CHAPITRE 1
Marlène McKinnon

Hestia Jones les regarda s'affaler sur le canapé qui trônait royalement au milieu du séjour, couvert d'on ne sait trop quoi et visiblement éreinté. Elle-même n'était pas au meilleur de sa forme. Les missions de l'Ordre étaient rarement des promenades de santé. Les choses s'étaient sensiblement améliorées depuis que le Ministère acceptait de travailler avec eux, ce qui n'était pas le cas autrefois. En effet, il avait fallu des mois avant que le ministre reconnaisse la menace que représentait le mage noir et ses adeptes. Elle observa son reflet dans le miroir. La fatigue se lisait sur son visage, ses traits étaient tirés, sa jeunesse se flétrissait. De nouveau son regard se porta sur les garçons. Remus, Sirius et… James.

Elle n'avait pas immédiatement accroché avec les turbulents amis, mais avec le temps, elle avait appris à les aimer. Partager autant de souffrances rapprochent inévitablement les gens… A moins que cela les éloignent comme ce fut le cas après la mort de Marlène McKinnon.

Elle ne l'avait connu que deux petites semaines et pourtant sa perte l'avait ébranlé. Comment ne pas l'être ? Ils avaient à l'époque à peine dix-huit ans. Tous, fraîchement diplômés de leurs écoles respectives, convaincus de s'embarquer dans une aventure excitante, déterminés à se battre pour une cause noble, une cause juste. Mais la guerre n'avait rien d'une aventure et la cause réclamait des sacrifices. Ils n'étaient pas des héros, seulement des survivants.

– Vous voulez manger quelque chose ? demanda-t-elle avec une douceur presque maternelle.

Les trois garçons rejetèrent la tête en arrière, affichant le même sourire enfantin, le même regard brillant de malice, et en cet instant de gourmandise. Elle ne put s'empêcher de rire, ils avaient l'air particulièrement idiots, leurs trois têtes à l'envers. Sans surprise, ils décidèrent de transformer cela en jeu, déplaçant les meubles pour le "concours du sang qui monte à la tête". Pourtant lorsqu'elle revint avec la pizza, l'un d'entre eux manquait à l'appel.

Sirius.

Cela ne l'étonna pas. Il ne se passait pas un jour sans qu'il n'aille la voir. Il était celui qui avait le plus souffert et le plus changé après la mort de "Marley". Elle avait eu un aperçu de l'héritier désavoué Black lorsque les élèves de Poudlard étaient venus leur rendre visite à l'institut de Salem. À vrai dire, elle avait eu plus qu'un aperçu puisque, comme toutes les jeunes filles de l'école américaine, elle avait cédé aux avances du ténébreux garçon. Mais Sirius Black n'était plus le tombeur d'autrefois. Oh bien sûr, il était charmant, charmeur… Mais ça n'allait jamais plus loin. Pas depuis qu'il avait perdu Marlène. Il chérissait désormais ce qu'il possédait, ne voulait ni plus, ni moins. C'était ce qu'ils faisaient tous d'ailleurs. Vivant au jour le jour, se protégeant les uns les autres.

Mais aujourd'hui n'était pas n'importe quel jour. Aujourd'hui, cela ferait très exactement un an que Marlène McKinnon avait été tué. Un an qu'il devait vivre sans elle. Sirius avança jusqu'au petit cimetière londonien où reposait sa dépouille. Invisible aux yeux des moldus, l'élégant cimetières était réservé aux sorciers de sang pur. C'était ridicule… Un cimetière n'a pas besoin d'être "raffiné". Il n'a pas besoin d'être quoi que ce soit. Peu importe la rareté des fleurs qu'on y dispose ou encore le marbre des pierres tombales, on n'en ai pas moins décédé. C'était peut-être la seule qualité de la mort. Son implacable égalité. Il passa devant les tombes de son père, de sa mère et bien d'autres membres de sa famille sans même leur jeter un regard. Elle seule lui importait.

Marlène McKinnon

20 août 1961 – 22 mars 1979

Sa tombe était de loin la plus fleurie de toute. Il ne se passait pas un jour sans qu'il ne vienne parsemer celle-ci de fleurs. Elle n'en avait pas de préférées. Pire, elle ne les aimait pas. C'était pour lui qu'il faisait ça. Il ne supportait pas de voir le gris froid de la pierre brute sous laquelle elle était censé reposer. Un rire sarcastique lui échappa. Ils l'avaient détruite. Son corps avait été mutilé à l'extrême. Il ne l'avait pas reconnu. Son sourire disparu rapidement à ce souvenir. Les images envahirent rapidement son esprit.

Il était habituellement de garde pour surveiller les McKinnon mais cette nuit-là Fol Œil l'avait affecté ailleurs. Il le trouvait un peu trop "distrait" lorsque la jolie sang pur se trouvait dans les parages. Sirius n'avait pas protesté. L'Auror n'avait pas tort. Quelqu'un de plus "concentré" agirait de manière plus professionnel.

Aujourd'hui il regrettait amèrement de s'être laissé écarter aussi facilement. Le jeune membre de l'Ordre affecté à sa place avait fait ce qu'il pouvait. Il avait appliqué le protocole qui stipulait très clairement que si un membre se trouve submergé par le nombre, il doit rentrer au quartier général afin de mettre en place une riposte. Sirius savait qu'il ne serait pas rentré. Il ne l'aurait jamais laissé. Il ne l'aurait pas abandonné. Mais il n'était pas là ce soir-là et il ne se le pardonnerait jamais. Des larmes traîtresses s'échappèrent. Il se mordit la lèvre. Si elle avait été là, elle l'aurait probablement charrié pour sa faiblesse.

Oui mais elle n'était pas là. Elle était morte. Cette affirmation lui arracha une grimace de douleur. C'était inhumain. C'était comme si quelqu'un agrippait son cœur et le tordait, cherchant de toute évidence à le torturer. Parfois, lorsque la souffrance était trop intense, il priait pour que cela cesse, pour qu'on lui arrache cet organe qui le faisait tant souffrir. Il tomba à genoux, ses jambes refusant de le porter plus longtemps. Son poing s'écrasa plusieurs fois sur son torse, le déluge de larmes refusant de se tarir. Elle lui manquait à en mourir. Elle lui manquait plus à chaque minute. Marlène… Marley… Elle le hantait.

Des bras l'entourèrent.

Moony.

Il se laissa aller dans les bras du jeune garçon. Celui-ci le berçait avec une tendresse teintée d'une détresse qui était le reflet de la sienne. Il n'avait pas tout perdu. Il avait Remus. Ses mains, mues par une volonté propre, agrippèrent les avants bras qui le serraient toujours plus fort. Ses sanglots s'estompèrent peu à peu.

– Elle me manque tellement Moony… Je… Je veux la voir. Juste la voir. Juste une seconde. Pas longtemps… Juste… Juste un peu.

Remus ne répondit pas. Il était incapable de lui dire non. Pas quand il prenait cette voix, pas quand il se comportait comme un enfant. Pourtant il ne pouvait lui donner ce qu'il voulait. Il ne pouvait pas faire revenir les morts. Il ne pouvait que consoler les vivants. Il enfoui son visage dans la chevelure sombre de son meilleur ami, le serrant plus encore.

– Je suis désolé Sirius… murmura Remus.

– Je veux rentrer, répondit Sirius d'une voix éteinte.

– On ne peut pas transplaner ici… Tu peux marcher ?

– Oui… Mais je veux que tu me porte quand même.

– Ça sera tout ? Demanda le jeune loup en souriant un peu, attendri par le caprice du séduisant garçon qui grimpait déjà sur son dos.

– Non, susurra-t-il à son oreille, provoquant chez lui un frisson qui parcouru tous son dos. Je te veux aussi…

– Sirius.

Son prénom aurait pu être prononcé par Remus mais ce n'était pas le cas. Ce dernier s'était contenté d'entrouvrir les lèvres, abasourdi d'abord par les paroles de son ami puis par la présence de celle qu'il avait cru ne jamais plus revoir.

Lily Evans.