée, fuyant zombies comme militaires, la pousse au bord de ses limites.

La confrontation avec Hans a cependant permis à Alice de réagir de nouveau – de revenir à la vie, aurait dit Elsa, si la situation actuelle ne donnait pas à cette expression, l'impression d'un mauvais jeu de mots. Alice, donc, marche enfin par elle-même et ne prends plus appuie sur Elsa, qui continue cependant à crouler sous le sac et les armes qu'elle a cru bon de voler. Ses épaules et son dos sont douloureux, ses pieds la fond affreusement souffrir et tout son corps lui demande une pause : eau, nourriture, sommeil.

Depuis longtemps, il n'y a plus d'autres bruits que les leurs et ceux normaux d'une forêt. Elsa en tout cas n'en perçoit pas d'autres. Mais dans son état de fatigue, elle suppose qu'elle n'est pas la meilleure personne pour juger. Peu importe cependant, elle ne peut plus avancer, elle est beaucoup trop fatiguée, beaucoup trop éreintée physiquement pour continuer.

« Alice, appelle-telle. »

Sa voix est rauque comme si elle n'avait pas parlé depuis des semaines, mais c'est bel et bien le fait que sa gorge râpe comme du papier de verre. Alice néanmoins ne l'entend pas, elle continue obstinément d'avancer. Elsa se laisse tomber au sol, le souffle court. Incapable de l'appeler à nouveau, elle tâtonne au sol à la recherche de quelque chose, n'importe quoi. Sa main se referme sur un petit caillou qu'elle lance sur Alice. Elle est évidemment aussi mauvaise à lancer un objet qu'à courir ou marcher. Cela attire tout de même l'attention de son amie qui se tourne finalement vers elle.

« Qu'est-ce que tu fais ? Ils doivent être derrière nous ! On ne peut pas s'arrêter.

-Je ne peux pas continuer. J'ai besoin d'une pause.

-Non. »

Elsa voit facilement la peur qui habite son regard. Elle ne peut pas comprendre ce qu'elle ressent. Bien sûr qu'elle ne peut pas comprendre, elle a réussi à échapper au sort qui a été celui d'Alice. Réussir à dépouiller Hans, un soldat formé, la rend un tantinet fière d'elle, même si elle craint ce qui leur arrivera en cas d'une nouvelle rencontre. Avoir pu frapper Hans lui a cependant apporté un sentiment de revanche, a apaisé une partie de sa culpabilité de ne pas avoir pu sauver Alice de son viol.

Mais cela ne lui permet pas de comprendre ce que ressent Alice et si elle aimerait faire tout ce qui est en son pouvoir pour la rassurer, Elsa ne peut tout simplement pu continuer. Elle préfère donc rester par terre et ramène le sac devant elle. Elle attrape rapidement l'une des gourdes et la vide de moitié. Dieu elle en avait besoin. Elle la tend finalement à Alice qui, hésitante, finit par l'attraper et la vide.

« Merci. »

Alice regarde tout autour d'elle et s'assoie sans grande conviction. Elsa lui tend quelques barres de céréales miraculeusement trouvées au fond du sac. Les rations de combat, elle préfère les garder pour plus tard. Elles les grignotent en silence. Puis alors qu'Alice semble ne plus pouvoir tenir en place, Elsa se défait de ses ballerines pour enfiler une paire de chaussette trop grande mais propre trouver dans le sac militaire et lasser les rangers volées à Hans. Elle ignore si elle ne regretta pas ce choix aux ballerines. Les rangers sont un peu trop grandes mais elle pense que cela ira. Elle l'espère du moins. Elle ne se voit pas clopiner dans la nature à cause de cloques et de pieds en sang dû à une chaussure de mauvaises tailles. Elle voudrait éviter une épitaphe aussi stupide que « dévorée par un zombie à cause de chaussures trop grandes ».

« Il faut y aller, rappelle Alice en la tirant brutalement de ses réflexions. »

Elsa lui sourit contrite avant de se relever faire quelque pas pour s'assurer qu'elle peut au moins se déplacer avec sans que son pied ne soit douloureux. Tout semble bien de ce côté-là. Puis elle regarde le sac et se sent coupable de devoir demander à Alice de porter une partie de leurs affaires après ce qu'elle a vécu… mais Elsa se sent incapable de poursuivre avec le barda.

« Peut-on… partager les charges ? »

Elle indique le sac et l'arme. Le regard surpris puis coupable d'Alice lui indique qu'elle n'a pas songé un seul instant à ce qu'elle a transporté tout ce temps.

« Bien sûr, s'exclame-t-elle. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit avant ? »

Après délibération, Alice décide de porter le sac et le glock et de laisser à Elsa le fusil automatique et un couteau. Car si l'arme pèse beaucoup plus lourd que les films le laisse à penser, elle reste toujours plus légère que le sac.

« Je ne suis pas sûre de savoir m'en servir, avoue finalement Elsa alors qu'Alice règle les sangles du sac. »

Euphémisme pour dire qu'elle n'a pas la moindre fichue idée de son utilisation. Ok, pointer l'arme vers l'ennemi et appuyer sur la gâchette, l'idée générale est acquise mais y-a-il une sécurité ? Si oui comment l'enlève-t-on et surtout comment la met-on ? Elle n'a pas de désir particulier pour se tirer dans le pied.

« Parce que tu penses que je sais m'en servir moi ? »

Elsa a un petit rire avant de se redresser et de glisser la sangle de son arme sur son épaule.

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La nuit est tombée depuis un moment et elles n'y voient que grâce à une frondaison particulièrement éparse et un ciel dégagé qu'une lune pleine et ronde éclaire copieusement. Enfin autant qu'une lune puisse éclairer une nuit.

« Une idée de où nous sommes ? demande Alice en trébuchant sur une racine.

-Pas la moindre, grimace Elsa. Dès qu'on trouvera un chemin, on le suivra jusqu'à une route. A partir de là, les panneaux d'indications devraient m'aider à nous diriger.

-Tu penses que ta famille est chez toi ? »

Elsa hausse les épaules.

« Je l'ignore mais j'espère les y trouver. »

A part continuer de marcher malgré leur fatigue et essayer de ne pas s'étaler dans les broussailles, il n'y a pas grand-chose à dire. La forêt est calme et si elles s'y sont profondément enfoncées comme le songe Elsa, elle doute de tomber sur des goules.

« Si on trouve une voiture, commence-t-elle.

-Non Elsa, je ne saurais pas la démarrer, l'interrompt Alice. De la même manière que pour ton arme à feu, je ne pense pas qu'on sache quel fil connecté pour démarrer.

-Tout semble si facile dans les films, se plaint Elsa qui ressent le besoin de parler. »

Elle songe qu'à présent les silences –et les grognements de goules- l'effraieront.

« Sauf que nous ne sommes pas dans un film ! grince Alice. Dans un cauchemar, un foutu cauchemar dont on n'arrive pas à sortir ! »

Elsa n'ose pas ajouter autre chose face à l'irritation de son amie, après tout le cauchemar d'Alice est bien pire que le sien.

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Quand pour la deuxième fois, Elsa appelle à un arrêt, Alice ne se fait pas prier. Elles sont toutes deux à bout de souffle. La fatigue a remporté le combat. Elles cherchent une zone plane et s'y allongent sans se soucier des branches et des cailloux qui leur laisseront une armada de bleus et de courbatures au matin. Les yeux d'Elsa se ferment tous seuls et l'idée qu'elles devraient mettre des tours de gardes en place s'efface avant qu'elle ne l'exprime. Le sommeil l'emporte sans plus de cérémonie.

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« Réveilles toi ! »

C'est comme un murmure indésirable. Elle agite vaguement la main convaincue de pouvoir le chasser avant de se rendre compte que cela ne vient pas de son rêve. Alice la secoue et quand Elsa s'apprête à lui demander ce qu'il se passe, sa main vient se plaquer contre ses lèvres la contraignant au silence. La panique, qui la saisit à l'idée que Hans l'ait trouvée, disparait quand elle reconnait le visage d'Alice. Elle n'est pas rassurée longtemps quand elle distingue dans la pénombre, le regard effrayé de son amie.

« Ecoute, chuchote-t-elle si doucement qu'elle peine à l'entendre. »

Elsa acquiesce néanmoins sans chercher à vocaliser une réponse car la main d'Alice plaquée contre sa bouche l'empêche toujours de parler. Et l'étouffe à moitié mais elle ne pense pas que ce soit le bon moment de le faire remarquer.

Elle tend donc l'oreille et finit par repérer du bruit. Branches cassées, cailloux qui roulent. Elsa ne se balade pas souvent en forêt -c'est le genre d'activité qu'aime Anna- mais Elsa sait… elle sait que ce n'est pas un bruit qu'on entend naturellement dans la forêt. Il y a quelqu'un et Elsa peut jurer que ce n'est pas un militaire. Un soldat chercherait à faire moins de bruit.

Alice voyant qu'Elsa est consciente du problème la libère. Elsa se redresse rapidement, récupère l'arme posée à côté d'elle et d'un commun accord s'éloigne du bruit et de celui qui le produit. Après quelques minutes, Elsa cependant s'arrête.

« Qu'est-ce que tu fais ? persifle Alice effrayée.

-Alice, je pense que tu songes à la même chose que moi.

-Bien sûr, c'est un zombie ! C'est pour ça qu'il faut qu'on parte.

-Le seul moment où nous en avons croisé était en bordure de la forêt. »

Alice se tait, comprenant ce que sous-entend Elsa.

« Tu penses qu'il vient d'une route ou d'une ville à proximité ?

-Oui.

-Et tu veux y aller ? Alors qu'on a la preuve que la ville ou quel que soit ce qui s'y trouve est contaminé.

-Alice… probablement toutes les grandes villes sont contaminées. Je veux retrouver ma famille et rester dans cette forêt ne me permettra pas de le faire.

-Mourir contaminée ne t'aidera pas non plus.

-Je préfère tenter ma chance dans la ville que de mourir de faim en voulant rester cachée dans la forêt. »

Elsa saisit l'arme en main et cherche à voir si elle y a une sécurité ou quelque chose du genre. Elle ne tenterait pas de tirer avant que la nécessité ne s'en fasse sentir. Elle ne veut pas avertir qui que ce soit de sa présence par un tir d'essai. D'un autre côté si au moment crucial, l'arme ne fonctionne pas, elle sera bien embêtée… Sauf qu'elle n'a aucune preuve que ce n'est pas une meute entière qui se promène dans la forêt. Hors de question de leur indiquer sa présence. Elle ne tentera sa chance qu'au moment fatidique !

Elsa revient donc sur ses pas, le cœur battant à tout rompre, contrôlant difficilement la panique qui menace de l'engloutir. Elle ne peut se cacher et fuir indéfiniment. Sa maison ne se trouve pas dans une ville gigantesque mais cela reste une ville et donc un lieu potentiellement empli de zombie. Si elle veut l'atteindre et survive, elle doit savoir évoluer malgré leur présence.

Ses mains sont moites contre la crosse de l'arme et elle a l'impression d'être incroyablement bruyante, mais elle sait que face à ceux vers quoi elle s'avance, elle est silencieuse. Quand elle les entend trop proche d'elle, Elsa se colle finalement à un tronc d'arbre et observe les alentours. Elle repère trois silhouettes qui traînent les pieds. Si ce n'était pour leur démarche saccadée et les tremblements soudains de leurs membres, Elsa ne saurait pas les distinguer. Dans les films, les zombies sont toujours décharnés, parcourus de blessures spectaculaires, mais pour ce qu'elle distingue des trois créatures qui déambulent dans la forêt, elles n'ont pas de marques particulières. Mais après tout que peut-elle bien voir dans tant d'obscurité ?

Elsa se glisse le long de l'arbre contre lequel elle se cache et à moitié plié, les mains toujours crispées sur l'arme, tente de les contourner. Quand elle s'arrête brutalement pour écouter s'il pourrait y avoir d'autres goules sur son chemin, elle trébuche en avant, percutée dans le dos. Elle ne peut s'empêcher de pousser un cri moitié de surprise moitié de peur auquel se succède à plusieurs mètres le râles de zombies ayant repéré leur dîner.

« Nom de dieu Elsa, lèves toi. »

Alice l'a suivi bien sûre et lui est simplement rentrée dedans lorsqu'elle s'est arrêtée. Elsa se laisse donc être remise debout et se met à courir aux côtés d'Alice, poursuivies par des goules étonnamment rapide. Elles courent comme des dératées, refusant de ralentir ou de jeter un coup d'œil derrière elles pour savoir où sont les trois individus qui les poursuivent. Dans leur précipitation, elles débouchent finalement sur une route avant même de s'en rendre compte. Ce n'est qu'alors qu'elles ralentissent épuisée.

Sur une route de béton sans fin ondulant à travers la forêt, l'aube se lève. Des couleurs fades prennent vie sur les tons de gris imposés la nuit. Zombies ou non, Elsa ne peut continuer longtemps à ce rythme. Elle se répète peut-être mais elle vient de piocher dans ses dernières forces.

« Au moins, on est pas tombé sur un amas de voitures emplis de zombies, commente Alice. »

Elsa sourit, amusée malgré tout qu'Alice ait eu la même idée qu'elle. La route en effet n'est agrémentée que d'une voiture sortie de la route un peu plus loin. Alice et Elsa s'en approchent avec précaution, à la fois curieuses et effrayées de ce qu'elles peuvent y découvrir. La voiture s'est encastrée dans un arbre. Deux portières sur le côté droit sont ouvertes, des traces de sang dessinent des arabesques tout autour. Alice s'arrête refusant d'avancer, mais une curiosité morbide pousse Elsa à continuer. La voiture est vide d'occupant exception faite d'un individu. Elsa se retourne, fait deux pas et tombent à genoux vomissant les maigres barres de céréales avalées plus tôt.

Ce qu'il reste dans cette voiture… c'est un siège auto. Le bébé y est toujours sanglé ou du moins ce qu'il en reste. Un amas de chair dévoré certainement par les autres occupants de la voiture. Elsa songe aux trois individus déambulant dans la forêt. Sont-ils ceux qui se sont nourris de cet enfant ? Si dans les séries, ce genre de vision ne l'émeut pas : la réalité, sa vue, son odeur, tout l'écœure. Elle échafaude inconsciemment ce qui a pu se produire. Le père conduit, perd le contrôle du véhicule ? Rencontre une goule ? Essaie tout simplement d'éviter un daim ? et s'encastre dans l'arbre. Sont-ils morts sur le coup ? Devient-on des zombies en mourant ou seulement en étant mordu ? Les questions s'amoncellent mais les seules choses sur lesquelles elle parvient à se reposer sont des films de série Z, des séries, des livres, des scénarios et des histoires partagées avec Alice. Rien de concret vraiment. C'était un univers qu'elle appréciait, qu'elle avait imaginé vivre histoire de rire mais qu'elle n'avait jamais attendu à devenir réelle. Elle veut revenir à sa petite vie ennuyante et monotone. A ses petits problèmes familiaux. Elle veut retrouver ses parents, Olaf et Anna.

Se forçant à se relever, elle se dirige à nouveau vers le véhicule.

« Qu'est-ce que tu fais ? balbutie Alice effarée.

-Tu sais, toutes ses histoires qu'on se racontait, ses plans qu'on faisait si ce genre de situation arrivait.

-Tout ça c'était pour rire, geint Alice.

-Plus maintenant. C'est peut être stupide mais je doute que ce soit inutile. La société ne fonctionne plus. Les militaires ont perdu en deux jours, une zone de quarantaine. Les guerres, la panique, les situations instables poussent au pillage, la flambée des prix, à encore plus de peur. Et si les fictions post-apocalyptique dont tant de gens rit peuvent apprendre une chose, c'est qu'il ne faut compter que sur soit, apprendre à se débrouiller, à trouver des vivres, des abris et peut-être tuer s'il le faut.

-Nous ne sommes pas des héroïnes de romans.

-Non, c'est vrai. Je n'ai rien d'une héroïne, clame Elsa en se tournant vers Alice. Je n'en ai pas le courage. Je laisserai probablement n'importe quel inconnu mourir sans une seconde pensée si cela me permet de survivre. Parce que c'est de ça qu'il est question : de survie. »

A ces mots, Elsa ouvrit le coffre de la voiture, prêt à chercher tout objet d'intérêt. Rien de tout cela ne servirait aux morts après tout.