Jour 3, 9 juillet – 08h51
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Un cahot soudain projette Anna contre la vitre. La voiture roule toujours et la rue si pleine de trous montre que ce 4x4 serait peu utile hors route. Anna se masse le front en jurant à voix basse. Pendant un instant elle songe que tout va bien. Elle est en voiture avec sa famille peut-être pour partir en vacances ou pour une sortie quelconque. Puis elle remarque que la forme svelte de sa sœur à l'odeur fraîche est remplacée par celle massive sentant la sueur de Kristoff. Et ce n'est pas sa mère qui conduit mais un jeune homme, à peine plus vieux qu'elle. L'espoir que tout n'ait été qu'un mauvais rêve se brise et Anna se recroqueville sur elle-même. Elle pleure, secouée par des sanglots tellement forts qu'elle réveille Olaf blotti contre elle.
« Chut Anna, balbutie-t-il. Ce n'était qu'un cauchemar. Tu veux que je te chante une berceuse. »
De sa petite voix bouffie de sommeil, Olaf se met à chanter la berceuse que leur mère leur murmurait au bord de leur lit. Olaf cependant ne se souvient plus de toutes les paroles et chantonne simplement. Les pleurs d'Anna redoublent quand elle comprend qu'Olaf n'apprendra jamais de leur mère la suite de la berceuse. Le petit garçon n'a toujours pas compris ce qu'il est advenu de leur mère. Et Elsa l'ignore.
Elsa… Anna sent sa respiration lui manquer. Une crise de panique comprend-t-elle alors même qu'elle cherche désespérément de l'air qu'elle ne parvient plus à respirer. Perdre sa mère est une chose mais Elsa… non elle ne peut l'imaginer avoir subi le même sort. Elle se revoit avec elle, blottie sous la couette alors qu'elle zappe sur la télévision cherchant un film qui les contenterait toutes deux. Parfois Olaf venait les rejoindre dans un pyjama une pièce orné de petits bonhommes de neige, Woody à la main. Dans ces cas-là, Elsa changeait de chaîne, qu'Olaf n'ait pas à subir les films d'horreur qu'elle convainquait Anna de regarder. Et quand elle avait de la chance, leur mère leur apportait du chocolat chaud.
Elle sait déjà que cette dernière partie n'aura plus lieu. Est-ce égoïste d'espérer que les soirées avec Elsa puissent se poursuivre malgré tout ?
Olaf, épuisé, a fini par se rendormir contre son flanc alors qu'Anna parvient à réguler sa respiration. Leur père aussi dort, la tête maladroitement tordue.
« Où sommes-nous ? »
Peter la regarde étrangement.
« Peter n'a pas de famille ici, intervient Kristoff. Pendant que tu dormais, on s'est mis d'accord : on essaie de récupérer ma grand-mère et ensuite on va chez toi. J'essaie d'indiquer le chemin à Peter.
-Si ta grand-mère habite si loin, on aurait d'abord dû essayer de récupérer Elsa, souffle Anna en remarquant le soleil déjà haut dans le ciel. »
Kristoff soupire et se passe négligemment une main dans les cheveux.
« Elle n'habite pas particulièrement loin… mais toutes les rues sont bloquées. Par des voitures ou des… enfin elles sont bloquées alors on cherche un chemin dégagé. »
Anna remarque qu'en effet des voitures sont arrêtées de ci de là. Ce n'est pas la route qui est pleine de trou, c'est qu'il roule sur la bordure, dans la terre ou dans des petites travées. Ils utilisent toutes les capacités de suspensions d'un 4x4. La route, elle, lisse comme elle aurait dû s'y attendre, est occupée de véhicules en tout genre. Un bouchon incroyable les y a laissé abandonner. Les véhicules sont néanmoins vides de leurs occupants.
Anna, le visage collé à la vitre, la vue floue de ses larmes, observe ce bouchon qui n'a rien de différent d'un départ en vacances. Les voitures sont pleines, les coffres de toit chargés. Le seul souci est l'absence des occupants.
« Où sont-ils tous passé ? »
Sa question reste sans réponse. Il n'y a rien ici qui indique la présence d'hommes ou de goules.
Au tournant, il découvre finalement l'origine du bouchon. Deux camions militaires bloquent la rue, des bordures de ciments renforcent le dispositif. Peter jure en anglais. L'installation est faite de telle manière qu'on ne peut passer par le bas-côté. Et que nul militaire ne les laissera circuler. Même eux sont absents du lieu.
Peter arrête le véhicule mais préfère laisser tourner le moteur au risque qu'une fuite précipité ait lieu. Peter secoue Adgar. Ce dernier se réveille hébété. En anglais, Peter lui explique ce qu'il compte faire. Adgar acquiesce et se saisit de la barre de mine. Il se retourne ensuite vers ses enfants.
« Vous restez là. »
Cette demande s'applique aussi bien à Kristoff vers qui son regard se tourne finalement.
« Fais attention à eux, lui demande- lui supplie- Adgar. »
Kristoff gonfle sa poitrine à cette demande.
« Il ne leur arrivera rien, lui assure-t-il avec cette fierté toute masculine. »
Si suivre Peter et son père n'impliquaient pas de laisser Olaf seul dans la voiture, Anna aurait protesté.
Kristoff l'écrase à moitié alors qu'il entreprend de passer par les deux sièges avant pour prendre la place du conducteur. Cela réveille évidemment Olaf qui demande ce qu'il se passe. Anna fusille Kristoff du regard avant de rassurer Olaf que ce n'est qu'un court arrêt.
« Tu aurais pu faire le tour, gronde Anna. »
Kristoff hausse les épaules comme le benêt qu'il est. Il prétend que cela est plus drôle, Anna est convaincue qu'il n'a pas un seul instant pensé à sortir de la voiture.
L'attente semble interminable. Il n'y a pas le moindre bruit hormis celle de leur voiture. Olaf gigote à côté d'elle.
« Où sont papa et maman ? »
Anna grimace.
« Papa est sorti voir si on peut passer. »
Le petit garçon hoche la tête, content qu'on lui ait répondu et ne remarquant pas qu'Anna a évité de parler de leur mère.
« Anna, reprend-t-il néanmoins. »
Anna sert les dents, agacée par les questions de son petit frère auxquels elle ne sait ni ne veut répondre.
« Quoi ? grince-t-elle néanmoins.
-J'ai envie de faire pipi. »
Typique, songe-t-elle. Elle jette un regard par les fenêtres. Les bordures semblent désertes, comme la route. Anna se demandant où sont tous les gens. Où ils ont pu disparaitre ? Ont-ils été rapatrié par l'armée jusqu'à une zone sûre ?
« Anna, insiste Olaf.
-Ok, allons-y. »
Anna ouvre la porte et Kristoff qui leur laissait leur vie privée, toute son attention portée vers le pare-brise se retourne brusquement.
« Qu'est-ce que vous faites ?
-Olaf veut aller faire pipi et j'ai besoin de me délasser les jambes.
-Vous ne pouvez pas sortir, on ne sait pas ce qui pourrait arriver. Et votre père m'a demandé de vous surveiller.
-On ne compte pas aller dans la forêt, réplique-t-elle sèchement. Juste là à deux mètres. Que veux-tu qu'ils nous arrivent ?
-C'est toujours dans ces moment-là qu'il arrive quelque chose justement ! »
Anna se penche entre les sièges avant, à quelques centimètres de Kristoff.
« ON N'EST PAS DANS UN FILM, dit-elle durement dans un chuchotement. Et comme il est hors de question de partir sans mon père, on peut bien prendre le temps de sortir 30 secondes. »
Sans lui laisser le temps de répondre, Anna ouvre la porte, sa main serrant celle de son frère et sort à l'extérieur. L'air est frais, bien plus que ne le laissait présager l'habitacle surchauffé de la voiture. Mais à l'extérieur, une odeur désagréable traine qu'Anna ne parvient pas à définir.
« Allez Olaf, le presse-t-elle soudainement peu sûre de sa décision. »
Les pieds dans la travée, Anna s'empare de Woody pendant qu'Olaf se débrouille tout seul comme un grand « parce qu'il sait faire pipi debout comme papa ». Le regard d'Anna parcourt les alentours avec trop d'inquiétude pour réellement faire attention aux capacités réelles d'Olaf de ne pas mouiller ses affaires. Des films divers surgissent dans son esprit dans lesquels il arrive forcément des choses aux inconscients qui sortent de la sécurité relative de leur voiture. Pourquoi Kristoff a-t-il dû lui faire penser à cela ? Et pourquoi Elsa a-t-elle dû la traumatiser avec tous ses films ? Elle est à nouveau tirée de ses pensées par les geignements d'Olaf.
Son pantalon et ses chaussures sont mouillés. Anna s'accroupit rapidement pour tenter rapidement d'essuyer ce qu'elle peut avec le mouchoir qui lui reste. Ses gestes sont brusques et au bord de la panique. Les mots d'Olaf sont étouffés dans ses oreilles. Puis... une brindille craque. Anna se fige tous les sens soudain en alerte. Son cœur bat à la chamade, ses mains deviennent moites et les larmes lui montent aux yeux. Son corps entier oscille entre la fuite et juste se tenir là immobile comme si le responsable du bruit ne la remarquera pas si elle ne bouge pas.
Comme un enfant se cachant sous la couette pour ne pas affronter la vue du monstre dans le placard. Quand elle se sentait le courage de crier, c'était Elsa qui venait. Olaf lui n'a jamais fait de cauchemar et Anna n'a jamais pu être son héros. Et en cet instant, elle ne se sent pas capable de l'être. Incapable même de se retourner ou de le prendre dans ses bras et courir.
« Vous avez fini ? »
Le cœur d'Anna lui remonte au bord des lèvres avant qu'elle ne comprenne que ce n'est que Kristoff et son imagination débridée. Anna ferme les yeux et essaie de se calmer.
« Oui, oui, balbutie-t-elle d'une voix qu'elle aimerait plus assurée. On a fini. »
Elle se retourne et n'est véritablement soulagée qu'une fois qu'elle découvre le corps massive de Kristoff et non pas celui d'un zombie ou d'un tueur en série quelconque. Tout va bien, il n'y a aucune raison de paniquer.
« Ça va ? Tu es affreusement pâle. »
Anna acquiesce faiblement. Elle ne veut pas lui dire qu'elle pensait qu'il était un zombie et qu'elle se serait tenue là à ne rien faire. Elle incarne le genre de personnages fictifs qu'elle déteste, ceux après lesquels elle ne peut pas s'empêcher de crier : « Bouges toi ! Évites-le ! Pourquoi tu restes figée à ne rien faire !? »
Anna comprend que parfois on ne peut simplement pas. Que la peur est si forte qu'elle prend littéralement le contrôle du corps. Elle ignore si c'est de la lâcheté. Mais en tout cas, c'est terrifiant car cela défit sa volonté d'agir, de fuir comme de combattre.
« Anna, insiste Kristoff. »
Anna se perd tant dans ses pensées, cela en est presque effrayant.
« Retournons à la voiture. »
Anna s'empara à nouveau la main d'Olaf et tranquillement il retourne vers le véhicule. Le moteur tourne toujours.
« Tout va bien, aucun ne s'en est approché, commente Kristoff plus pour lui qu'Anna. »
Kristoff ouvre la portière et y fait monter Olaf tranquillement. Anna reste bêtement quelque pas derrière lui, cherchant à repérer son père ou Peter. Quand Kristoff se tourne vers elle, Anna se décide finalement à rentrer dans la voiture à son tour. Kristoff reprend sa place derrière le volant et le tapote nerveusement. Olaf a repris Woody avec qui il discute comme il le ferait avec Anna.
Adgar revient finalement. Ses bras sont chargés de barres de céréales et de petites bouteilles d'eau probablement récupérés dans les véhicules abandonnés. Peter, derrière lui, avance en vidant un sac de son contenu. Majoritairement des vêtements. Il interpelle Adgar et lui indique qu'il va continuer à fouiller les véhicules. Adgar acquiesce alors qu'il leur tend ces trouvailles. Anna attrape et finit sa bouteille goulument alors qu'Olaf lui préfère la barre granola au chocolat.
« Alors ? On peut passer ? demande Kristoff en choisissant de jouer avec la bouteille. »
Adgar finit sa gorgée d'eau et s'essuie les lèvres avec sa manche.
« Non, le passage est bloqué. Impossible de déplacer les véhicules militaires qui bloquent le chemin. Peter a bien essayé de les faire démarrer mais en vain.
-On se coltine le reste à pied ?
-Je crains que ce soit notre seul solution, oui. Peter a proposé qu'on essaie de prendre une voiture plus loin.
-Et maintenant qu'est-ce qu'il fait ? demande Kristoff. Ça ne lui suffit pas de voler des voitures, il les dévalise ?
-Remercies-le plutôt. C'est lui qui nous a trouvé l'eau et les barres de céréales. »
Oui Anna ne peut que le féliciter d'y avoir pensé. Elle n'imaginait pas avoir aussi faim. Depuis quand n'ont-ils pas eu un vrai repas ?
Kristoff se renfrogne cependant à l'idée que ce qu'il consomme ait été chapardé dans un véhicule. Anna et sa famille n'ont pas autant de remords, après tous les véhicules ont été abandonnés. Probablement que les propriétaires sont morts ou transformés, songe-t-elle même distraitement avant d'être effarée par cette idée.
Un sac de sport plein atterrit finalement au pied de la voiture, suivit d'un second –un sac de voyage-, avant que Peter ne revienne chargé d'un troisième –un sac à dos- sanglé sur son dos. Adgar s'empare du sac de voyage et avec un soupir, Kristoff coupe le moteur et attrape le sac de sport.
« Je pourrais en porter un, ajoute Anna. »
Peter parle rapidement en anglais et Anna se sent complétement larguée.
« Il dit qu'il faut mieux que tu puisses t'occuper de ton frère. Et je suis d'accord. Il sera toujours temps de changer qui porte quoi plus tard. »
Sacs sur le dos et barres de mine en main pour ceux qui en ont, ils se mettent en marche. Anna et Olaf entre les trois hommes du groupe. En se dirigeant vers les véhicules militaires bloquant le passage, Anna relève à nouveau l'étrange odeur qui flotte dans l'air. Alors qu'elle passe entre les gros véhicules kaki, elle jette un regard derrière elle, sur la file chaotique de véhicules abandonnés et remarque sur les plus proches les trous qui parsèment les carlingues. Comme des impacts de balles.
L'odeur, note-t-elle finalement, est une odeur de poudre. Comme si une escarmouche violente avait eu lieu ici. Même si, malgré l'odeur de sang qui l'accompagne, il n'y en a aucune trace.
