Anna n'a jamais été claustrophobe mais, soudain, être enfermée là, dans cette chambre si dépouillée, une armée de mort frappant à la porte, elle a la sensation de ne plus pouvoir respirer. Les coups contre le bois de la porte et les gémissements des zombies semblent presque être rythmiques. Pour le moment la porte tient le choc face au muscle affaibli par la vieillesse. Quel que soit ce qui fait de l'homme ce monstre affamé de chair, cela ne donne pas à son hôte la force qui lui faisait originalement défaut. Mais le nombre de zombie amassé aura raison de cette faiblesse, Anna le sait, ainsi que tous les autres occupants de la petite chambre. Sauf Olaf évidemment qui recroquevillé par terre jette des coups d'œil vers l'extérieur sans oser poser de questions. Peut-être ressent-il indirectement leur angoisse.
Adgar et Kristoff cherchent désespérément une sortie mais il ne faut pas être un génie pour comprendre qu'il n'y en a aucune. La seule fenêtre est sertie de barreau pour limiter les infractions et la seconde porte donne sur une petite salle de bain. Quant à la grille d'aération même Olaf ne pourrait y entrer. En définitif ils sont bel et bien piégés. Anna sait qu'eux aussi l'ont compris. Ils cherchent à garder contenance et s'occupent en inspectant les murs. Ce qu'ils cherchent ont-ils expliqué c'est un son creux qui indiquerait une faiblesse, une paroi en Placoplatre qu'ils pourraient éventrés pour se faire un passage de chambres en chambres loin de celle assaillie qu'ils occupent. Mais leur unique tentative –tenté par Kristoff- est avortée qui n'a valu qu'une chaise brisée et un redoublement d'ardeur des coups contre leur porte.
Les bruits les excitent, ils leur indiquent la présence de proies vivantes –ou du moins potentiellement vivantes. Anna se demande s'ils savent distinguer les sons qu'ils provoquent de ceux que provoquent leurs compagnons zombies. Puis Anna songe qu'elle n'a vraiment pas besoin de se poser des questions de ce genre. Elle va finir dévorée sous les dents –ou probablement les dentiers- de ces retraités zombifiés. A quoi bon emmagasiné des informations et faire des plans ?
Anna se relève et se dirige vers la fenêtre, elle l'ouvre et s'efforce de respirer aussi calmement que possible pour s'empêcher de faire une crise de panique. Si Adgar et Kristoff ont la moindre chance de trouver un moyen de s'échapper de ce trou à rat, Anna ne veut pas qu'il perde du temps à tenter de la calmer. Le temps est leur dernière ressource.
Accrochée aux barreaux, le boom boom contre la porte, Anna observe l'extérieur. Le temps agréable s'obscurcit et si sa montre n'affichait pas 16h26, elle pourrait croire que la nuit s'annonce, mais c'est juste un énorme nuage gris.
Elle maudit Peter. La voiture a disparu depuis un moment sur la route et elle ne pense pas qu'il soit parti chercher de l'aide. Anna ignore même où il pourrait à présent en trouver.
Il s'en est sorti avec eux mais à la moindre occasion, il a sauvé sa peau sans même tenter de leur venir en aide. C'est la fin, songe-t-elle en collant sa joue contre le barreau frais. Elle espère que sa mort sera rapide et indolore. Elle en doute évidemment, mourir sous les dents et les doigts humains doit être à la fois long et douloureux. Elle se demande alors ce qui ce passera lorsque la porte se fissura, si son père essaiera de leur empêcher de souffrir en leur offrant une mort rapide. Mais c'est peu probable. Adgar est un homme doux, trop doux pour blesser ses enfants même si cela leur empêcherait des souffrances plus importantes. Il est aussi beaucoup trop plein d'espoir pour ne pas croire jusqu'à la fin qu'on viendra les sauver.
C'est homme trop naïf pour son propre bien. C'est probablement cette conviction et cet espoir qui le fait tenir malgré la mort de sa femme. Sa mère.
Un sanglot lui échappe.
Elsa va se retrouver seule. Elle espère qu'elle ne les attendra pas indéfiniment. Dieu… elle est peut-être déjà passée sous les dents d'un quelconque zombie. Ses sanglots redoublent, inaudibles sous les boom boom des zombies contre la porte.
Tout ce bruit –les débats entre Adgar et Kristoff, ses sanglots, l'attaque des vieux poings contre la porte- ne l'aide finalement pas à entendre le bruit du moteur dans un premier temps. Le son grandit de plus en plus cependant et Anna ne peut que finir par le distinguer.
Elle se redresse, cligne des yeux pour tenter de faire disparaitre le flou qui obscurcit son regard. Elle la voit alors. Leur voiture. La vieille voiture que Peter a trafiqué.
Peter revient pour eux. Il a décidé de faire demi-tour, elle ignore ce qu'il pourra faire pour les aider, mais elle a soudain un peu d'espoir. C'est alors qu'elle le remarque : la voiture fonce vers la chambre sans aucun signe de ralentissement. Lancé à grande vitesse, la portière s'ouvre soudainement et elle voit Peter se jeter hors de la voiture. Il semble presque voler. Puis Anna comprend. Il compte se servir de leur véhicule comme voiture bélier. Elle se recule précipitamment en tirant Olaf avec lui. Elle crie des consignes à son père et Kristoff –ou c'est du moins l'impression que c'est ce qui sort de sa bouche- mais elle n'a honnêtement pas le temps de voir s'ils l'ont entendu ou compris.
La chambre est secouée jusqu'à ces fondations et un bruit si fort en résulte qu'elle en semble plus sonner qu'elle ne l'est pas le choc véritable. A travers la poussière, les gravats et le sifflement dans ses oreilles, Anna distingue la silhouette filiforme de Peter. Il tient son bras plaqué contre sa poitrine et Anna en distingue du sang. Mais cette image comme tout le reste semble être perçu derrière un filtre.
De son bras libre, Peter la tire debout. Anna titube toussant à n'en plus pouvoir. Elle sent une traction sur sa main et remarque qu'Olaf est accroché à elle, sa tête recouverte d'une poussière grisâtre. Derrière eux, près de la porte contre laquelle ils se sont réfugiés, des mains sèches, froides, aux blessures diverses ont traversé la porte en bois et tentent à présent de les saisir. Elle distingue à peine les cris de Peter qui les pousse vers le mur défoncé par la voiture. Anna comprend sa panique. Les zombies sont en train de passer, et la voiture, si elle a créé une brèche, risque d'être ensevelie, le mur porteur étant touché et l'étage supérieur prêt à s'écrouler. Hébétée, Anna soulève Olaf et le fait glisser sur le capot froissé du véhicule jusqu'à l'extérieur. Elle se glisse derrière lui, plutôt difficilement.
A présent libre, à l'extérieur dans l'air frais, elle en aspire de grandes goulées tentant de voir à travers la brèche et la poussière ce qui se déroule dans la chambre ravagée. Elle distingue Peter qui repousse des gravats. Une autre silhouette l'aide, mais Anna est incapable de savoir si cela est son père ou Kristoff, de savoir lequel peut potentiellement être blessé… ou mort. De la caillasse tombe sur la voiture dans un bruit étourdissant et Anna se demande s'ils parviendront à sortir de la chambre à temps. La petite main d'Olaf serrée sur ses vêtements l'empêche de courir y apporter son aide.
A l'extérieur, tout est si calme en contraste. Un petit vent frais, le son des criquets, c'en est presque paisible.
« Anna, Anna ! »
Le son commence à mieux lui parvenir. Olaf pleure, il ne comprend pas ce qu'il se passe et il veut leur mère. Un peu plus consciente, Anna se détache de son frère avec difficulté.
« Reste ici, lui ordonne-t-elle. »
Dehors, il n'y a pas le moindre zombie. Elle se doit d'agir. Elle doute d'être utile à l'intérieur mais elle n'est pas suffisamment stupide pour se rendre compte d'une autre évidence. La voiture ne redémarrera pas et au craquement du bois, elle comprend qu'il reste probablement moins de deux minutes avant que les zombies ne passent la brèche ou que ceux dans le hall ne rappliquent. Anna force ainsi les portières et le coffres, elle n'y récupére qu'un sac cependant, celui que Peter a pris la peine d'emmener. Il est lourd et plein à craquer de ce qu'il a pu récupérer dans la maison de retraite. Elle l'ajuste aussitôt sur son dos, à peu près au moment où Peter passe la brèche. De sa main libre il tente de tirer par le col le poids mort qu'est Kristoff. Anna s'avance pour l'aider à le faire glisser sur le capot alors qu'Adgar le pousse vers eux. Du sang macule sa tempe. Anna ignore ce qu'il en est de son état de santé, mais il est au moins certains qu'il est assommé. Ni elle, ni Peter avec son seul bras valide ne peut réellement supporter son poids et le garçon glisse de la carrosserie pour finir sur le sol. Adgar se glisse adroitement après lui. Il saigne de blessures mineures, mais semble tout à fait apte à se déplacer. Il passe le bras de Kristoff à travers ses épaules et Peter l'imite de l'autre côté. Les zombies sont bien plus près qu'Anna ne le pense. Une de leur main a saisi le maillot d'Adgar. Instinctivement, Anna attrape un débris –un bon morceau de béton- qu'elle abat de toute sa force sur la main en question. Elle doute que ce soit la douleur qui lui fasse lâcher sa prise, mais Adgar se libère et commence à avancer.
« Allez Anna, dépêche-toi. Il faut qu'on les sème. »
Anna s'empresse de récupérer Olaf. Elle le traine plus qu'autre chose. Il ne veut pas bouger, il est fatigué et pleurs, appelant sa mère mais il faut d'abord mettre de la distance entre eux et ces choses avant de le calmer pour qu'il n'en attire pas d'autres. Elle suit donc la courte et lente progression des hommes de son groupe. Derrière elle, elle ne peut s'empêcher d'entendre les gravillons sous les pas des zombies qui passent la brèche. Dans sa vision périphérique, elle voit apparaitre des zombies plus vaillant sortir du hall. Anna presse le pas, ainsi qu'Adgar et Peter malgré leur charge.
Elle jette un rapidement regard sur les quelques véhicules abandonnées devant cette maison de retraite et regrette qu'ils n'aient pas suffisamment d'avance pour que Peter en trafique les fils d'une nouvelle.
Alors ils avancent, blessés, sans véhicule et sans vraiment d'idées d'où ils se dirigent. Anna songe qu'il y a peut-être encore de l'espoir, qu'ils ont survécu, mais elle doute vraiment que cela continue ainsi. Et pourtant, ce n'est pas dans ses habitudes d'être pessimiste.
