Jour 3. 9 juillet - 12h10
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Olaf pleure. Il est difficile de le rassurer : après tout le cauchemar s'est incarné devant eux.
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Après avoir fait face au barrage et décidé de partir à pied -pas comme s'ils avaient eu le choix-, les choses avaient eu l'air de s'améliorer. Pas le Monde évidemment, mais leur situation personnelle. Oui, ils avaient du marcher à pied en plein milieu d'un environnement à présent hostile mais il n'avait rien rencontré. L'armée avait semble-t-il nettoyé la rue et cela se voyait d'autant plus qu'elle était déserte : pas de voiture ou d'obstacle, juste une bande d'asphalte lisse. Anna s'était nourrie de barre de céréale et d'eau en suffisamment grande quantité pour qu'elle n'est plus faim ni soif ce qui la mettait de bonne humeur (du moins autant que la situation le lui permettait). Après 30 min de marche seulement, la route déblayée avait donnée sur d'autres chemins que l'armée n'avait pu nettoyer. Pas de zombie là encore, mais des voitures abandonnées. Peter avait fini par trouver un vieux modèle qu'il avait été capable de démarrer. Ils étaient tous monter dedans. La voiture sentait le tabac froid et crachotait, comme au bout de sa vie, mais c'était rassurant de se retrouver séparer de l'extérieur par des portes métalliques. Ils étaient beaucoup plus serrés que dans leur précédent véhicule. Celui-ci par ailleurs ne devait pas posséder d'amortisseur approprié, mais les routes moins encombrées n'avaient pas nécessité de manœuvre hors route. Elles leur avaient facilement permis d'atteindre la maison de retraite où était censé se trouver la grand-mère de Kristoff.
Tout allait donc au mieux même si la situation n'en restait pas moins angoissante. Et en haut de la liste sur ce qui était angoissant aux yeux d'Anna ? Ce n'était pas les zombies, toujours absent pour le moment, mais bel et bien l'absence de vie : rien, absolument rien ne bougeait. La nature elle-même semblait silencieuse. Bien sûr, ils ne traversaient pas une ville, leur parcours était majoritairement en pleine campagne mais la population rurale dans son entier –et la population urbaine en fuite devant cette peste du XXIème siècle- avaient semble-t-il disparu. La maison de retraite, bâtisse moderne en plein milieu de nulle part, ressemblait donc exactement à cela : un lieu totalement abandonné. Il restait quelques véhicules à l'extérieur, sur le parking gravillonné estampillé visiteur mais rien d'autres… Cela laissait à penser que les aides-soignants, infirmiers et autres membres du personnel avaient dû fuir, probablement avec leurs patients car même eux paraissaient absents.
A l'apparition de cette grande bâtisse, Kristoff avait sauté de la voiture en marche pour se précipiter vers la porte. Il avait perdu tout son sang-froid, la peur de perdre sa seule famille le dépossédant de toutes raisons. Peter arrêta le véhicule au plus proche de la porte et partit aussitôt à la suite du jeune homme ainsi qu'Adgar et eux même. Anna ignore pourquoi tout le monde avait décidé de le suivre. Eux non plus n'avait pas réfléchi et ils n'avaient pas l'excuse d'avoir potentiellement perdu un être cher. Ils n'avaient donc laissé personne dans la voiture moteur allumé, prêt à fuir. Le fait est qu'ils s'étaient tous retrouvés dans le hall d'accueil.
Il y faisait sombre, les stores baissés ne laissant entrer que bien peu de soleil. Kristoff, largement en tête, ne prit pas la peine d'éclaircir ou même d'inspecter le lieu, il tourna immédiatement pour prendre l'escalier à droite et le monter deux marches à la fois. Peter, un minimum sur ses gardes, avait brutalement arraché les stores pour déverser un flot de lumière bien venue. Le hall était vide à leur grand soulagement. Rien d'ailleurs n'indiquait qu'il y ait eu un souci. C'était comme si la secrétaire était juste absente, partie pour sa pause déjeuné sans laisser de mot.
Avec un soupir, Peter, Adgar, Anna et Olaf avaient donc suivi Kristoff. Ils l'avaient perdu rapidement de vue car ils prenaient du temps à vérifier les couloirs. Là aussi tout avait été vide. Les couloirs étaient propres, aucune tâche étrange, aucun impact de balle, aucun meuble accumulé devant une porte pour bloquer l'avancé des morts. La seule indication qu'il eut un souci était les portes ouvertes qui dévoilaient des chambres sans attraits et surtout sans occupants. D'autres chambres avaient encore leur porte close et celles-ci tendaient à être fermé à clé, ils préfèrent ne pas prendre de risque en les forçant. Qui savait ce qu'il y avait derrière et le bruit engendré que cela produirait de les forcer.
Peter et Adgar cependant se firent une joie de récupérer médicaments et nourritures qui pouvaient se trouver dans les chambres ouvertes. Ils remplirent les sacs que Peter leur avait précédemment trouvé et d'autres qui se trouvaient dans les chambres, pour prendre autant de chose que possible. Si la situation ne s'améliorait pas, ces médicaments pourraient s'avérer essentiels. Anna restait à la porte avec Olaf, songeant qu'une fois de retour chez eux, ils allaient devoir barricader leur maison et dévaliser des supermarchés pour stocker de la nourriture. Consommer les périssables et stocker les conserves. Peut-être se mettre à cultiver un potager pour pallier à de futurs problèmes de nourriture.
Et surtout trouver de quoi se défendre. Si s'intéresser à l'étrange passion d'Elsa lui avait appris une chose, c'était que, au-delà des zombies, les problèmes venaient souvent des autres êtres humains : pilleurs, violeurs, tueurs, individus sans foi ni loi qui ne rêveraient que d'une chose: s'emparer de ce qu'ils possédaient.
Alors qu'Adgar et Peter amassaient des sacs dans le couloir, toutes tentatives de suivre Kristoff oublié, ce dernier revint finalement vers eux, effaré.
« Elle n'est pas là, avait-il annoncé, blême.
-Ils ont peut-être été évacué, avait suggéré Anna touchée par son inquiétude.
-Elle ne serait pas parti sans me laisser un message, avait-il balbutié effarée.
-On ne le lui a peut-être pas laissé le temps de le faire, mon garçon, avait ajouté Adgar, déposant un dernier sac dans le couloir. »
Kristoff n'avait pas voulu répondre. Pas voulu admettre qu'il puisse ignorer où se situait sa grand-mère ainsi que son état.
« Je vais jeter un œil dans la salle commune. Il doit forcément y avoir quelqu'un ou quelque chose pour nous dire où elle se trouve. D'autres ont dû venir pour trouver un membre de leur famille. Il y a forcément quelque chose. »
Anna avait échangé un regard avec son père. Aucun d'eux ne se sentait le courage de suggérer à Kristoff qu'elle puisse faire partie des autres à présent. Anna essayait néanmoins de relativiser. En effet, rien n'indiquait que des contaminés aient pu s'en prendre à cet endroit.
Ils étaient redescendus tous ensemble, se partageant les sacs pleins à craquer de médicaments dont ils ignoraient pour la plupart la fonction même. Ils les avaient déposés dans le hall. Peter avait demandé la localisation des cuisines, certainement pour continuer à constituer des réserves. Kristoff le lui avait indiqué avant de se diriger avec empressement vers ce qui devait être la salle commune. A choisir entre ces deux couloirs opposés, Adgar avait privilégié la recherche de nourriture en suivant Peter. Anna avait choisi de suivre Kristoff en compagnie d'Olaf. Elle se demandait distraitement comment ils s'en sortiraient pour rentrer dans la voiture avec une personne supplémentaire et tous ces sacs. Olaf finirait probablement sur ses genoux.
Le couloir large était desservi par un ascenseur qui ne fonctionnait plus. L'électricité semblait avoir été coupée et ce n'était que maintenant qu'Anna s'en rendait compte.
« C'est ici, indiqua Kristoff en montrant la double porte. »
Anna acquiesça mais ce fut Olaf qui se précipita pour essayer de l'ouvrir de ses petites mains. Il n'y parvint pas.
« Je vais m'en occuper mon pote, intervint Kristoff en tapotant la tête du petit garçon. »
Mais même sous sa poigne, la porte ne broncha pas.
« Reculez, gronda-t-il. »
Sur ce, il prit de l'élan et tenta d'enfoncer dans la porte à coup d'épaule. Au troisième essai, la porte céda et il déboula dans la salle, perdant l'équilibre et se vautrant bel et bien. Anna se précipita pour l'aider à se relever, Olaf accrochée à ses vêtements. Ce fut alors que l'odeur leur arriva. Une odeur putride, de sang, de déjection… de mort. La vue vint ensuite : dans la pénombre, ils découvrirent l'horreur. Les pensionnaires de la maison de retraite n'étaient jamais partis. On les avait simplement réunis dans la salle commune pour les y laisser mourir. On l'y avait enfermé et les gens censés les aider avaient fuis. Comment les choses s'étaient-elles produites ? Y avait-il eu une personne contaminée ou un des résidents étaient-ils décédés de vieillesses se transformant avant d'attaquer ses compagnons d'infortunes? Mais ces pauvres personnes avaient été piégé… incapable de fuir voir parfois même de se déplacer. Anna regardait l'un d'eux, transformé dans sa chaise roulante, tombé par terre en cherchant à les atteindre, incapable de se souvenir comment se servir de sa chaise roulante, et se traîner pour chercher à les atteindre. Kristoff se dépêcha de se relever avec l'aide d'Anna. Mais il ne chercha pas à fuir, pas maintenant. Il avait besoin de savoir, d'avoir la confirmation.
« Kristoff !
-Non je dois m'assurer qu'elle… qu'elle… »
Il la vit. Sa grand-mère, sa seule famille, s'était transformée. Elle était tombée par terre. Ses pauvres vieilles jambes ne pouvant la soutenir même après sa transformation. Elle faisait partie de ceux qui se traînaient vers eux à leur force de leurs bras décharnés.. D'autres plus vaillants avançait vers eux, titubant debout sur leurs deux jambes. Leurs états physiques mélangeaient la déchéance naturelle de leur corps avec les ravages des morsures et de la transformation.
« Il faut y aller Kristoff, la supplia Anna.
-Mamie Bulda, gémit-il. C'est… c'est ma seule famille. Je… »
Anna le tira par le bras. L'ouverture forcée de la porte avait attiré l'attention de tous et ses suppliques étaient noyées dans les gémissements des morts qui se massaient vers eux de toutes parts.
Quand elle parvint à entraîner Kristoff à sa suite dans le couloir, ils attendirent alors les cris paniqués d'Adgar qu'il leur disait de sortir. Il apparut devant eux avant qu'ils n'atteignent le hall, prenant immédiatement Olaf dans ses bras.
« Dépêchez-vous, les cuisines étaient pleines de… »
Il se tut en voyant ce qui arrivait dans leur dos.
« Merde, jura-t-il en les repartant vers le hall d'entrée. »
Il s'arrêta net néanmoins. Le hall se remplissait en l'occurrence des morts venant probablement des cuisines. Ils trébuchaient déjà sur les sacs amassés devant les portes et s'avançait vers eux. Ce n'était pas des résidents mais des employés. Ils avançaient plus vite que ceux dans leur dos, rendant déjà inaccessible leur sortie. Anna aperçut Peter à la porte de la voiture qui secouait la tête, désolé pour la scène. Il dut les considérer perdu car sans un regard en arrière, il monta dans la véhicule volé et redémarra, fuyant ce lieu de mort.
Totalement assommée sur ce nouveau dénouement, la panique de voir des zombies arrivés devant et derrière elle, derrière eux, la laissait aussi figée par la peur que la dernière fois.
« Allez, gronda une voix -Kristoff ou son père- alors qu'ils les entraînaient de force dans une chambre vide qu'ils fermèrent derrière eux. »
Adgar et Kristoff rassemblèrent le mobilier pour renforcer la porte. Anna jeta un regard vers leur ultime « porte de sortie » mais les fenêtres du rez-de-chaussée étaient ceintes de barreaux. Une prison. Voilà ce qu'était cette chambre. On frappait à la porte qui tremblait déjà sous les coups et les masses des morts qui s'y agglutinaient.
Et c'est là où ils en sont. Olaf pleure. Il est difficile de le rassurer : après tout le cauchemar s'est incarné devant eux.
Ils sont piégés dans une chambre, sans échappatoire, avec une porte qui ne tardera pas à céder devant la pression et alors, ils seront balayés par des morts innombrables, aux dents et aux griffes si nombreuses qu'il ne restera probablement rien d'eux. Ils n'auront pas l'occasion de se transformer.
Anna se recroqueville au sol, serrant Olaf contre elle, sourde au débat de Kristoff et d'Adgar. Elle aurait juste aimé revoir Elsa au moins une fois.
