Jour 3. 9 juillet - 19h10
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Elsa soupire. L'escalade d'un portail ne demande pas tant d'effort que ça –ou plutôt ne devrait pas lui demander tant d'effort.
Mais sans l'adrénaline due à une situation de stress, elle se rend facilement compte que ses muscles sont courbaturés. Tout son corps lui fait mal à commencer par sa malheureuse voute plantaire. Après avoir subi la forêt et son sol irrégulier de branche et de cailloux dans des chaussures inadéquates, elle a dû marcher sur du bitume dans une chaussure légèrement trop grande et ce n'est que maintenant qu'elle se rend compte que ce n'était pas non plus la meilleure des idées. Ses pieds ne sont que souffrance.
Ses épaules et son dos l'élancent, faute à la charge trop importante qu'elle a décidé de porter à leur départ de la zone de quarantaine ou à la lanière de l'arme à feu qui pesait son poids et lui sciait l'épaule à travers la veste militaire.
Les coups assenés avec l'arme, la course dans les rues et l'escalade n'ont certainement rien arrangé à son état de fatigue et Elsa ne souhaite plus qu'une douche chaude et du repos. Elle sait de ses précédentes tentatives sportives que son corps se sentira pire demain et elle en grimace déjà à l'idée.
Elle imagine facilement Anna en train de se moquer d'elle avant de la prendre en pitié et de lui proposer un massage pour détendre ses muscles crispés. Anna a toujours été attentive à ses besoins, toujours prête à l'aider pour tout.
Elle se rappelle le nombre de fois où elle est apparue dans sa chambre pour lui proposer d'aller courir avec elle. Elsa a toujours décliné toute tentative d'activité physique. Le fait qu'Anna lui assure qu'elle « tuerait dans une brassière de sport et un leggins » l'a toujours plus embarrassé qu'autre chose. Anna, elle, n'a jamais eu honte de son corps ou elle l'a bien caché.
Elsa secoue la tête pour chasser ses pensées. Elle se connait suffisamment pour savoir que lorsqu'elle est distraite cela signifie qu'elle est fatiguée. Alors qu'Anna est une tête en l'air par nature qui…
Elsa se giflerait presque pour perdre une nouvelle fois sa concentration. Sa situation actuelle –la situation de manière générale- ne lui permet plus de se montrer désinvolte. Marcher dans la rue correspond à présent un acte dangereux mettant sa sécurité et même sa vie en jeu.
Retrouver Alice à l'orée de la ville est pourtant une évidence. A aucun moment, l'idée de l'abandonner ne l'effleure. Alice est son amie, une jeune femme effrayée par la situation dans son ensemble et à la confiance brisé par ceux-là même qui aurait dû les protéger. Elsa n'est pas un foutu super héros, mais elle l'aidera autant que possible.
Les rues se succèdent rapidement et si ce n'est quelques sursauts effrayés, elle retrouve Alice là où elle l'a laissé. A l'exacte même place. Elle semble s'être figée telle une statue, comme si le moindre de ses mouvements attirerait immédiatement l'attention d'une goule. Et peut-être a-t-elle raison, même si Elsa ne se voit pas tenter de jouer à ''un, deux, trois soleil'' avec une meute de zombie pour vérifier l'idée.
Elle repense à nouveau aux séries et aux films de zombie –peut-on les appeler des documentaires aujourd'hui ?
Dans Shaun of the Dead, les personnages imitaient leur démarche et leur grognement et c'était suffisant. Dans th Walking Dead, Rick s'était barbouillé de leurs tripes pour se mêler à eux. Cela pose la base de question essentielle à aborder au sujet des zombies : comment distinguent-ils les humains de leurs camarades mort-vivant ?
Pas à l'ouïe puisqu'une goule au pas trainant et à la coordination diminué sera toujours plus bruyant qu'un être vivant.
A l'odeur ? Pourtant il délaisse les morts récents mais poursuivent les blessés sanguinolent.
A la vue alors ? L'humain de manière générale s'appuie sur ce sens plutôt que tous les autres, c'est peut être aussi le cas des morts.
Mais ce sont des hypothèses auxquels d'autres peuvent s'ajouter : le virus ou la chose qui les anime pourrait-il améliorer certains de leur sens ? Ou leur offrir une nouvelle perception ? Si le virus permet au corps de se déplacer cela signifie bien que certaines parties du corps sont en fonctions ? Peut-être sécrètent-ils des phéromones ou une odeur quelconque qui leur permet inconsciemment de départager les vivants des morts malgré des sens amoindris ?
Ou peut-être qu'Elsa doit juste dormir parce que ce n'est certainement ni le lieu ni le moment d'émettre des hypothèses et de dresser un protocole d'étude.
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Alice s'est relevée, remarque Elsa. Son amie hésite toutefois à l'approcher comme si elle craignait soudain qu'Elsa ne se jette à sa jugulaire tel un vampire assoiffé de… Ok, il y a assez de problème avec les zombies pour ne pas rajouter les vampires. Mais bon, Elsa est prête à croire à tout à présent. Pourquoi pas à la magie tiens ! Ça lui serait bien utile d'en avoir ! Elle s'imagine pouvoir geler un ennemi avec ses mains nus ou être immortel… même si bon, la magie a un coût non ? Quelle série affirme-t-elle ça ? Peut-être que le cout de l'immortalité est de perdre son humanité et de devenir une goule…
Après tout, dans ce monde tout semble possible.
« Hey Alice, salue-t-elle finalement d'une voix éreintée, un repas et une douche chaude te tentent ? »
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Les larmes montent aux yeux d'Alice et tout son corps se met à trembler. Elle se jette dans les bras d'Elsa indépendamment de ses vêtements tâchés. Elsa ne comprend pas tout ce qu'elle dit, mais il semble évident que la solitude et l'inquiétude l'ont rongé même si Elsa ne pense pas s'être absentée aussi longtemps que cela.
La perception du temps est toutefois relative et Elsa ne doute pas que le temps doit paraître très long, figée en bordure de ville à tendre l'oreille et à sursauter de peur au moindre craquement.
Sans demander quoique ce soit, Alice enfile les sangles de leur sac à ses épaules et se met à sa hauteur. La jeune femme préfère à l'évidence suivre Elsa dans la ville qui l'effraie que de se retrouver à nouveau seule.
Elsa n'a plus l'énergie de s'appesantir sur les craintes de son amie ou à tenter de la rassurer. Elle fait partie des vivants et cela lui suffit pour le moment.
Ses jambes flageolent à chaque pas et cela devient un véritable calvaire d'avancer. Si elle doit faire face à une meute de goule –celle de l'église par exemple- elle ne donne pas chère de sa peau. Pour le coup, si ce n'est pour sa capacité à parler Elsa ressemble quelque peu aux monstres qui parcourt aujourd'hui le monde –ou du moins qui parcourt Paris et sa banlieue.
Elle espère que le reste de monde va bien, même si la mondialisation ne permet plus vraiment de confiner une maladie à un pays. Surtout quand Paris est visité par des touristes du monde entier. Chacun d'eux a pu ramener le virus –Elsa décrète qu'en absence d'information sur la cause des goules, elle considérera que cela vient d'un virus ; ce qui est souvent le cas dans les univers zombie. Chacun de ses touristes a donc pu ramener le virus à son pays d'origine.
« Où va-t-on ? chuchote finalement Alice. »
Elsa sursaute à moitié, presque surprise de voir son amie à ses côtés. Son corps est comme sur pilote automatique. Elle est juste tellement fatiguée.
Elle remarque d'ailleurs s'être trompée d'embranchement, plutôt que le dire à Alice qui pourrait s'effrayer de son inattention, Elsa se félicite intérieurement de son bon sens de l'orientation et prend une rue parallèle.
Malgré toutes ses situations merdiques, Elsa remercie le ciel qu'il leur reste encore un peu de chance. Elles ne croisent aucune goule ce qui leur permet d'escalader le portail en prenant leur temps –et en échouant quelque fois.
Il s'avère qu'Alice est encore moins adroite et sportive qu'elle.
De l'autre côté du portail -en sécurité, le trajet jusqu'à la maison est flou, au mieux. Elsa ne se souvient pas si elle a fait les présentations ou comment Alice a réagi à Mérida et ses frères. L'a-t-elle prévenu d'avoir trouvé des survivants en cours de route ?
Elsa s'écroule juste sur le canapé, incapable de continuer à avancer. Elle a pour dernière image l'un des petits garçons qui lui tend fièrement son coloriage.
Un bonhomme bâton aux cheveux crayonné de jaunes qui porte un énorme fusil et une cape. Griffonné en dessous d'une écriture maladroite, Elsa peut y déchiffrer :
Merci de nous avoir sauvés, SuperElsa.
