Jour 3. 9 juillet – Heure inconnue
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« Enchantée. Je suis Merida. »
Elsa lui offre un sourire tremblotant. Sans aucune raison, elle a soudain envie de pleurer. C'est peut-être simplement le fait de voir quelqu'un d'autres vivants. C'est peut-être l'énergie vive qui se dégage de la femme, ce sourire éclatant malgré l'horreur de leur situation. Ou le simple fait qu'en ces quelques secondes, Merida lui a rappelé sa sœur.
Distraitement de sa manche la plus propre, elle s'essuie rapidement les yeux.
« Vous êtes un soldat ? »
C'est l'un des enfants cachés derrière Merida qui vient de prendre la parole. Elsa ne sait pas bien si cela est une question ou une affirmation.
« Non, répond-t-elle néanmoins. Je viens d'une zone de quarantaine. J'ai dû me changer. »
Merida a soudain un regard suspicieux.
« L'arme à feu était dans le package ? »
Elsa se rappelle l'arme en bandoulière.
« Pas vraiment. Les zones de quarantaine n'ont pas tenu. J'ai récupéré ce qui pouvait être utile.
-Sans blague, lance sa vis-à-vis. »
Elle a discrètement repoussé ses frères derrière elle. Voilà pour la confiance, songe-t-elle. Elsa a toujours eu une bonne mine, elle s'attirait facilement la sympathie. Plus celle des hommes que des femmes qui finissaient souvent par la jalouser. Elle avait néanmoins un caractère si facile qu'on ne pouvait que difficilement la critiquer ou lui reprocher quelque chose. Dans un treillis militaire, armée et couverte de sang, elle doit cependant offrir une toute autre image.
« Je ne sais même pas m'en servir en fait. Je l'utilise plus pour frapper… et faire peur à qui voudrait s'en prendre à moi je suppose. »
Merida semble réfléchir à ses paroles, puis parait les accepter. Elle tend soudain la main.
Elsa la dévisage sans comprendre.
« Je chasse, dit-elle. Certainement pas avec un fusil d'assaut mais au moins je sais viser. »
Une inquiétude involontaire lui enserre la poitrine : elle ne connait pas cette femme. Elle pourrait décider de prendre l'arme et partir. Voir de menacer Alice pour leur vivre quand elle reviendrait vers elle. Elle perdrait alors tout. Son regard porte sur les enfants et elle note pour la première fois que ce sont des triplés. Elle est incapable de les discerner. Ils sont jeunes. Trop jeune pour que Merida se risque à partir seul avec eux ou n'attire des zombies en tirant. Merida préfèrera certainement rester avec elles. Surtout vu la constitution de leur groupe –Alice et elle-même – qui ne présente aucun danger pour une femme ou des enfants.
Et une personne qui sait tirer est une aubaine. Même si elle vient avec trois bouches de plus à nourrir. Pour le moment, trouver de la nourriture ne représentera pas un défi difficile tant qu'ils évitent les grands centres de population.
Une autre question se pose cependant. Merida et ses frères ont peut-être un autre endroit ou se rendre. Ils ne prendront probablement pas la même route.
Elsa jette un nouveau coup d'œil à l'arme. Pour ce qu'elle lui sert, elle peut bien la laisser à Merida même si celle-ci veut aller autre part. Elle a ses frères à protéger et le fusil lui serra plus utiles qu'à elle. Et puis elles ont encore le Glock.
Merida a rétracté sa main, considérant son stoïcisme et manque de réponse pour un refus.
« On devrait y aller. Ils sont stupides mais il pourrait finir par comprendre comment ouvrir une porte. »
Comme pour répondre à ces propos, un craquement effroyable résonne. Ils ont compris comment ouvrir une porte : par la force. Et la porte principale de l'église vient d'en être l'exemple.
Au pas de course, ils s'éloignent donc. Elsa en tête. Les trois enfants suivent leur sœur à la trace. Elsa voit bien cependant qu'ils sont épuisés. Et elle se demande pour la première fois depuis quand ils n'ont pas mangé ou bu.
Trois, quatre rues plus loin, ils s'arrêtent enfin. La rue est vide. Quelques maisons ont leur porte béante, vide de leur occupant. Elsa résiste à l'envie d'y aller s'enfermer, manger et dormir. La lassitude et les évènements de la journée la rattrapent. La vue de ses quatre nouveaux compagnons lui rappelle qu'elle n'a cependant pas à se plaindre. Dans leur état, ça ne sert à rien désespérer prendre la route.
« Qu'est-ce qu'on fait ? demande Merida acceptant visiblement de suivre ses commandes. »
Elle ne demande pas de repos. Elsa comprend qu'aussi démunie qu'elle est pour le moment, Merida ne peut pas se permettre de perdre l'alliée inopinée qu'elle représente. Elle ne veut ni ne peut être laissée derrière avec ses frères. Elsa comprend que Merida a peur, peur qu'elle puisse continuer sa route si elle exprime son souhait de s'arrêter.
Elsa ôte la courroie de l'arme et la tend à Merida.
« Tu sais t'en servir, même si je te déconseille de tirer au risque de les attirer cela te sera toujours plus utile qu'à moi. »
Merida surprise, attrapa l'arme avec une certaine déférence. Elle grimace légèrement quand elle remarque que la crosse est poisseuse de sang et de matières dont elle ne veut pas savoir la provenance.
« Je pense qu'on a tous besoin de repos, indique-t-elle aussitôt. Ces maisons m'ont l'air vide, je pense qu'on pourrait y passer la nuit et trouver de quoi se nourrir. »
Après coup, Elsa songe que Merida et ses frères doivent vivre dans cette petite ville. Mais aucun ne demande à revenir chez eux. Peut-être y ont-ils de mauvais souvenirs. Leurs parents ne sont pas là et même si cela peut signifier quantité de chose, ils peuvent aussi les avoir perdu. Chez eux ou dans l'église. Elle préfère ne pas leur poser la question.
Merida acquiesce, soulagée par cette idée.
« Laquelle te semble la plus appropriée ? »
Elle songe que dans une aussi petite ville, Merida peut probablement connaitre les habitants et leur demeure. Choisir la plus approprié, même si cela les conduits à découvrir ce qu'il est advenu des dits propriétaires.
Merida indique une maison dans la rue suivante.
C'est une maison d'un étage. Au rez-de-chaussée, le seul accès est la porte de garage. La porte est en bois et ne parait pas très solide mais le véhicule garé devant à son coffre collé à la porte en question. Il n'y a pas vraiment d'endroit où une goule pourrait pousser. Tant qu'ils ne sont pas aussi nombreux que devant l'église, cette entrée ne craint rien. Un escalier longe le mur pour donner sur une porte. Elle est étroite et en bois elle-aussi. Un bois épais devant un palier étroit qui ne permettra pas à plus de deux zombies de s'agglutiner réellement dessus. Toutes les fenêtres sont en hauteur. C'est loin d'être une belle maison et elle n'a pas vu les autres façades de la bâtisse, mais Merida a raison, elle devrait faire l'affaire. Le portail est fermé et plutôt haut, Merida lui fait la courte échelle et elle se retrouve de l'autre côté. Pour tout dire, elle se sent nu sans le poids rassurant de l'arme à feu. Elsa inspecte la cour rapidement. Aucun signe de qui que ce soit ou de quoi que ce soit. Elle le fait savoir à Merida même si les légères trouées dans la haie lui avaient déjà laissé entendre cette information.
Merida fait la courte échelle à ses frères et Elsa les récupèrent. Les petits garçons bougonnent, affirmant qu'ils auraient aussi bien pu sauter. Mieux vaut cependant éviter le moindre risque. Une foulure serait désastreuse pour toute entreprise de fuite.
Merida grimpa par elle-même le portail. Le métal grince et elle se fige quelques instants dans la peur que ce simple bruit puisse les faire repérer, mais la rue reste sans vie. Merida se retrouve de l'autre côté.
Merida décide de faire le tour du jardin, juste pour s'assurer que les alentours sont vraiment sûrs. Ce serait stupide de se faire mordre bêtement parce qu'ils se sentiraient en sécurité. Mais tout est clair.
Elsa est allée jusqu'à la porte. Celle-ci est fermée. Elle n'y avait pas vraiment pensé, compte tenu de toutes celles qui étaient restées ouvertes. Merida cependant doit bien connaitre les propriétaires, elle repousse un épais bac à fleur et attrape une clé de secours.
« Un de mes amis vivait là, indique-t-elle d'un ton peiné. »
Dans cette phrase, elle comprend que l'ami en question n'est plus en vie. Il était probablement dans l'église avec tant d'autre. Merida n'ajoute rien de plus et va déverrouiller la porte.
On a l'impression que les habitants vont revenir d'une minute à l'autre. Les assiettes sont mises à table, quelques boissons et le pain est sorti. La casserole est sur le feu, rempli d'eau. Ils ont dû sortir quelques minutes avant de mettre l'eau à chauffer et préparer le repas. Le couloir qui mène à cette cuisine est parcouru de photos de famille. Elsa préfère ne pas les regarder. La maison est silencieuse. Les trois garçons passent entre elles sans écouter leurs avertissements. Leur premier réflexe –avant même de quémander de la nourriture- est de se laisser tomber dans le canapé et d'allumer la télé.
Elsa grimace immédiatement au son. Merdia suit ses frères pour s'assurer qu'il n'y a rien de dangereux dans le salon. Elsa fait le tour des autres pièces. Elle reste sur ses gardes mais leur entrée et le son de la télé n'a pas eu l'air de provoquer la moindre perturbation dans le lieu précédemment silencieux, ce qui doit indiquer qu'il n'y a personne. Elle n'en trouve aucune.
Elle rejoint Merida et ses frères dans le salon.
« Toutes les chaines sont les mêmes, se plaint l'un des garçons. »
C'est un message d'alerte. Ne pas sortir, ne pas tenter d'intervenir face à un individu contaminé, ne pas paniquer et où trouver les zones de quarantaine.
« C'est débile, jure un des frères. Ils disent de pas sortir mais de se rendre dans une zone de quatr- quarantaine. »
Oui, songe Elsa, c'est stupide. Surtout que les autorités sont incapables de maitriser à la fois les contaminés et tous les gens paniqués. Incapable de travailler sur deux fronts qui les dépassent en nombre.
Il n'y a ni les infrastructures ni les vivres nécessaires à ce genre d'opération. Comme pour toutes les épidémies, les autorités ont été dépassées. H5N1 a l'air d'une blague à côté. Rien ne sert de parler de désorganisation, la situation a depuis longtemps dépassé cette étape. Elle n'ose imaginer dans quel état est la capitale à présent. Y a-t-il encore quelqu'un à la tête du pays ? Et qu'est-ce que cela changerait vraiment à leur situation ?
« J'ai faim, se plaint le premier des garçons. »
Le troisième frère s'est pelotonné dans le canapé et semble dormir profondément.
« Je conseille de manger toutes les nourritures périssables, intervient Elsa. Si la situation continue comme ça, on n'aura plus l'occasion de pouvoir en manger. Il faut préserver tout ce qui se conserve.
-Sûre de ne pas être soldat ? demande Merida apaisée d'être en sécurité.
-Sûre, lui sourit Elsa.
-Devenue une vraie baroudeuse en peu de temps ?
-A l'époque, les zombies dans les livres et les films me passionnaient. Je suppose qu'on réfléchit un peu à comment réagir dans ce genre de cas.
-J'ai jamais compris l'intérêt qu'on pouvait avoir dans ce genre de truc. Encore moins maintenant, vu comment ça se passe. Mais ce sera probablement plus utile que ceux qui aimaient les comédies romantiques. »
Merida se dirige vers la cuisine sous les demandes répétées de ses frères pour de la nourriture. Elsa, elle, a soif. Elle ouvre le robinet, heureuse de voir que les canalisations et l'arrivée d'eau est encore d'actualité. Elle prend l'eau en coupe dans sa main, ce qui lui rappelle soudainement qu'elle est tâchée de sang.
« Tu devrais prendre une douche, lui conseille Merida. Tant que l'eau coule encore. »
Elsa se lave rageusement les mains, se demandant pour la première fois si le « virus » peut se transmettre autrement que par morsure.
« Si tu continues comme ça, tu vas t'arracher la peau. »
Le frigo fonctionne encore lui-aussi. Pas de raison qu'il en soit autrement puisque l'électricité se maintient. Merida en extrait de la viande, des pâtes fraîches ainsi que des légumes.
« Je suis sûre qu'on va pouvoir manger quelque chose de pas trop mal. »
Merida utilise tous les ustensiles de cuisine déjà sorti et commence à faire chauffer.
« Tu ne vas pas te laver, constate-t-elle alors qu'Elsa reste figée devant le lavabo, essayant de réellement appréhender ce que sera un monde sans électricité et eau courante.
-Non, je dois aller chercher une amie, répond-t-elle distraitement. »
Merida s'arrête.
« Une amie ?
-Je suis sortie avec quelqu'un de la zone de quarantaine. Elle m'attend à l'orée de la ville.
-Pourquoi ?
-Je suppose qu'elle avait peur de ce qu'on pourrait y trouver. »
Merida reprend la préparation du repas plus lentement.
« Il n'y a qu'elle ?
-Oui. On a fui ensemble.
-Comment les soldats se sont-ils fais déborder et que vous, vous avez pu vous en sortir ?
-De la chance, avoue Elsa avec un haussement d'épaule fataliste. Quant aux soldats, certains ont déserté. Il leur est facile dans leur situation d'aller s'établir en tyran d'une petite communauté de gens apeurés. Ils ont des armes.
-Ah… ce n'est pas que les zombies qui ont rendu la zone de quarantaine invivable, comprend Merida. »
Elsa qui s'était appuyée contre le plan de travail, se redresse et croisse les bras devant la poitrine mal à l'aise.
« Oui. Mon amie… Alice. Ce serait bien d'éviter de parler d'eux devant elle. »
Merida conçoit pleinement ce dont Elsa parle à demi-mot. Elle acquiesce solennellement.
« Prends l'arme, lui conseille-t-elle. »
Elsa préfère le lui laisser au cas où.
Sortir de cette sécurité relative pour ressortir ne lui plait pas, mais abandonner Alice est pire encore. Elle escalade le portail et disparait dans la rue sous le regard de Merida.
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Elle espère qu'Alice est encore là. Elsa a pris plus de temps qu'elle ne l'escomptait et elles ne se sont pas vraiment mis d'accord sur combien de temps Alice devait l'attendre avant de la considérer comme perdue.
Elle la trouve cependant à l'endroit exacte où elle l'a laissé. Le Glock fermement tenue entre ses mains, Alice est assise contre le sac, le regard fixé vers la ville où elle avait disparu.
« Dieu merci, sanglote-t-elle en la voyant revenir. »
Le sang séché est noir sur son treillis. Alice ne fait pas attention à son état. C'est probablement mieux. Elle paniquerait autrement.
« Partons de cette endroit maudit.
-Non, lui annonce-t-elle. On a un endroit où dormir cette nuit et un bon repas. »
La convaincre est un peu plus compliqué qu'elle ne se l'était attendue. Il faut déjà lui assurer que les rues sont sûres. Puis que la personne qu'elle a sauvée est une femme qui assurément ne lui fera rien. Elle termine en lui garantissant que les garçons qui l'accompagnent sont probablement trop jeunes pour même savoir comment sont faits les bébés.
Elsa la rassure : elle ne risque rien. A part pour leurs cheveux roux –beaucoup plus flamboyant par ailleurs- Merida et ses frères n'ont absolument aucun point commun avec Hans.
Ce qui finit toutefois de la convaincre, c'est la possibilité d'une douche chaude. Elsa comprend, elle aussi ne rêve plus que de ça.
