CHAPITRE 3
Soulmates

La première chose que fit Lily après voir décidé de retourner dans le monde magique fut de mettre un terme à la gigantesque mascarade qu'était devenue sa vie. Pétunia avait toujours été la plus douée pour jouer la carte de la normalité. C'était comme si elle était née pour ça. Prendre le thé avec les trentenaires de sa jolie banlieue londonienne, rester à la maison pour s'occuper des tâches ménagères, broder, coudre, lire un stupide livre sur "comment être la parfaite épouse" pour le petit club de lecture du jeudi soir, passer ses après-midi à perfectionner ses talents de pâtissière… tout ça, ce n'était pas pour elle. Elle était faite pour découvrir de nouvelles choses et non pour se complaire dans une routine dictée par la société.

Rompre avec Richard fut plus compliqué que prévu. Il semblait croire que ce n'était qu'une phase. Une pause. Qu'elle avait besoin d'être seule pendant quelques temps afin de faire son deuil. Il se trompait. Elle ne comptait pas revenir. Elle avait commencé à sortir avec lui parce que Pétunia avait insisté. Puis Vernon et Richard avaient monté leur entreprise et elle avait compris que sa très chère sœur l'avait manipulé. Elle avait fait en sorte que Lily se rapproche de Richard dans le seul but d'obtenir des fonds de ce dernier. Elle avait appris à aimer le jeune homme ou tout du moins à apprécier sa présence. Grâce à lui, elle était parvenue à combler le vide qui s'était installé dans son existence mais elle avait fini par comprendre que ce n'était pas un petit trou mais un gouffre qui s'était créé après qu'elle eut renoncé à ce qu'elle était. Rien n'y personne ne pouvait remplacer la magie, chaque personne qui l'entourait semblait fade et sans intérêt lorsqu'elle avait le malheur de la comparer aux maraudeurs ou encore à Alice… ou Marlène.

Lorsqu'on frappa à la porte quelques jours plus tard, son appartement était dans un état post apocalyptique. Sirius lui avait dit que l'Ordre enverrait quelqu'un pour venir la "tester". Ce n'était qu'une formalité mais elle ne pouvait s'empêcher d'être quelque peu angoissée. Elle n'avait pas une seule fois utilisé la magie l'année passée. Et si elle n'était plus à la hauteur ? Elle avait pris du retard sur tout le monde. Ils avaient tous eu un an pour se perfectionner. Sirius lui avait même révélé qu'il avait eu pour instructeur l'un des plus célèbres Auror du Ministère, Maugrey Fol Oeil alors qu'elle venait tout juste de penser à utiliser la magie pour ranger… Ce n'était plus aussi naturel qu'autrefois.

– J'arrive, cria-t-elle lorsque la personne commença à s'impatienter, réitérant ses assauts sur sa pauvre porte.

Elle attacha ses cheveux en courant vers celle-ci, l'ouvrant en s'excusant. Son "pardon" s'étrangla dans sa gorge lorsqu'elle reconnut la personne qu'avait envoyé le Ministère. Alice se tenait devant elle, tellement différente de celle qu'elle avait quitté un an plus tôt. Ses cheveux étaient coupés très court à la garçonne, ses traits s'étaient durcis, son corps était plus musclé encore que lorsqu'elle était dans l'équipe de Quidditch.

– Je n'ai pas beaucoup de temps, lâcha la jeune femme froidement en entrant dans l'appartement une fois qu'elle se fut écartée pour lui en laisser l'accès, déstabilisée par son attitude.

La Alice d'autrefois aurait crié, se serait mise en colère. Celle-ci semblait parvenir à conserver son calme à merveille. Lily la suivit dans le salon sans un mot. Elle ne s'attendait pas à être accueillie à bras ouvert… après tout elle les avait tous abandonné, mais la réaction de Remus et Sirius lui avait laissé espérer que, peut-être, tout cela ne serait pas aussi éprouvant. Mais elle s'était trompée.

– Je vais devoir te poser quelques questions, lui expliqua la jeune femme en s'installant à la table de la salle à manger.

– Alice… commença Lily d'une voix tremblant légèrement sous l'effet de l'émotion.

– Je te l'ai dit, je n'ai pas beaucoup de temps, alors assieds-toi et finissons-en, la coupa brutalement son ancienne amie. Nom, prénom, âge.

– Alice c'est ridicule.

– C'est le protocole, asséna Alice sans lever les yeux de son formulaire. Nom, prénom, âge.

– Evans Lily, dix-neuf ans.

– Comment avait-vous entendu parler de l'Ordre ?

– Tu me vouvoie maintenant ? Lâcha Lily incrédule.

– C'est le…

– Protocole. J'ai compris, soupira Lily. J'ai entendu parler de l'Ordre en sixième année par le Professeur Dumbledore. Il m'a proposé de le rejoindre et j'ai accepté.

– Pourtant vous ne l'avez pas rejoint. Je vois dans votre dossier que vous êtes restée trois semaines seulement avant de quitter le navire. Pourquoi ?

– Tu sais pourquoi !

Lily ne pouvait croire qu'Alice lui demandait une chose pareille.

– Tu dois répondre aux questions.

– Ma meilleure amie, qui était un membre de l'Ordre, est morte.

– Suite à sa mort qu'avez-vous fait ?

– Je suis retournée dans ma famille.

– Votre famille est-t-elle de sang pur ?

– Non... Alice c'est ridicule. Mes parents sont moldus.

– Vous êtes donc une née moldue.

– Tu le sais ça !

– Pourtant vous avez décidez de quitter la résistance qui se bat pour sauver ce que vous êtes ?

– Je devais protéger ma famille. Etre une sorcière les mettait en danger.

– Vous pensez donc que l'absence de pratique de la magie fait de vous une moldue ?

– Non ! Ce n'est pas ce que j'ai dit !

– Pourquoi être revenue ?

– Parce que je ne veux plus être ce que je ne suis pas. Je veux aider, je veux faire partie de tout ça et parce que vous me manquiez tous.

Alice leva les yeux de son calepin, croisant son regard pour la première fois. Elle s'apprêtait à dire quelque chose mais s'abstint, baissant de nouveau les yeux vers ses notes.

– Situation familiale et maritale.

– Alice…

– Situation familiale et maritale, répéta la jeune femme refusant et évitant de toute évidence le dialogue.

– Mes parents sont morts. Il me reste ma sœur qui ne me parlera probablement plus quand elle saura que j'ai rompu avec l'actionnaire principale de la société de son mari.

– Toutes mes condoléances et… Pétunia peut aller se faire foutre, ajouta Alice, enfin elle-même.

– Tu veux un thé ? Demanda Lily avec douceur.

– Plutôt un café.

Lily ne fit pas de commentaires. Alice avait toujours détesté ce qui était amer, elle aimait les choses sucrées, les chocolats chauds, les tartes aux fruits, fraises, pommes, poire… et voilà qu'elle buvait du café. Les choses avaient changé mais lorsqu'elle vit Alice ajouter six sucres au café noir qu'elle venait de poser devant elle, elle ne put s'empêcher de sourire. Certaines choses ne changent pas.

– Je déteste ça ! C'est amer ! Mais ça me tient éveillée, précisa son amie en grimaçant.

Certaines choses ne changent pas.

Elle se prit à espérer qu'une autre personne n'avait pas changé. Elle aurait pu passer des heures assises là à parler de Richard, Frank, à pleurer les morts innombrables qui jonchaient désormais leurs sillages mais il fallait qu'elles partent. Une fois l'interrogatoire terminé, la "recrue" devait être conduite au quartier général de l'Ordre. Ce n'était pas encore aussi organisé à l'époque où elle avait rejoint la résistance. Il n'y avait ni protocole, ni quartier général.

Lily reconnu immédiatement la propriété une fois qu'Alice les y ait fait apparaitre. Elle ne pourrait jamais oublier ce manoir. Il était à l'image de la famille à qui il appartenait : imposant. Elle était de nouveau chez les Potter. Chez lui.

Rien ne l'avait préparé à ça.

Elle n'était pas censée revenir.

Pas censé le revoir.

Et pourtant elle se tenait en cet instant même sur le seuil de l'élégante salle de bal des Potter qui avait abandonné son faste d'autrefois au profit d'une organisation pragmatique. Des tables étaient ensevelies sous les parchemins qui jonchaient également le sol cachant les arabesques de mosaïques sur lesquelles évoluaient autrefois les invités au rythme d'un orchestre qui n'était plus. Musique et danseurs avaient été remplacé par les membres de l'Ordre. A l'opposé des danses de salon, c'est une valse mortelle dont on entendait les premiers accords.

Des exclamations de surprises suivirent son entrée. Un nombre incalculable de bras l'entourèrent à tour de rôle, lui répétant inlassablement "bon retour", "tu nous as manqué"… Merlin ce qu'ils avaient pu lui manquer. Sirius la serra bien trop fort, petite vengeance mesquine pour avoir posé les mains sur "son" Moony, un peu trop longtemps à son goût. Ce fut lorsque le jeune Black s'écarta qu'elle l'aperçut. Il était à la fois le même et diffèrent… Ses cheveux étaient affreusement décoiffés, ses yeux d'un beau doré semblait briller d'une lueur plus sage, la malice était restée, l'irresponsabilité avait disparu. Son corps était plus musclé encore qu'autrefois, mais il semblait plus mince, plus grand. L'enfance avait quitté son visage, laissant des pommettes saillantes et une mâchoire plus dessinée. Il n'était plus un petit garçon, il n'était plus un adolescent. Il était devenu un homme.

Lorsque leurs regards se croisèrent, elle comprit que ce n'était pas uniquement son enfance qu'il avait abandonné… Elle n'était rien. Son regard hazel ne brillait ni de colère, ni de tristesse. Seule l'indifférence l'accueillie. Il fit un léger signe de la tête avant de se concentrer de nouveau sur Dumbledore et celui qu'elle reconnue comme étant Alastor Maugrey. Qu'avait-elle espéré ? Qu'il l'aurait attendu ? Oui… Oui c'était ce qu'elle avait cru. Elle ne pouvait que l'admettre, elle ne pouvait le nier. Pas lorsque son cœur se tordait silencieusement de douleur. Elle avait espéré avec chaque parcelle de son être, chaque parcelle de son âme qu'il serait toujours là quand elle reviendrait.

Elle ne pouvait pas rester.

Elle ne supporterait pas d'être reléguée au rang d'inconnue.

Elle aurait pu fuir. Mais ses jambes refusèrent d'esquisser le moindre mouvement, sa personne toute entière fut paralysée devant une nouvelle vision de cauchemar. Une grande brune au regard déterminé venait de faire son entrée dans son monde qu'elle avait cru ne pouvoir être plus ruiné. Hestia Jones détruisit le peu qu'il restait. Véritable bulldozer dans le chantier qu'était devenu son cœur.

Il l'aimait.

C'était indéniable.

Elle le regarda la suivre du regard. La fierté, la joie, l'amour brillaient dans son regard qui avait semblé si terne lorsqu'il avait posé les yeux sur elle quelques secondes plus tôt. Elle se sentit suffoquer, ses larmes menaçant déjà et brouillant sa vision.

– Sirius, parvint-elle à prononcer sa voix se brisant sur la dernière syllabe.

Il n'en fallu pas plus à ce dernier pour intervenir. Ses bras l'entourèrent pour la soulever sans aucunes délicatesses. Les rires fusèrent, le reste des personnes présentes convaincues qu'il s'agissait d'un jeu entre les deux anciens amis. Elle fut pour la première reconnaissante qu'on la porte en sac à patate, son visage enfoui dans le dos du jeune homme, sa chevelure de feu dissimulant le reste. Elle le laissa l'emporter, loin d'ici, loin de tout.

Mais la douleur ne se laissa pas abandonner si facilement et elle comprit qu'il lui faudrait vivre avec. On n'abandonne pas son cœur. Elle avait cru pouvoir le faire un an plus tôt. Elle avait tourné le dos à son amour, son seul et unique amour et elle devait désormais en payer le prix.

– Qui est cette jeune femme ? demanda Alastor au vieux mage.

– Lily Evans, répondit Albus qui posa son regard sur le jeune Potter qui fixait leur nouveau plan d'attaque avec un peu trop d'intensité. Brillante mais il faudra l'entraîner.

– Potter s'en chargera, asséna Alastor.

– Quoi ! s'écria James en relevant brusquement la tête. Non !

– Vous discutez les ordres Potter ? le menaça Alastor.

– Non mais je ne suis pas le seul ici, quelqu'un d'autre peut le faire ! Sirius peut s'en charger, argumenta James, son ton presque suppliant.

– Ce n'était pas une demande Potter, le coupa l'Auror froidement.

James donna rageusement un coup dans la table avant de s'éloigner. Il fallait qu'il sorte d'ici.

– Qu'est ce qui lui prends ? demanda un Alastor perdu au vieux mage qui souriait, visiblement amusé par la situation.

– Un vieil ami m'a un jour dit… On ne renonce pas à son âme sœur, ça serait comme de renoncer à soi-même.